LA SOCIÉTÉ GAMBETTA AUX JARDIES
La cérémonie qui réanit annuellement les amis de Gambetta dans leur pieux pèlerinage aux Jardiea empruntait aux circonstances actuelles une exceptionnelle importance. Le gouvernement s'était fait représenter par M. de Freycinet, ministre d'Etat.
Discours de M. de Freycinet
Messieurs,
Les temps présents évoquent l'Année terrible et, avec elle, la grande figure dont nous venons ici saluer la mémoire. Que de pen.sées s'éveillent en nous! C'est le drame de 1H70 lui-même qui revit dans nos esprits : la France envahie jusqu'à la Loire ; ses armées prisonnières ou assiégées ; le gouvernemcmt enfermé dans Paris et ne communiquant plus avec le dehors ; la province d»''semparée, livrée à toutes les entreprises de l'ennemi . . .
A Tours, une délégation du pouvoir central essaye d'organiser la résistance. Mais ses efforts sont frappés de stérilité. La confiance manque, plus encore que les ressources. T^ nation,
^La villa des Jardles à Ville-d'Avray, près Paris, où est mort Gaml)etta, le 31 déc, 18S2, à l'âge de 44 ans.
accablée par les revers, doute d'elle-même et, ne voyant pas d'où pourrait venir le salut, elle attend, dans une morne inaction.
Un homme paraît. Quel est-il ? Il appartient au gouvernement de Paris. Sa personne est encore peu connue, quoique, depuis deux ans, son nom soit fréquemment prononcé. Il a eu naguère des débuts retentissants. Il a osé, dans un prétoire, faire le procès de l'Empire et, au corps législatif, présenter l'apologie de la République : miracle de l'éloquence, il a été écouté. Il est jeune, il est ardent, il remue les foules. On le dit habile. Certains assurent qu'il est sage et que, sous des dehors impétueux, il garde toujours la maîtrise de soi-même.
Les conditions de son voyage frappent les imaginations : il est venu à travers les airs, sur un de ces appareils, si rares alors, où s'aventuraient seuls les aéronautes de profession. Les balles prussiennes l'ont assailli, effleuré même, tandis qu'il devisait tranquillement avec son ami Spuller.^ Il a le doubletitre de ministre de l'intérieur et de la guerre. Il prétend lever des armées et délivrer Paris.
C'est ainsi que Gambetta fit son entrée à Tours, le 9 octobre. 1870, au milieu d'une agitation indescriptible, bientôt propagée jusqu'aux confins du territoire. Alors se produisit un phénomène extraordinaire, à peine croyable : en quelques heures, la disposition de tout un peuple fut changée. Ceux qui, la veille encore, déclaraient la résistance impossible, relevèrent la tête et dirent fièrement: "Pourquoi pas?" Là foi éteinte se ranima, comme allumée par une tnjiînée de poudre.
Que va tenter le jeune tribun, en possession d'un pareil crédit? Quel sera l'emploi de son éloquence? Il s'agit d'étreindre les réalités, de créer, d'organiser. Dès ce moment, Gambetta se révéla sous un jour que nul ne soupçonnait. Cet
*Spuller (1S35-1896), grand ami de Gambetta, journaliste, avocat et homme politique.
habitué du forum se renferma dans son cabinet de travail. Il scruta attentivement la situation. Il interrogea les rares personnes qui pouvaient le bien renseigner. Il mesura les difficultés, calcula les ressources. Sa résolution fut prompte.
A l'étonneraent de ceux qui croyaient le connaître, il appela à lui non des hommes exercés à parler ou à écrire, mais des administrateurs, des savants, des ingénieurs, des chefs d'industrie. Ses choix arrêtés, il voulut s'assurer la liberté d'esprit et l'indépendance d'allures dont il allait avoir besoin pour effectuer à travers la France cet admirable apostolat qui suscita tant d'énergies. Il constitua le ministère de l'intérieur de manière à pouvoir le diriger de haut, il préposa au ministère de la guerre un délégué investi de sa confiance.
Une semaine avait suffi. Gambetta entreprit alors une série de voyages, coupés par des séjours à Tours et destinés à le mettre en contact avec les régions les plus menacées par l'ennemi. C'est là qu'il donna toute sa mesure de patriote et d'homme d'action. C'est là qu'il montra un courage, un sangfroid, une persévérance que rien ne put lasser.
Relisez ses harangues aux camps et dans nos cités. Ah ! vous n'y trouverez pas les recherches de langage et le souci des applaudissements. Vous y trouverez les fortes objurgations, les appels émouvants, les cris arracliés par les douleurs de l'invasion. Vous y verrez l'orateur tout entier à sa cause, «'oubliant lui-même et d'autant plus entraînant qu'il est dé- Bintéressë et qu'il se confond avec la chose publique. Sa parole dépasse sa personne, elle est nationale.
Ainsi s'explique l'ascendant prodigieux qu'il a exercé sue les âmes. Ceux qui l'entendaient ne disaient pus : " Comme il a bien parlé ! " mais ils disaient : " Suivons-li; ! " Et, en effet, ses auditeurs devenaient ses partisans, ils lui appartenaient, ils ne le quittaient plus. S'adrossaiit à un peuple généreux et clairvoyant, qui n'est pas dupe longtemps des
calculs égoïstes, il employait, peut-on dire, d'instinct — car c'était le fond de sa nature — le moyen le plus propre à se l'attacher : il se donnait à lui et se faisait son serviteur en même temps que son guide ; entre eux se scellait l'union définitive.
L'éloquence de Gambetta était toute d'action. Elle ne se proposait jamais d'établir une thèse abstraite (sauf peut-être au Corps législatif, quand il démontra la supériorité de la République) ; elle avait toujours pour but de préparer et de faciliter quelque importante démarche. Non seulement pendant l'Année terrible, mais depuis, ses discours tendant à l'action, ils en sont pénétrés, ils la respirent. Chacun d'eux, au cours de la guerre, fut un gain pour la défense nationale ; ils créaient de l'énergie, dont bénéficièrent les champs de bataille. Eloquence qui ne ressemble à aucune autre et qui défie toute comparaison. ♦
Comment s'étonner que sous l'impulsion d'un tel chef la résistance de la province, durant les cent jours de sa soidisant dictature, ait dépassé les prévisions les plus audacieuses? Comment s'étonner que dans ce court délai, malgré les pertes déjà subies, huit cent mille hommes, quatorze cents pièces d'artillerie aient été envo3'és aux armées, que des services nouveaux aient pris place, que des établissements soient sortis de terre, que des généraux improvisés aient fait figure de grands capitaines, que, en un mot, l'effort de la France, réduite de moitié par l'invasion, ait cependant tenu l'ennemi en respect et même ait attiré un moment sur nos armes le sourire de la fortune ?
L'épopée eut une fin tragique. Mais le sang répandu ne le fut pas en vain. Nous prîmes conscience de nous-mêmes. Cette défense, dans des conditions désespérées, a montré ce que nous pourrions accomplir un jour, si, mieux préparés, nous rencontrions le même adversaire. Dès lors, à l'amer sentiment de la défaite s'est mêlée la pensée que cette défaite n'était
pas irrémédiable ; nous avons pu attendre, avec patience, les réparations de la "justice immanente."
D'autre part, nous avons distingué, i\ des signes certains, qu'une pareille défense, téméraire selon quelques-uns, nous avait valu l'estime du monde. La lutte avec un tronçon d'épée a prévenu la déchéance. La France déposant les armes après Sedan eût perdu son rang.
Quelle reconnaissance ne devons-nous pas au grand citoyen qui a su diccerneret osé suivre la voie au bout de laquelle se trouvait le relèvement ! Que sa mémoire nous rende fidèles aux vertus qu'il a pratiquées et sans lesquelles les peuples déclinent. Ayons comme lui, le patriotisme dans les moelles : un patriotisme non seulement fervent, mais attentif, vigilant, ombrageux. Ayons la confiance, mère de la hardiesse et des initiatives fécondes, la confiance inspiratrice de la pe^rsévérance et qui détermine l'action, dont Gambetta fut si prodigue.
Soj'ons, à son exemple, toujours prêts pour l'action, non une action fortuite et sans lendemain, mais une action systématique et voulue, qui s'est assigné un but et le poursuit sans dévier. Que chacun de nous se dise qu'il ,est l'ouvrier d'un des plus grands événements de l'histoire. Qu'il s'y emploie da toute son âme. Gambetta nous a légué un enseignement impérissable.
Les générations ne cesseront pas d'admirer comment un homme, sorti hier des rangs de la foule, a pu, ^)ar sa seule action, changer la volonté d'un peuple, lui conuminiquer sa flamme et l'entraîner aux derniers sacrifices. Nos yeux se tournent d'autant plus vers ce prodige aujourd'hui, que nous avons à soutenir la même lutte et que de nouveau toutes nos énergies sont tendues contre le même ennemi.
Quel surcroît de force Gambetta nous eût procuré, s il fut resté parmi nous ! J'entends sa voix : elle retrouve ses superbes accents et fait descendre l'espérance dans le cœur de U^us : elle refrène les impatiences et nous annonce la lumière au delà des
ombres passagères. Elle crie la victoire définitive. Je le vois contempler d'un regard charmé sa France, telle qu'il l'avait rêvée, avec ses alliances naturelles et ses amitiés, entourée du respect universel. ...
Cette joie ne lui a pas été donnée. Il n'est pas témoin de ces merveilles: la nation tout entière debout, nos divisions oubliées, les classes confondues, tous ces héros fraternellement unis, allant au péril le front haut et le visage souriant ; ces mères et ces épouses qui, dans leur résignation sublime, sèchent leurs larmes et offrent leur deuil à la cause sacrée.
Nous, qui traversons ces journées douloureuses et magnifiques, n'oublions pas que Gambetta les a préparées. C'est lui, c'est sa résistance obstinée qui a laissé dans l'âme du pays la croyance que l'arrêt du destin n'était pas irrévocable et que l'avenir nous ménageait de justes retours. Il nous avait appris à ne pas devancer l'heure du conflit sanglant, à le considérer toutefois comme inévitable. Il voulait que l'agression nous trouvât calmes et forts.
Les temps sont révolus ; l'agression est venue plus brutale, plus inique, plus inhumaine qu'il ne l'avait sans doute prévue. Pénétrés de ses leçons, opposons à l'envahisseur une invincible constance. Déjà son élan fléchit. A travers le fracas des armes apparaissent les signes de sa lassitude. Le règne du droit s'approche. A la France l'honneur d'avoir combattu au premier rang pour en assurer le triomphe !
—Journal des Débats, 22 mai, 1916.