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SAINT OU GÉNIE

de Sîdi Mah'ammed ou Slîmân et faites un repas sacrificiel, Dieu la guérira ; ici nous ne sommes que des intermédiaires. »

C'étaient les génies qui paillaient. Ils allèrent donc au marabout de Sîdi Mah'ammed ou Slîmân qui est situé tout près de là, et ils y firent un pèlerinage de trois jours. La femme fut guérie et depuis elle s'est toujours très bien portée. Les choses ne se passaient pas autrement dans les grottes à incubation de l'antiquité: c'étaient aussi des grottes à oracles.

Nous demandons au chérif de nous dire si c'étaient bien réellement les génies qui parlaient et s'il pense que vraiment Dieu se sert de ces êtres surnaturels pour faire aux hommes des communications. Après avoir réfléchi sur cette question embarrassante pour son orthodoxie, il nous dit que celui qui est chargé de donner des léponses aux consultants s'appelle Sîdi 'Abdcrrah'mân ou Meç'oûd. Mais comme nous insistons pour savoir si ce personnage est lui-même un saint ou un génie, le chérif nous déclare finalement que c'est un s'âlih', c'est-à-dire un saint, qui commande aux génies.

Nous surprenons là au vif un Berbère qui se pique d'islamisme pur (car sa généalogie chérifienne ne nous en impose nullement) et nous retrouvons dans ses paroles l'écho de la lullc entre les vieilles croyances qui ne veulent pas mourir et la nouvelle religion qui ne pouvant pas les supi)lanlcr défini, tivemcnt, cherche avec elles des compromis. Ces! ])our cela que les génies ont renvoyé notre chérif à Sîdi Mah'ammed ou Slîmân, grand saint orthodoxe, une des gloires de l'Islam marocain (|iii est prccisémeul enterré aux environs de la casba

du caïd Anfloûs. Un chérif ne pouvait pas admettre que des génies, qui dans le dogme musulman ne sont que les égaux des humains, usurpassent en quelque sorte le pouvoir miraculeux d'un saint aussi célèbre que Sidi Mah'ammed ou Slîmàn.

Le vulgaire est moins pointilleux et pense qu'il vaut mieux dormir dans la caverne de Lâlla Taqandoût 'que dans le sanctuaire de ce grand saint. Il a du reste une conception difîérente et moins musulmane de la sainteté de la caverne. D'après l'opinion courante en effet, la caverne doit son caractère sacré à la présence d'une sainte qui y est enterrée et qui est précisément Lâlla Taqandoût. Rien n'est connu sur la personne et l'histon-e de cette samte et son nom luimême n'est guère musulman : il est clair que sa personnalité est à moitié chemin entre les véritables santons etlesgénies; elle est la digne collègue de Sîdi Chemhâroûj du Goundâfi ( 1 ). « Madame » Taqandoût, de l'avis de tous, commande aux ^afrîl, c'est-à-dire aux génies qui pullulent dans la caverne et qui en rendent l'accès extrêmement dangereux.

Le préposé à la caverne, c'est-à-dire le moqaddem(2), celui qui répète les paroles des visiteurs et les transmet aux génies, nous a salués au moment où nous approchions; il a mis dans ce salut une grande réserve, car il ne lui convient pas de compromettre sa propre réputation de sainteté en se commettant avec des mécréants comme nous.

Mais, d'autre part, il n'ignore pas que les voyageurs eu-

(i) Suprà, p. 90. Sur Sidi Clicmliàroùj, Andrews, Fon/ des gén.; Mag. et fiel., pp. 1-21, 160-161.

(2) Infrà, pp. .310-.S11.

L'AUTEUR DU DALIL EL KHEIRAT -279

ropéens, qui se trouvent dans notre cas, ont souvent le douro à la main : cette considération lui commande l'attitude presque convenable qu'il garde près de nous. Ses fonctions d'ailleurs sont assez lucratives, car il bénéficie de tous les sacrifices que font les malades en l'honneur de Lâlla Taqandoût, et il a sa part des victimes que l'on égorg-e. Ces victimes sont généralement noires, une poule noire, un bouc noir, mais le moqaddem pense que la couleur du poil ne change rien à la viande.

Nous aurons l'occasion de reparler avec plus de détails, en énumérant les saints patrons de Marrakech, du fameux SidiMah'ammed ou Slîman auquel on rattache plus ou moins ingénieusement le culte de la caverne. Voici tout simplement la note qu'a bien voulu rédiger à notre intention un homme des phis lettrés parmi les H'àli'a, Si Lah'sen, fqîh, c'est-à-dire secrétaire indigène du consulat de Mogador, homme instruit, bon et tolérant auquel nous sommes redevables de beaucoup d'informations précieuses :

« Au nombre des saints desH'âh'a se trouve Mah'ammed ben Souleïmân cl Djazouli enterré dans la tribu des Niknâfa, auteur du Dalll el Kheïrât (1). Ses miracles sont connus aussi bien auprès des plus grands qu'auprès des plus humbles. Dieu lui a accordé le i)ouvoii' de met ire en fuite les troupes de soldats el il a très souvent prouvé au cours de guerres soutenues par les NiknAfa qu'il tenait de Dieu ce don surnaturel.

(1) Ci51èbrc recueil de prière. Voy. Hemî Basset, .Mss de Lisbonne, in pr.

« On raconte que dans l'ancien temps cette tribu se révolta contre un des sultans du Maroc nommé le « sultan noir » ; il guerroya longtemps contre elle mais, malgré sept ans de combat, il n'avait pas encore pu en venir à bout. Il assembla alors les grands de l'empire et délibéra avec eux sur les moyens de sortir de cette situation. Ceux-ci lui conseillèrent de creuser^la tombe du saint (que Dieu lui conserve sa bénédiction !) et de porter son cercueil avec lui dans ses expéditions.

« Le sultan fit ce qu'on lui avait conseillé, mais il ne put toutefois arriver jusqu'à la tombe du saint qu'après avoir perdu un grand nombre de soldats. Ayant donc pris avec lui le cercueil, il s'avança contre les contingents de la tribu révoltée et il les vainquit par la haraka du saint. Mais le saint lui apparut en songe et lui ordonna de le ramener dans sa sépulture, ajoutant que s'il ne le faisait pas. Dieu anéantirait son empire. Alors le sultan le fit inhumer de nouveau à l'endroit d'où il l'avait enlevé.

« Depuis cette époque le saint n'a pas cessé de donner d'autres preuves de son pouvoir surnaturel de mettre en déroute les troupes. Il y a peu de temps encore à la mort du sultan Moulaye H'açan, les tribus se révoltèrent contre leurs caïds : les caïds ayant été j^ré-vcnus à temps de la révolte s'enfuirent avec leur famille et leurs biens jusque sur le sol sacré où repose le saint glorieux. Les tribus les suivirent jusque-là en contingents nombreux et assiégèrent le territoire de la tribu des Xikuàfa qui possède celte tombe célèbre. Pcndanl un mois les iioslililcs ne cessèrent pas,

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