TRISTESSES D'ALGER
LE HAMMA
LE HAMMA
Pour René Chalupi.
La rue large, fétide, est jaune de soleil : Evoquant de lugubres haillons de pierreuses. Des linges pendent sur les maisons poussiéreuses. De maigres pigeons, nacres bleuies et vermeilles. Sont les grappes roucoulantes des sèches treilles.
Des palissades font une ombre striée d'or ; Les rayons minces jouent sur les flaves guenilles De Maures mats, de noirs saurés, de roux Kabyles Qui ne sont qu'une mer beige et fauve qui dort Sous des îlots de pourpre et des courants jonquille.
Des plantes qu'on pourrait appeler bananiers,
S'il n'en était de vrais aux belles îles bleues
Dont les féeries fleurissent à deux mille lieues
De la mélancolie jaune de ce quartier
Où rôde l'ennui des plus sinistres banlieues,
Tordent sur le sol les ombres effilochées
De larges feuilles par le vent du Nord hachées.
Le soir frais qui sème le ciel d'azalées roses Souffle un remous squalide en le groupe assoupi Et les dormeurs s'éveillent en de nobles poses Achevant le propos qu'un somme interrompit Ou se dressent, muets, hagards, comme en hypnose.
]] en est d'imposants, tels les beaux saints des fres- Dignes des murs d'azur et d'or de Foligno, [ques,
LE HAMMA 4I
Et leur beauté jette un zaïmph sur les grotesques ;
Mais d'une loque sort un jeu de dominos,
Un sac fuligineux verse des cartes noires :
Les enfants de l'Islam, frôlés de blondes gloires,
Font « leur partie » comme les vieux des caboulots.
Un seul, cuivré comme un soir du désert splendide, Fils des aventuriers du Sud toujours errants Se tient à part, contemplant l'horizon sublime, Et regarde, — (avec quel haut mépris indicible!) — L'opaline fumée d'un vol de goélands.
Pour Léo Loups,
Voici la calme rue aux petits jardins frais, Idylliques des blancs baisers des jasmins suaves ; La colline où s'endort une oasis parce De bouquets géants qui font une ombre de rêve Sur le cottage et la villa pseudo-arabe.
Mais tout près, sur les mourantes pentes, descendent De longues rues margées d'effroyables boutiques Et de murs gris œillés de fenêtres béantes. Pleines de nuit mystérieuse, — et où se penchent Des femmes veules aux molles joues chlorotiques. Aux regards las, aux lourdes poses accablées.
Elles guettent, moroses, comme par devoir,
Le marais ou le Sahara de la chaussée
Où des chiens soucieux vont, flairant les trottoirs.
Où de prudents moineaux cueillent des brins de paille.
Et s'envolent, soudain, — plumuleuse brumaille
Fauve et grise, au fracas de foudre d'un camion.
Elles surveillent le rivulet des passantes,
Ménagères talées, filles aux fiers chignons.
Flot si maigre, si vite bu, et qui serpente
Des barils du « Moutchou » (1) [au comptoir du
I « troquet » .
( I I Moutchou : Boutiquier, boulanger, boucher, etc. Originaire du Mzab : le très petit Shylock de l'Algérie.
Elles sont nées dans la ville blafarde et beige; Et leur enfance erra de la colline aux quais; Les grands événements furent : un jour de neige, Des captures de voleurs maures efflanqués, L'annuel déménagement et les saisies.
Pour elles, l'Afrique est une houle de toits, Un bout de bled où rampent des vignes roussies. Un square bien peigné où bâillent des bourgeois. Un port noir de steamers dont hurlent les sirènes. Un infini trottoir hanté de grues à traines; Une suite de beaux magasins, rutilants D'ors furibonds, et tout irisés de vitrines. Une route avec ses guinguettes, sous le lent Balancement des palmes souples et des trembles, En des fragrances d'anisette majorquine !
Les Arabes sont des vagabonds loqueteux Qui vont de l'hospice à la prison, par fournées, Pouilleux, ords, charriant des maux contagieux, Bardés de couteaux sous leurs gandourahs trouées.
N'évoquez pas de beaux guerriers cavalcadants En l'étrange splendeur d'un soir roux désertique, Hautains visages d'or brun, amples burnous blancs Drapés plus noblement que les toges antiques, Albes chéri ffs poursuivant leur rêve aflPolant Des vieux siècles pleins de périls et de merveilles Et volant au galop des « barbes » turbulents Dans un blond poudroiement de poussières ver-
[meilles ;
Car, redressées un peu sur leur coude engourdi, Ces femmes lasses vous répondraient sans ambages Que vous êtes aussi maboul que le Rogui Et que tout cela n'est vrai que sur les images.
La vie algérienne est plus simple, à leurs yeux : Peiner, dormir ou s'écrouler à la fenêtre ; Filer doux sous l'œil froid du mari soupçonneux, Connaître un peu d'amour brutal, injurieux. Et tels dimanches d'alcoolique bien-être ;
Attendre on ne sait quoj, sous les soleils mourants, Sous le ciel de feu sombre aux paysages tristes, Villes — brasiers, bois rouges, monts crêtes de sang, Marais noirs où des reflets de flammes persistent,-^ ...Et se moquer lugubrement de l'Au-Delà ;
Mais saluer, pourtant, la lente promenade Du char noir qui s'en va, seul, dans la rue maussade. D'un grand signe de croix rapide, — encore las! — Jeté comme un baiser à l'âme qui s'évade...
Pour S. Suzzonî.
Tu es mort, petit bois langoureusement bleu, Maigre et désolant, d'eucalyptus d'Australie, Bois pour rire de quinze à vingt arbres piteux Dont pendaient longuement les écorces pâlies ; Dont l'aubier jadis ocre et veiné d'un lilas A peine rose, un rien rose, dans la lumière. Avait pris le ton fauve et cendré des poussières, Bois pour rire, si triste et pauvre, — et comme las !
Ton carcan de grisâtres planches cahotantes A rougi dans les fours ou bien s'en est allé. Sur les dos menus des bourricots flagellés, Petits martyrs aux longues oreilles battantes.
Vers les parcs à lapins des faubourgs reculés Pour subir les assauts de maraudeurs gymnastes; Et tu sers de toiture à ces logis sans faste Où rêvent nos grognons émules aux beaux groins.
Qu'importe, puisque'mort, et bien mort, tu oublies Le Sahel roux et vert et la bleue Australie!
Mai sur la lande jaune où tu languis si loin
Des forêts fléchées de lumière furieuse.
Voici monter de livides collines creuses
De briques, de plâtras, de boue et de moellons...
Les Princes des Bourgeois dressent des Mazas blêmes
Pour leurs sujets lassés des anciennes prisons
Où les plus affligeants des insectes fourmillent.
O maisons de rapport ! placements ! je vous aime, Comme Augier chérissait les pères de famille ! Mais vous êtes, vraiment, d'une hideur suprême, Malgré vos stucs et vos émaux de pacotille !
Vous ressemblez à des malles, à des bahuts Magnifiés et tout frottes de cendres pâles, Et vous avez l'air si nigaud que je vous crus Les œuvres de « Commissions Municipales » !
Mais si vous êtes laides à faire vomir
J'ai pour vous une passion sentimentale.
Bien que vous souilliez notre blanche Al-Djezaïr r
O cher entrepreneur aux doigts chargés de bagues^
Plus scintillant, plus fulgurant que les Radjahs,
Bénis sois-tu, crétin ami, qui abrégeas
L'exil des bleus eucalyptus du terrain vague î
JV