‹ En temps de guerre [microforme]Chapitre 8 sur 66 · LES SOUCIS DE M. DE JAGOW · texte numérisé non relu

LES SOUCIS DE M. DE JAGOW

M. de Jagow ne veut plus qu'aucun mot d’origine française n’altère l’harmonie si spéciale du parler germanique. Il a interdit qu'aucune enseigne portât le mot: friseur. Ce n’est pas absurde, car les hommes portent aujourd'hui les cheveux plats et les femmes se font onduler, mais personne n’est plus frisé. Ce fonctionnaire a le sens du réel. Seulement, quand il a voulu remplacer friseur par //aarkünstler, le chef de la police à éprouvé de la résistance. Et en voici la vraie raison : c’est que le mot étranger est toujours plus noble que le mot indigène. Le contraire existe, il est vrai, en français, où rosse, mot allemand, est moins noble que cheval, quoique celui-ci vienne du latin populaire. Mais les Français sont un peuple inconséquent.

On ne sait trop pourquoi M. de Jagow poursuit le mot friseur, Aux yeux d’un véritable savant allemand, accoutumé à n'être point superficiel, et à aller au fond des choses, des racines et du temps, ce nom-là est-il français? La question est iasoluble, puisque l'origine en est inconnue, Mais enfin, si l’on veut être un vrai patriote prussien, il suffit de dire: coiffeur, Ce mot-là est germanique, et se rattache à Kopf. Nous l’emploierons tout de même. Sachons être généreux.

Le Tag, dans son numéro du 9 juin, a examiné le problème et a reconnu qu'il était étendu. Il est impossible de conserver Delikatessen. Le mot se rattache à allicere, verbe latin, image de la séduction. Fi! Mais on peut dire qu'il est devenu allemand par la seule idée de l'appliquer aux saucisses. Conitorei n’est pas moins impossible ; HMagazin est pis: car

non seulement le mot est français, mais il est venu au français de l'italien ; et c’est un terme deux fois détestable.

Tout cela ne serait rien. Mais M. de Jagow lui-même s'appelle, de son titre, Polizei Praesident, Ce sont là deux

mots français, et il n’y a rien à faire à cela. L'un vient du latin, l’autre du grec. Mais c'est bien par nous qu'ils ont pénétré jusqu’à l'inculte Germanie. Il n’est pas moins indécent de dire general von Linsingen ou von Mackensen., General est nettement un mot français. Un véritable Allemand ne devrait connaître que des maréchaux : le titre est germanique et veut dire palefrenier —Mais c’est encore trop peu: on offense la langue allemande en nommant la Prusse: ce nom-là Po-russia, la région près de la Russie, est de formation slave. Et qu'est-ce que le mot Kaiser enfin, sinon le mot étranger de Cæsar ?

Il faut que l'Allemagne s’y résigne : elle a dû pour se civiliser emprunter aux races latines, et elle leur a pris, avec le nom même de kultur, les termes qui lui servent à désigner les choses de l'esprit. Mais, à notre tour, ne soyons pas injustes envers l’Allemagne ; il y a aussi des mots que nous lui devons :

auberge, par exemple, et cracher ; quelques noms d'animaux ; et quelques terms relatifs aux métiers du feu.—Y.

—Journal des Débats, 22 juin, 1915.

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