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LE CHRÉTIEN ET LE MAROCAIN

2 Mat. — Aujounl'hui nous séjournons à Ar'màl ; nous dirions, si nous étions musulmans : « les saints du pays ne nous laissent pas partir », manière élégante et religieuse d'exprimer que l'on se plaît dans un endroit. La maison la plus proche de nous est celle d'un nommé Bou Jnià'a el H'bîb bel H'at't ab, qui ne serait pas fâché de nous offrir l'hospitalité. Comme dit le proverbe arabe: « ç'ah'bet el 'ouloûj, h'ertset el mouroûj », c'est-à-dire : « l'amitié d'un chrétien (Ij est comme le labour d'une terre marécageuse » (il y a toujours quelque chose à récoller de la compagnie d'un chrétien pour le musulman).

D'abord il laisse toujours quelque argent là où il passe; puis il peut faire cadeau d'objets confectionnés qu'il est impossible de se procurer dans le pays ; de plus, c'est un médecin et même un sorcier (2) ; mais surtout il est susceptible de faire accorder la protection consulaire, la fameuse protection ({ui soustrait celui qui en est l'objet à la juridiction du Makhzen dès le moment qu'il csl l'cmj)loyé d'un européen réputé commerçant.

C'est pour le Marocain un moyen d'échapper aux exactions des caïds et des cheikhs, l'impossibilité d'être jeté en prison sans motif, la faculté enfin de se livrer à toutes les enlrej)rises sans exciter la cupidité des fonctionnaires du gouvernement chérifien. Aussi le protégé ne manque-t-il

(i) Le mot. employé ici en arabe, 'eulj, signifie proprement « cliréticn converti à l'islamisme », mais il faut l'entendre dans la circonstance avec une portée plus générale.

(2) Merrûkech, I, p. 39.

KuM. DouTTi';. — Missions au Maroc. 2

pas d'user de toutes ces immunités, et le premier usage qu'il fait généralement de sa nouvelle liberté, c'est de refuser de payer ses conlributions !

El H'bîb, donc, voudrait bien nous avoir comme hôtes et sassurer noire reconnaissance, mais il craint d'être en butte, s'il fait cela sans arriver à ses fins, comme c'est probable, à la rapacité de son caïd. Il se borne à nous envoyer en cachette des vivres, des gâteaux, du sucre, du thé et des bougies, et à venir mystérieusement le soir causer avec nous sous la tente en nous assurant qu'il éprouve pour nous un vif attachement.

Nous usons naturellement de ses bonnes dispositions pour en tirer quelques renseignements, mais ces renseignements sont loin de contenter notre curiosité d'historien et d'archéologue, bien que notre quasi-hôte soit le plus instruit de son pays.

Ar'mât correspond évidemment à l'Ar'mât Ourîka des auteurs arabes. Ourîka désigne une petite tribu dont Ar'mât fait partie ; la résidence du caïd, Dàr el Ourîka, est située au sud, à une heure de marche, par un chemin assez difficile, sur les premiers contreforts de l'Atlas.

Le mot Ar'mât se prend en deux sens. Dans le sens large c'est un vasle espace loul en cultures et en vergers, pour la plupart entourés de murailles ; jardins, petits champs d'orge, maisons, tout cela est confondu dans un grand désordre et letcndue ainsi occupée par ce groupement luiriiain paraît disproportionnée à son importance actuelle.

Dans le sens étroit, Ar'mât est un lieu où on re-

FlG. 3 — l.r ir;niiiiiùm si> (.(impost' de ai-u\ iiiaiiiijr<s iMinMi^i'c-; dans le sol i p. 19).

V\ii. i. — l,'a|)|)airil, iiui coii-i>U- en tuiliMux il cii yiosscs piciic:

roiidc.-^ ... IJ. l'J;.

ETIAM PERIERE RUlNiE 19

trouve nettement quelques vestiges de la prospérité de l'ancienne capitale du H'oûz. Ce mot de prospérité ne doit pas nous faire illusion ; il est probable que la capitale des anciens rois d'Ar'mât, que vainquirent les Almora vides au onzième siècle, n'était guère qu'un village de masures berbères et fut embellie dans la suite.

Des dénivellations du sol montrent qu'il y a eu là jadis de grands remuements de terre, mais les ruines apparentes se réduisent presque à rien. La Médersa est vraisemblablement assez ancienne dans certaines de ses parties. Le pont en pierre, qui se trouve devant elle, et que nous avons déjà signalé, est aux yeux des indigènes un témoin de la grandeur passée de leur pays : il est bien certain qu'on ne construirait pas son pareil aujourd'hui. Un vestige intéressant de l'ancienne Ar'mât, est un h'ammàm ou bain maure, encore assez bien conservé. Ce bain maure est très grossièrement construit, mais sa seule présence indique qu'Ar'mât a eu jadis une assez grande importance.

Le h'nmmàm se compose de deux chambres, aujourd'hui engagées dans le sol (pi. II, fig. 3), et dont la première, au fond, est une excavation soigneusement construite, avec prise d'air parle haut, et où se trouvait la hernia ou chaudière. Au-dessus de ces deux chambres, il y eu a deux autres ; des maisons se sont établies dans les dépendances du liaminiim, en empruntant leurs matériaux à cette aucienue construction. L'appareil, qui consiste en tuileaux et en grosses pierres rondes (fig. 4), n'est plus usité aujourd'hui dans le pays où l'on se contente couramment de la

terre battue. La construction était donc plus soignée alors qu'elle ne l'est à l'époque actuelle ; aujourd'hui les indigènes ne construisent plus de bains parce qu'ils ne se lavent pas, non plus que les paysans berbères.

Tout autour de la Médersa et du fameux bain maure, il y a des amoncellements de terre et, chaque fois cpie l'on creuse, on met à nu des murailles en pierres ou en briques. Une très ancienne sàguia, qui passe devant le h'ammàm, garde sur sa rive méridionale les vestiges très nets d'une ancienne muraille de construction solide.

Le marabout de Sîdi Ah'med cl Qômân (car telle est la prononciation que l'on nous donne aujourd'hui, tandis que la précédente nous avait été donnée par le professeur de la Médersa), porte tous les caractères d'un ancien sanctuaire. Sa construction en tuileaux rappelle celle du bain maure et du pont dont nous venons de parler : la tradition dit qu'entre le marabout et le bain maure se trouvait jadis « la mosquée des Béni Ouat't'às ».

A l'ouest du bain maure et du marabout, se trouve un emplacement où on a mis à découvert des débris de colonnes en briques indiquant ({uil y avait là cjuclques portiques. Enfin, à cet endroit même, il y a sur la sàguia (pi. 111, fig. 6) les restes d'un pont en tuileaux que l'on ne fabrique j)lus aujourd'hui.

Ce sont la actuellement tous les vestiges apparents de l'ancienne Ar'màt. Certes, toul cela est de construction assez grossière ; on ne trouve point là un seul morceau de marbre, il n'y a rien que de la brique et de grosses pierres

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ARMAT ET MARRAKECH 21

rondes. A quelle antiquité remontent ces ruines? elles pourraient être assez vieilles. Mais les anciens murs c[ue l'on rencontre à quelque distance de là ne paraissent pas remonter bien haut dans le passé.

On trouve des traces nombreuses d'enceintes autour de l'endroit appelé proprement Ar'mât ; ce sont la plupart du temps de simples tas de terre allongés ; un grand mur en terre battue se trouvait là, que les pluies et les intempéries ont lentement détruit (pi. III, fig. 5). Les habitants disent qu'Ar'mât fut détruite sept fois et sept fois relevée de ses ruines : il est certain qu'elle eut des vicissitudes nombreuses.

Le choix d' Ar'mât comme capitale était-il supérieur à celui de Marrakech qui lui succéda et effaça définitivement sa gloire ? Sans doute les eaux y sont extraordinairement abondantes, la fertihté du sol est grande, les accidents de terrain peu marqués et la montagne voisine est une cause de fertilité et une pépinière de guerriers. Mais l'Atlas est aussi l'éternel refuge des mécontents, l'abri sûr des fuyards et une menace constante pour les habitants de la plaine, dont les montagnards convoitent les richesses. De plus, Marrakech est mieux située, aux confluents de nombreuses rivières et moins exposée aux incursions des pillards berbères.

Les indigènes savent très bien qu'Ar'mât a précédé Marrakech et que celle-ci a pris la suite de son rôle dans l'histoire: ils ajoutent que d'Ar'màt à Marrakech c'était autrefois une succession ininterrompue de moulins et, dans leur liertc provinciale, ils iraient juscpià dire f[ue Marrakech n'est cju'iin ancien faubourg il'Ar'niàt (pii a éclipsé la cilé mère.

22 UNE CAPITALE DECHUE

Au retour de notre promenade nous poussons jusqu'à Dâr el Ourîki, la résidence du caïd, qui est à l'endroit nommé Akhlîj, c'est-à-dire « le canal », à l'entrée des gori>es de l'Oued Ar'mât ; ce foum el oued, « entrée de la gorge », est dominé de quelques milliers de mètres par les cimes neigeuses des montagnes (pi. IV, fig. 7). En bas de Dâr el Ourîki, le val de l'oued est rempli d'énormes galets bleus et noirs (fig. 8) : là est le marché, en face d'un pont rudimentaire, avec ses petites cahutes en pierre où s'abritent les marchands.

Les bords de l'oued portent une végétation exubérante : les berges des canaux qui saignent la rivière sont couvertes de fleurs qui, dans ce sol fertile, à la fraîcheur de l'eau et à l'ardeur du soleil, acquièrent des proportions géantes: il y a des touffes de coronilles à fleurs blanches et roses qui arrivent à la hauteur d'un homme. Quel bonheur ce serait d'herboriser par ici ! J'ai essayé en vain, car la botanique est une science jalouse : elle veut qu'on se donne à elle tout entier.

Le borj du ca'id est pittoresque avec ses murailles llanquées de petites tours carrées : non loin de lui est un important raellâh'quc nous visitons en revenant. Derrière ces agglomérations, en ])leinc montagne, se trouve le tombeau du rabbin Bel H'anech, qui est simultanément fi'équenté par les Juifs et par les Musulmans (1 ).

On nous raconte (|ue ce saint homme était venu de Jéru-

(1) Infrà, chap. vu, p. 209.

L)àr el Ouriki..., dominé de qurlcjuc^ iiiillii r~ dr imlii^ par les cimes neigeuses des montagnes (p. ii).

Vm. 8. — ... la \Mi-v. dr loiinl ,■■,! icniplic driLii rii.'s -,ileU lil.'iis ri iwiirs i p. -ii).

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