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LE SAINT PROTECTEUR

mais les tribus se lassèrent enfin de leurs attaques inutiles et se dispersèrent : il est clair que tout cela fut le résultat de la bénédiction de ce saint illustre. »

Nous avons déjà eu l'occasion (1) de parler ailleurs du sultan noir, es soull'ân el akli'al, personnage légendaire dont la personnalité confuse recouvre suivant les lieux et les époques les personnages historiques les plus divers. On remarquera encore dans ce récit le caractère territorial de la haraka du saint qui protège spécialement le territoire de la tribu des Niknàfa: il y a là une conception tout à fait analogue à celle du h'orm ou territoire inviolalile qui entoure généralement les sanctuaires (2) ; seulement, ici, le h'orm est en quelque sorte étendu à toute la tribu.

Quant au pouvoir spécial donné au saint de disperser les ennemis, il est un des objectifs principaux de la magie musulmane, car il ne se trouve pas de livre de magie qui ne consacre un chapitre au tahzim el djoiiioûch, c'est-à-dire à la « mise en déroute des troupes (3)». Ce /a/isfm s'obtient d'habitude au moyen d'amulettes portées par le général en chef: on voit qu'ici encore, le saint, dans les manifestations de sa puissance, prend la suite des magiciens primitifs.

Nous nous sommes fait une loi dans cet ouvrage de ne rapporter que des observations personnelles et de ne rien extraire des travaux déjà publiés sur le Maroc. Mais nous

(1) Aferrâhech, I, pp. 211-214.

(2) /nfrà, pp. 39:t-394.

(3) A/ayie cl Religion, p. 239.

ferons une exception pour le document suivant qui est relatif à la grotte de Lâlla Taqandôut. Ce document qui n'est autre qu'un article inséré dans le numéro de la Dépêche marocaine du 25 septembre 1906, est dilficile à se procurer et complètement ignoré aujourd'hui. L'auteur en est feu notre fidèle compagnon Si' Allai 'Abdi, chancelier substitué du consulat de Mogador. Cette pièce est un document curieux pour la psychologie d'un musulman algérien complètement francisé ; il contient de plus des renseignements d'un vif intérêt sur la politique religieuse du caïd des H'àh'a. Enfin, sa publication nous donne l'occasion de rendre en passant hommage à la mémoire de notre compagnon.

Il existe à quelque distance de Mogador, en un pays portant le nom de Nelcnafa et qui a pour potentat le caïd Ahmed Anfloûs, une ■grotte habitée par une légion de génies. Oui, de véritables génies, et autrement conditionnés que ceux conçus par nos vulgaires spirites. Car ils ont une organisation, les uns disent monarchique, d'autres républicaine, mais la majorité penche pour le communisme. Avis aux saint-simoniens qui voudraient trouver un refuge conforme à leurs idées et loin de ces foyers d'égoïsme qui se décorent du nom de pays civilisés et cela sans rougir.

Quelle que soit celte organisation, ces génies sont divisés en plusieurs catégories, d'après les rôles qu'ils ont à jouer et le genre d'influence qu'ils ont sur la vie des communs mortels. Que l'on se figure toute la mythologie grecque, sauf bien entendu les formes physiques, que la puissance des principes de la religion musulmane, intransigeante en la matière, est arrivée à laisser de côté. Une grande partie de ces génies sont militants et combattent, sous des formes visibles et palpables, quoique invincibles, avec les gens qu'ils veulent soutenir. D'autres, h l'instar des médecins des dispensaires, guérissent toutes les maladies, môme incurables, ils aident surtout à la ropro-

POLITIQUE RELIGIEUSE D'ANFLOUS 283

duction de la race humaine en rendant prolifiques les femmes stériles.

Il est bien entendu qu'étant donné la situation du pays et les difficultés d'un voyage dont le retour serait problématique, il n'est pas indispensable que les maris viennent eux-mêmes, leurs femmes suffisent. En un mot, Notre-Dame de Lourdes est un pygmée à côté de la grotte d'Imin Taqandoût qui nous occupe; car il y a en plus un oracle parlant et répondant directement aux gens qui ont la foi, et qui veulent le consulter. Sans la foi, il n'y a rien à faire, et je n'ai pas besoin d'insister là-dessus, cette condition étant commune et obligatoire à tous les miracles. Donc, si vous n'avez pas la foi, n'essayez pas de sonder ni de vérifier les secrets d'Imin Taqandoût; quant à moi, je fais tout mon possible pour corriger mon esprit de son éducation défectueuse qui l'entraîne à ramener tout à quelque loi physique.

Revenons à notre sujet : le caïd Ahmed Anfloûs que je n'ai pas besoin de vous présenter, dont le donjon est dans les environs, et qui est né, a grandi et est arrivé au pouvoir grâce à la protection visible des génies, ses bons voisins, use d'Imin Taqandoût. Y croit-il sérieusement? Je dois rester muet à cette question, d'abord pour les Taisons exposées plus haut, puis qui peut lire dans lecœur d'un homme, surtout comme Ahmed Antloûs, si ce n'est Dieu?

Quoi qu'il en soit, les faits semblent répondre d'eux-mêmes, et il paraît qu'en homme pratique il se dit qu'en armant ses gens de bons fusils, les génies d'Imin Taqandoût seront plus à même de lui prêter main forte. Aussi, et dans ce but, Ahmed Anfloûs entretient et cherche, par tous les moyens, à entretenir de bonnes relations avec les gens qui peuvent lui fournir de bon fusils Gras et les muni lions nécessaires. L'histoire n'en parlant pas, il est à supposer que les génies s'arment et s'équipent à leurs frais (appréciation toute personnelle). Fait-il semblant d'y croire? Je réponds sans hésiter : oui ! et c'est ce qui fait sa force.

Il paraît que, ces temps derniers, se trouvant attaqué par une dizaine de caïds, pachas ou amcl — on se sert ici de ces trois mots — Ahmed Anfloûs s'adressa l\ ses bons voisins et protecteurs qui lui conseillèrent pendant la nuit ceci :"Chaquc fois que tu devras

prendre les armes, tue un bœuf noir à l'entrée de la grotte qui nous sert de demeure, disons mieux, de centre de ralliement. Ce sacrifice devra se faire à la tombée de la nuit et, si la bête est mangée par nous, nous t'aiderons, et la victoire te sera assurée.»

Voilà la clef de toute la puissance des Neknafa, petite fraction de quelques centaines de combattants résistant à la foule des autres tribus, qui n'ont pas, il est vrai, des grottes habitées par des gén'es aussi complaisants que ceux d'Imin Taqandoùt.

Je dois vous avouer que malgré toute la bonne volonté que je mets pour avoir la foi, cette histoire me rend perplexe, en établissant un doute sur la conception que je me faisais du mot «génie». J'avais toujours pensé que ces êtres — si êtres il y a — étaients spirituels, qu'ils agissaient sur les actions des hommes en agissant sur leur pensée. Mais de là à combattre, parler, manger comme de vulgaires humains, il y a loin.

L'histoire ne dit pas si le bœuf sacrifié était livré à un Vatel neknafi ou tout simplement dévoré par les chacals qui pullulent dans ce pays. Une fois que l'esprit manque de foi et se met sur la voie des investigations, il ne sait pas s'arrêter. Pour tenir ma promesse de vous communiquer mes impressions, je me trouve obligé de vous faire part de cette idée telle qu'elle se présente à mon esprit. Si les génies mangent, marchent, parlent, etc.. ils disposent donc des moyens mécaniques que tous les animaux, y compris l'homme, ont à leur disposition pour accomplir les actes que leur impose la nature.

D'où je déduis, que rien ne s'oppose plus à ce que des femmes encore jeunes, mariées à des hommes aux facultés trop discrètes... enfin, vous me comprenez, n'est-ce pas? N'oubliez pas les conditions bien connues dans lesquelles se font tous les mariages dans ce pays. Les plus jeunes femmes ne reviennent pas aux plus jeunes gens ni aux plus vaillants, comme le souhaitait la reine Ilorlense, mais sont dévolues aux plus riches et aux plus puissants.

Avec mon esprit curieux, j'ai tenu à m'informer auprès de divers musulmans du pays de leur croyance en cette fameuse grotte d'Imin Taqandoùt. Je dois avouer, à la honte de mon scepticisme, que tous

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