‹ En temps de guerre; recueil d'extraits de journaux, de documents diplomatiques, etcChapitre 57 sur 68 · A LA SAINTE-CHAPELLE · texte numérisé non relu

A LA SAINTE-CHAPELLE

La messe à la mémoire des avocats morts pour la Patrie

La Sainte-Chapelle, où, depuis la suppression de la messe du Saint-Esprit, dite messe rouge, en 1903, n'avait été célébré aucun service religieux, a été ouverte, ce matin, à dix heures, pour une cérémonie émouvante à laquelle s'est associé le Palais de Justice tout entier. Une messe solennelle y a été dite à la mémoire des membres du barreau morts pour la Patrie.

Le président de la République, se souvenant qu'il avait été membre du Conseil de l'Ordre, avait tenu à assister à cette cérémonie avec Mme Poincaré. Ils étaient accompagnés du général Duparge.

M. Raymond Poincaré a été reçu par M. le bâtonnier Henri-Robert, ainsi que par M. Brunet, député de Charleroi, délégué par M. Tlieodop, bâtonnier du barreau de Bruxelles, et lui-même ancien bâtonnier.

La messe a été dite par M. le chanoine Dehiage. L'absoute a été donnée par S. Em. le cardinal-archevêque de Paris.

A la fin de la cérémonie, Mgr Amette a prononcé Téloge funèbre des défunts. " Monsieur le Président de la République, Monsieur le bâtonnier, a-t-il dit en substance, je suis heureux de saluer dans cette Sainte-Chapelle où tout nous rappelle les gloires de la patrie et les efibrts accomplis à l'intérieur même de ce palais en faveur de la justice, le barreau qui par son abnégation et son dévouement aux plus saintes causes, honore notre pays. Les avocats qui ont combattu pour la France étaient avant la guerre les champions du droit. Ils lèsent restés. Aujourd'hui cent quatre d'entre eux ont sacrifié leur vie à une grande cause, et «oixante de leurs fins glorieuses ont fait l'objet d'une citation à Tordre de l'armée."

" Que d'actes héroïques ils ont accomplis ! que de mots sublimes ils ont prononcés ! L'un d'eux disait : " Mon Dieu, je ne vous demande rien pour moi, protégez-nous ! " Un autre s'écriait : ** Je suis heureux ! Je meurs pour ma patrie ! " Et n'était-elle belle entre toutes, dans le sacrifice et le désintéressement qu'elle révélait, cette parole d'un mourant : " Je suis perdu mais qu'importe si nous avons la victoire." La victoire, oui, nous l'aurons par le courage de nos soldats, la force de nos armements, la science de nos généraux. Mais nous aussi avec l'aide de Dieu, qui voudra couronner tant de

morts admirables."

—Journal des Débats, 23 mai, 1916.

P^xtrait à ....o i ■>afurence faite dimanche 21 mai à la Ligue de reaseignemuut par M. Camille Jullian, membre de riustitut.

Le passé vous montre d'abord que, de l'autre côté du Rhin, vous avez de vrais ennem'is, j'entends non pas des adversaires |ue l'on combat dans un moment de dispute et av(»c lesquels, lomain, la réconciliation ou l'oubli seront possibI(?s, mais des ennemis à fond, de toute durée et de toute manière, naturels et inévitables — je dis de leur côté et non pas du nôtre, — car

nous, nous sommes la race qui ignore la haine, qui ne sait pas être une ennemie implacable, qui veut plaire à tous. Eux, depuis vingt siècles, ont toujours eu la jalousie, la convoitise de la Gaule, de la France. Tels ils sont maintenant, tels ils étaient au début de l'histoire connue.

Il y a vingt siècles, le plus ancien chef germain dont il soit fait mention, Arioviste, se glorifiait un jour de ce que ses soldats et lui étaient demeurés quatorze ans sans s être reposés sous un toit. Voilà, Messieurs, la première parole germanique qui ait été lancée dans le monde. Ainsi, le repos auprès du foyer, la causerie de ceux que l'on aime, le labeur pacifique et fécond de la campagne, la jouissance normale des bienfaits de la vie, Arioviste le Germain se vantait de les avoir ignorés. Ce qu'il avait fait durant ces quatorze années, c'était la guerre, rien que la guerre, et c'était en Gaule qu'il l'avait faite et contre nos aïeux.

Plus d'un siècle se passe, et voici que de nouveau des Germains franchissent le Rhin et pénètrent sur nos terres. " Vous vous en étonnez 1 " disait aux Gaulois le général romain qui les défendait. " Mais c'est là une histoire éternelle. Ils ont de mauvaises terres, hérissées de forêts et salies de marécages; et vous en avez d'excellentes. Tant que vous ne serez pas les plus forts, vous ne jouirez pas en sécurité de vos maisons et de vos vendanges."

Le Romain avait raison : c'est " l'éternelle histoire.** Cette fois, d'ailleurs, les Germains furent les plus faibles.

Deux siècles plus tard, il y a de cela seize cent cinquante ans, ils furent les plus forts, et les bandes germaniques coururent par toute la Gaule, depuis le-Rliin jusqu'aux Pyrénées. Ce fut la fin d'un monde : et jamais plus notre pays ne devait voir désastre pareil. Toutes nos villes furent détruites, ces aimables et joyeuses villes bâties par Rome, étincelantes de marbres et parées de statues, où depuis trois siècles on

n'entendait plus que les rumeurs des foules au travail. Savezvous pourquoi les Thermes de Cluny ne sont qu'une ruine 1 pourquoi les Arènes de la rue Monge ne sont que des pans de murailles disloqués? pourquoi le théâtre romain de la rue Raxîine a disparu sous le gravier de la chaussée ? C'est parce que les Germains, un jour d'autrefois, ont traversé Paris.

Que de fois, depuis lors, ils ont voulu y revenir, la menace à la bouche et la torche à la main ! Le plus près qu'ils s'en soient rapprochés, avant 1814, c'est en 979, au temps du roi Lothaire. Un empereur des Allemands (ils avaient déjà des empereurs), Othon de Saxe, arriva jusqu'au sommet de Montmartre, par une attaque brusquée, mais il n'alla pas plus loin. Paris se renferma dans ses murailles et le roi de France s'approcha avec son armée. Ecoutez ce que fit alors l'empereur. Il prit peur et décida de se retirer jusqu'au Rhin.

Mais, à la veille de son départ, il réunit tous les chantres qu'il put trouver, tous les hommes h forte voix, et il leur fit chanter un Alléluia si formidable que toutes les maisons de Paris en tremblèrent; je dis les maisons et non pas les poitrines. Puis, après ce gros il Z^e/wia de mensonge, l'empereur déguerpit, se fit battre, et on ne le revit plus. Vous voyez que bluff -^wv bluffa haine pour haine, les Allemands de jadis valaient ceux d'aujourd'hui.

S'ils nous avaient jamais une fois, d'une rive du Bhin à l'autre, tendu une main qui fût franche et loyale, nous leur aurions donné la nôtre. Maintenant, il est trop tard, et pour toujours. Les leçons du passé sont connues, et elles sont longues. Il y A vingt siècles qu'elles se sont formées.

Quelques-uns de nos combattants s'étonnent de cette colère que nous inspire l'Allemagne, à nous, écrivains de l'arrière, qui vivons loin du péril. Eux, sur le front, ils sont parfois tentés de ne voir dans l'Allemand que l'utre humain qui leur fait face, qui est en danger de mort comme ils le sont euxmêmes, ils peuvent n'éprouver pour lui, par instant, ni

courroux ni rancune. Et c'est bien une attitude de soldat français, loyal et généreux.

Mais nous, historiens, ce que nous voyons contre nous, contre la France de tous les temps, c'est l'ennenii qui, depuis vingt siècles, n'a jamais désarmé, qui nous a enlevé tant d'êtres et tant de joies, à qui nous devons toutes les ruines de nos édifices, qui guette sans répit nos instants de défaillance pour prendre contre nous son élan de bête de proie. S'il nous inspire de la colère, je vous assure que c'est une colère juste, où s'accumulent vingt siècles de périls français. Et, comme cette colère, la guerre qui l'accompagne est une guerre juste où tous nos héros morts, où tous nos monuments mutilés, où tous les souvenirs de notre histoire se rangent à côté de nous.

— Journal des Débats, 24 mai, 1916.

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