LES DIEUX PEUPLENT LA TERRE IS
Enfin, à une heure, nous établissons notre campement vers l'extrémité sud d'Ar'màt et dans un site plein de vie ; nous sommes adossés à des oliviers séculaires et, à côté de nous, des eaux claires bondissent dans un lit bordé de verdure et couvert d'ombrages épais, pendant que, devant noire lente, la sàguia d'Agdâl coule à pleins bords. A travers les oliviers j'aperçois mainlenantles cimes neigeusesde l'Atlas ; près de nous est un petit marabout anonyme fréquenté avec assiduité par les femmes.
Les dieux ici peuplent la terre : dans le sol delà Médersa, sous les coupoles des marabouts, près du ruissellement des fontaines, dans le mystère des feuillages comme au souille de la brise, les êtres divins, les saints, les jinn, les esprits animent la nature, respirent dans les corps vivants, enveloppent l'indigène et le pénètrent. Et le voyageur lui-même, pensif sous le dôme des oliviers, entraîné dans ce vertige de foi, sent l'infini qui flotte autour de lui.
L'après-midi nous faisons une petite promenade dans Ar'mât. L'eau que les nuages venus de l'Océan égouttcnt l'hiver au front de l'Atlas, circule en mille canaux au pied des peupliers, des trembles, des frênes dont la vaste fronde porte une ombre étendue; du milieu des corbeilles de lleurs ([ue lissent les tiges flexibles des ronces géantes, s'élèvent les rosiers sauvages à fleurs blanches et les chèvrefeuilles qui forment un incxtricnblc lacis, et les vcsccs aux vrilles accro-
chantes qui élalcnl leurs grandes fleurs, pendant qu'à travers toute cette broussaille une grande linaire s'élance jusqu'à la hauteur d'un homme.
Parmi les innombrables sâguia (jui entretiennent toute cette végétation, il y en a une qui est plus ancienne que toutes les autres et qu'on dit avoir été construite « dans les jours d'iVr'mât ». Nous visitons tout près de là un moulin à eau, dont le mécanisme nous paraît exactement le même que celui du moulin qui est employé dans la Grande Kabylie. Le personnel de ce moulin est composé presque exclusivement de femmes : les femmes d'Ar'màl sont en général jolies, mais flétries dès la première jeunesse. Les hommes paraissent doux et nous accueillent avec courtoisie ; mais ils craignent la tyrannie du caïd, car celui-ci sous couleur d'afficher une orthodoxie im[)eccable, mais en réalité pour trouver une occasion d'augmenter ses revenus, ne manque pas de molester ceux qui accueillent un chrétien, afin de leur extorquer ([uelque argent sous menaces.
Nous rencontrons un des habitants qui a travaillé en Algérie comme ouvrier agricole ; il connaît Tlemcen, Sidi bel Abbès, le Tlélat, Ammi-Moussa. Son état d'âme est complexe; il apprécie le bien être et la sécurité dont jouissent ses coreligionnaires en Algérie ; mais étant en société, il est ressaisi j)ar le sentiment contraire de l'orthodoxie musulmane, cl se ci'oil obligé vis-à-vis de ses coniribules à dénigrer nos institutions. C'est l'ellort de la pensée individueUe qui se débal contre l'empire de ces forces collectives dont l'école sociologique française a si bien décrit la puissance.