DANS LES VIEUX CIMETIÈRES
On sait que les Allemands, voulant se procurer du cuivre par tous les moyens, ont enlevé jusqu'aux boutons de portes des maisons belges, pour les expe'dier dans les usines de leur pays : ils ne s'en tiendront pas là, comme on peut le voir par un récent numéro de la Gazette de Voss,'^ où l'on trouve le passage suivant :
"Dans les vieux cimetières sommeille aussi plus d'un morceau de bon métal qui pourrait rendre à la patrie le plus précieux service. Que les enfants de nos écoles se mettent à fouiller dans ces antiques lieux de repos de nos aïeux ! Ceux-ci se réjouiront dans leurs séjours éternels à l'idée que la dernière demeure terrestre de leurs ossements a fourni sa quote-part pour le salut de la patrie."
Une invitation pareille — est-il besoin de le dire? — révolte l'âme française, parce que l'idée de la patrie, telle que nous la chérissons, comprend avant tout le respect des ancêtres et de leur sépulture; aussi le sacrilège que la Gazette de Voss recommande aux petits Allemands nous semble-t-il partièulièrement odieux lorsqu'on le conseille au nom de la patrie. En réfléchissant à cette étrange exhortation, nous sentons combien nous sommes attachés à la tradition des Grecs et des Romains, nos grands éducateurs pour lesquels le culte des morts était le fondement même de la cité. Il faut croire que les Germains — qui ne se découvrent pas devant les chars funèbres dans la rue — n'ont pas le même respect de la mort. Un de leurs premiers soins, lorsqu'ils ont occupé une* partie de la Lorraine,
^Gazette de Voss, forme française du nom allemand du journal : die Vossische Zeituiuj, fondé en 17*22.
a été de profaner le tombeau de famille du Président de la République : le monde civilisé «pprendra avec stupeur qu'ils ne mettent pas l'écriteau Verhoten à la porte de leurs propres cimetières.
Mais il ne faut peut-être pas nous hâter de crier au sacrilège. La Gazette de YosSy doyenne de la presse berlinoise, est simplement en proie à un accès de romantisme aigu qui lui fait prendre, comme il arrive souvent en Allemagne, le macabre et l'affreux pour le sublime. Dans cette histoire de cimetières, ne trouve-t-on pas une obscure réminiscence de certaines ballades allemandes du commencement du siècle dernier, où les théories morales, sociales et métaphysiques s'agrémentaient de spectres et de revenants 1 Le journaliste qui nous occupe doit être un vieux lyrique de province, à la tête pleine de Uhland et de Lenau ; et il ne manque plus à son exhortation que d'être mise en vers par Ernest Lissauer^ et en musique par Ptichard Strauss pour devenir un Lied patrioti(iue qu'on hantera dans les écoles allemandes jusqu'à la fin des temps 1
S'il est vrai, cependant, — comme Mauiice Maeterlinck l'a si joliment imaginé dans l'Oiseau bleu, — que les âmes des morts 0 raniment pour un moment lorsque les vivants pensent à Iles et parlent d'elles, se figure-t-on quel sera le réveil des lieux et des aïeules des écoliers allemands quand los Tyltyls et les Mytyls d'outre-Rhin iront avec des cris de joio arracher, pour les porter à la ferraille, les grilles et les couronnes de leurs tombeaux ? — U.
— Journal dts Débats^ 15 8epteml)re, 1916.
'Ernst Lissauer, auteur fle« vers ignobles intitulé» : /fassgesang rgtn England ; voir University Monthly, May, 1916, p. 351.