‹ En temps de guerre; recueil d'extraits de journaux, de documents diplomatiques, etcChapitre 56 sur 68 · EXPOSITION DE RUINES · texte numérisé non relu

EXPOSITION DE RUINES

On vient d'inaugurer au Kunstgewerhemuseum de Francfort une exposition d'art. Elle rassemble les vues de villes et villages du front occidental. Pour les pays occupés par les troupes germaniques, les clichés ont été commandés par le ministère des cultes à la Société géographique de Berlin ou

achetés à des photographes hollandais, témoins impartiaux ; pour les re'gions demeurées aux mains des Alliés, on a eu recours à nos illustrations. Et le tout a pour but de prouver que les Allemands ne sont pas des Vandales.

Une première section contient les villes épargnées : en Belgique, Bruxelles, Anvers, Gand, Bruges, Tournai; en France, Saint-Quentin, Laon, Noyon, Charle ville, Sedan ; autant de cités que l'Allemagne pouvait détruire et qu'elle n'a pas détruites, autant de preuves vivantes de sa modération. Dans la seconde, figurent les villes mutilées. Celles-là aussi, bien entendu, plaident en faveur de l'Allemagne, autrement ©lies ne .seraient pas là ; mais, pour comprendre leur plaidoyer on a besoin de quelques explications. Un certain docteur W. Sch. les donne dans la Gazette de Francfort.^

Voici Louvain. L'église Saint-Pierre a été incendiée ; elle a perdu son toit gothique, son orgue de la Renaissance. A qui la faute? A la population civile, qui, en tirant sur des troupes régulières, avait mérité des représailles. Les officiers allemands n'en ont pas moins sauvé, au péril de la vie, le trésor de l'église, les peii^tures célèbres de Dirck Bouts et de Van der Weyden. S'il n'avait tenu qu'à eux, la bibliothèque, installée dans les anciennes halles, existerait encore ; mais elle f- tait entourée de baraques qui brûlaient ; ses fenêtres n'avaient point de persiennes et les conservateurs n'étaient pas là. *

A Malines, Saint-Rombaud et Notre-Dame-au-delà-de-la-Dyle

ont reçu quelques éclats d'obus ; ces églises, placées au centre

de la bataille, recevaient à la fois les coups de l'artillerie

llemande et ceux de l'artillerie belge. On no peut sans

injustice en faire plus de reproches à une armée qu'à l'autre.

Le destin le plus triste est celui de la ville d'Ypres; ses TTalles fameuses ne sont plus qu'un lamentable squelette; mais ici l'Allemagne est hors de cause. Si, au début, elle s'est

* Gazette de Francfort = Frankfurter Zeitung.

vue obligée, à son corps défendant, de bombarder l'édifice, elle ne l'a fait que dans la mesure strictement nécessaire, tandis que les Anglais s'acharnent sans excuse à consommer sa ruine ; les Allemands assistent, la mort dans l'âme, à cette sauvagerie.

Le docteur W. Sch. passe sans s'arrêter devant les ruines d'Arras. Il convient que la ville a été éprouvée, qu'elle a perdu deux églises, son musée, son ancien palais épi^copal, les vieilles maisons de ses places, et que l'hôtel de ville n'est plus qu'un tas de décombres; mais la tour qui le surmontait dominait au loin toute la plaine. C'était pour l'artillerie allemande un devoir de la détruire. *' Tandis que la cathédrale de Soissons n'ayant pas été employée à une destination militaire, a été respectée par nous et est demeurée indemne.'*

Il faut que les collections photographiques de Francfort soient bien incomplètes ou que l'auteur du boniment ait un fameux aplomb pour soutenir pareil mensonge. Tous les Parisiens ont vu au Trocadéro les clichés représentant la nef de l'église de Soissons encombrée des assises d'un pilier rompu et de deux voûtes entraînées dans sa chute. Ces clichés ont été reproduits dans nos illustrations ; il est impossible qu'en Allemagne on ne les connaisse point.

" La plus grande émotion, continue le docteur, a été causée *par le bombardement de la cathédrale de Reims. Bien à tort ! La. responsabilité en revient aux Français qui ont mésusé de cet édifice en l'employant à des fins militaires. Un poste d'observation ayant été placé dans la tour le 19 septembre, 1914, nous avons dû ordonner, à midi vingt, un tir qui a* atteint cette tour à l'angle externe et supérieur. Depuis lors aucun tîr méthodique n'a été dirigé coutre la cathédrale. Il se peut qu'elle ait été touchée par des projectiles égarés que nous destinions aux batteries placées dans son voisinage immédiat, à droite et en arrière ; mais là encore il ne faut accuser que le commandement français qui, par sa tactique,

nous a contraints de bombarder l'intérieur de la ville. Les sculptures classiques, qui étaient le plus précieux ornement de la cathédrale, n'ont pas été détruites par nos bombes. Leur' état actuel est la conséquence de l'incendie qui a été transmis à l'échafaudage de la tour nord-ouest par les flammes de la ville embrasée. La haute température a fait se soulever et se détacher la couche superficielle de la pierre calcaire."

Il y a dans ces affirmations autant de mensonges que de mots. La cathédrale n'a pas été bombardée une fois, mais vingt fois. Elle l'a été dès le 4 septembre, lorsqu'à vant leur entrée, sous prétexte de parlementaires perdus ou retenus, les Allemands se livrèrent à un premier tir "d'intimidation." Sur 150 obus qui tombèrent en ville, une douzaine éclatèrent dans les environs immédiats de la cathédrale, qui fut déjà %ratignée par leurs éclaboussures ; trois atteignirent Saint- Remi, plusieurs autres Saint- André. Les clochers des trois principales églises avaient donc été volontairement visés.

Jamais, ni avant ni depuis le 1 9 septembre, aucune batterie française n'a été placée à proximité de la cathédrale, ni même dans sa ligne, à quelque distince que ce soit. Les plus voisines en sont tellement éloignées, que l'artillerie allemande «'erait bien maladroite s'il fallait attriVjuer h des erreurs de tir •s cent cinq ou cent sept obus qui ont atteint la cathédrale. (Nous parlons des obus et non des simples éclats.)

Enfin, le docteur allemand assure que le feu a été communiqué à l'échafaudage par les flammes de la ville incendiée. Le quartier qui brûlait, le 19 septembre, est au sud e;st de la 'cathédrale; son foyer le plus rapproché, le palais archi(*piscopal,

ait séparé de l'éc^^afaudage par toute la longueur et toute la largeur de l'immense église; comment aurait-il pu transmettre le feu aux charpentes de la tour nord-ouest? Une foule de témoins affirment au contraire et prouvent par des photographies que Tincendie s'est déclaré sur trois points à la fois.

"Les nécessites de la guerre, conclut le docteur, ont des suites cruelles. Mais jamais, du côté allemand, une œuvre d'art n'a été détruite par malice. La haine aveugle, l'envie exaspérée ont seules pu imaginer une si odieuse calomnie." Pour faire justice de cette prétendue calomnie, les arguments de la Gazette de Francfort manquent vraiment trop de force et de sincérité. Mais il reste à nos ennemis un moyen autrement efficace de prouver leur respect pour les chefsd'œuvre de l'art. Ils en ont quelques-uns encore au bout de leurs canons. Qu'ils réduisent le nombre des obus "égarés."— Z.

— Journal des Débats, 23 mai, 1916.

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