CAVERNES PRÉHISTORIQUES
sur un même alignement dans la falaise : l'œil distingue, en avant des ouvertures, une galerie taillée dans le roc, qui met les cavernes en communication les unes avec les autres ; cette galerie est souvent bordée d'un parapet en maçonnerie. Quand les crevasses verticales entre deux cavernes interrompent la continuité de la paroi, de petits ponts en pierre les franchissent.
La plupart de ces cavernes sont aujourd'hui inaccessibles ; celles dans lesquelles on peut entrer servent de magasins à grains ou d'étables à bestiaux. Ces grottes se présentent dans des conditions trop particulières pour ne pas caractériser une époque ; mais, comme elles n'ont pas été fouillées, on ne peut rien préciser à ce sujet. Harris a signalé des troglodytes au Maroc ; les Ait Afri vivraient dans les grottes de l'Oued Dadès (1 ).
Nous arrivons enfin à Dar Ould Anfloûs. On devine combien l'histoire politique de ce pays a été agitée en apercevant de tous côtés des maisons en ruines. L'établissement de l'autorité du Makhzcn dans les H'Ah'a a été longue et mouvementée: aujourd'hui encore elle est loin d'être définitivement assise. Tour à tour les caïds ont été obéis et impuissants, et les ruines désolées des constructions de toutes sortes témoignent des luttes pour l'indépendance qu'ont soutenues les Il'àh'a. C'est là une remarfpie que l'on peut étendre à tous les territoires occupés par cette population berbère.
Actuellement le caïd est absent, il dirige la //',v/7,-.mIu
(1) Nob., in Reu. yen. se, H' aiin., 28 f('vr., p. 19.*), avec ))il)liog.
Soûs et l'on dit même qu'il vient de subir un échec du côté de Tiznit. Son khalifa, un chelh' qui sait à peine balbutier quelques mots d'arabe, mais qui en tire vanité et se donne des airs ridicules de citadin, nous reçoit d'une façon fort hautaine. Il est devant sa casba, entouré d'un certain nombre de ses gens, tous assis sur quelques bancs de pierre et il me laisse debout devant lui afin de bien marquer son rang. Les Marocains, tous nos musulmans de l'Afrique du Nord, ont le goût du protocole et la passion des honneurs. Chose inattendue, quand on considère la simplicité de leur vie et l'austérité des doctrines musulmanes, ils se plaisent aux longues cérémonies. Leur entrée dans nos solennités publiques en Algérie a révélé qu'ils aiment les attitudes théâtrales, comme aussi les interminables discours officiels. Ils discutent âprement sur les préséances et ils vont jusqu'à employer la ruse pour paraître au premier rang. Bugeaud raconta à la Chambre des Députés son entrevue avec Abdel kader, au cours de laquelle celui-ci affectait de ne pas se lever : il lui prit le bras et le souleva. « Il n'est pas très lourd » , ajoutait le futur vainqueur d'Isly (1).
L'expérience m'a appris qu'il ne faut pas se laisser humilier parles caïds et, comme ma tente est tout près delà casba, je fais signe au fidèle Bou Médiène de me faire apporter un pliant et je m'assieds dessus. L'entretien est bref, et nous nous retirons pour aller nous reposer afin de partir demain de grand matin.
(1) Plusieurs passages de cette page et des précédentes ont paru dans la lievue de Paris, n" du lo mars 1913.
ANFLOUS 289
[J'ai eu plus tard l'occasion de voir Anfloûs lui-même; je venais de visiter Si'Aïça ben' Omar (1). Quelle différence entre le grand seigneur qu'est Si'Aïça et le rude Berbère qu'est Si Ah'med Anfloûs. C'est un homme de taille moyenne, brun, un peu corpulent ; le nez est droit, les sourcils bruns; il louche et le regard est dur. L'ensemble de la physionomie est autoritaire ; sa parole est brusque, n tient à la main un chapelet qu'il égrène constamment : il porte la. jellâha blanche et un turban blanc, avec le milieu de la tête nu. C'est un chef audacieux de partisans, un guerrier courageux, mais dénué de la grande souplesse qu'exige le maniement politique des tribus.]
Pourtant, malgré l'hostilité qu'il nous témoigne, le khalifa nous envoie du couscous, à l'huile d'argan que nous avons ainsi le plaisir de goûter pour la première fois : elle possède un petit goût de noisette. Nous avons déjà dit que, si mal reçu que l'on soit en pays indigène, il est cependant rare que l'on ne vous envoie pas à manger. La raison profonde de ce fait ne doit peut-être pas être interprétée comme étant entièrement à l'honneur des indigènes.
Nous avons eu ailleurs (2) l'occasion d'exposer la conception que les Marocains, de même que tous les peuples primitifs, se font de l'élrangcr : ils le considèrent comme un individu dangereux, et souvent comme une sorte de sorcier. On suppose qu'il a en sa possession des pouvoirs extraordinaires: on cherche à l'écarter, mais si l'on n'y réussit
(1) Si Ah'med Anfloûs est mort il y a quelques années.
(2) Merrdkech, I, pp. 28-30.
Edm. DouttÉ. — Missions .m Maroc.
pas, on croit indispensable de se le concilier. Enfin on tente de profiter de la puissance snrnatiirelle qu'on lui suppose.
Dès le moiûient qu'on pense en tirer bénéfice, on le ttaite avec honneur et on lui procure toutes les aises possi^ bies. Les repas que l'on offre à l'étranger sont d'une abondance et d'une qualité exceptionnelles; il y a certains mets recherchés que l'on ne mange, qu'à l'occasion de la visite d'un étranger ou d'une grande fête. Non seulement on lui ^ffre à manger, mais on lui offre aussi un asile et l'on sait que certaines trilDus de l'Afrique du Noi^i sont connues pour aller plus loin encore et pour inviter leur hôte à accepter les faveurs de leurs femmes : les Iloula ou Malou, de la grande Kabj'lie d'Alger, étaient réputés pour ce genre d'hospitalité.
Par cette communauté, pour ainsi dire matérielle, que l'on établit entre soi et son hôte, non seulement on s'assure d'une façon positive la reconnaissance de celui-ci, mais de plus on l'oblige à rester neutre dans la suite s'il s'élevait un <:onflit (1). Les aliments que l'on a partagés avec lui établissent une liaison sympathique durable. A l'avenir, ni l'étranger ni son hôte ne pourront séparer leurs destinées, heureuses ou malheureuses ; une expression arabe bien connue exprime la solidarité que l'on pense avoir ainsi créée : melh'i fi kercheli, c'est-à-dire « mon sel est dans ton ventre », cht-on à celui auquel on a jadis donné l'hospitalité (2).
D'après cette croyance il est évidemment dangereux de (faire ou seulement de souhaiter du mal à celui dont on a
(i) Voy. Frazer, Golden Bough, 2» éd., L p. 317. (2) Cf. S. Hei.nacii, (.(iZ/cs etc., U, p. 43.
LES THÉORIES ANTHROPOLOGIQUES 2'Jl
reçu l'hospitalité, puisque l'on partage son sort. Si, au lieu d'avoir simplement mangé, on a sacrifié ensemble ou si l'on a égorgé une victime sm* le seuil de la maison de l'hôte ou simplement en son honneur, celui-ci se trouve obligé à ne lui témoigner plus tard que de bons sentiments (1). On voit que nous sommes ici sur la voie de l'explication scientificpie du 'âr dont nous avons parlé plus haut (2), puisque le 'ar n'est pas autre chose en principe qu'un sacrifice au moyen duquel on obhge quelqu'un à un service par la vertu communicalive du sang répandu.
Telles sont les explications les plus récentes que la science donne d'usages qui nous étonnent souvent. L'anthropologie anglaise surtout s'est ingéniée à ces théories, dont le Rameau (For de Frazcr est le brillant exemple. Dans d'autres ouvrages nous avons nous-mcme appliqué à l'Afrique du Nord ces subtiles interprétations : nous craindrions aujourd'hui qu'il n'y eût parfois Iri des jeux trompeurs de l'esprit (3).
Un orientaliste qui joint l'expérience à la science nous écrivait, il y a déjà longtemps : « J'ai une grande défiance contre toutes nos théories sur les coutumes très anciennes, et je crois que les vraies explications sont en deliors tic notre aperception intellectuelle. C'est comme l'explication des racines des langues; le dernier essai est toujours plus ingénieux que ses devanciers, mais tous ils laissent chez celui
(1) CI". Westermark, Moral idens, I, pp. !>7T-58"2 cl circa.
(2) Sttprù, pp. 252-'2.'i5.
(3) Voy. LÉvy-RnûuL, Fonction ment, dr lu soc. inf., passini.
qui se rappelle l'infinie diversité des données l'impression qu'ils n'ont pas réussi à résoudre le problème (1). »
Nous forgeons sans relâche à la réalité des cadres nouveaux, les uns plus simples, les autres plus brillants ou plus riches. Mais jamais elle ne se laisse emprisonner dans le filet de nos raisonnements. Telle une onde descendue des sommets inaccessibles se répand aux flancs des monts; en vain le montagnard essaie de l'endiguer, elle déborde les barrages et s'écoule de tous côtés : ainsi, la réalité toujours pressée par nos hypothèses et fuyant toujours devant notre science, glisse insaisissable à travers la vanité de nos systèmes (2).
15 Mai. — Nous ne voyagerons pas ce matin avec notre escorte, afin d'arriver de bonne heure à Mogador, nous suivrons un guide qui nous conduira en avant pendant que notre convoi prendra son temps et arrivera dansla journée. Mais nous éprouvons beaucoup de difficultés à trouver ce guide : le khalifa du caïd qui a su q\ie nous en cherchions un, a formellement défendu ;i qui que ce soit de nous accompagner; il paraît, de plus, qu'il se propose de nous faire subir demain malin à notre départ un interrogatoire détaillé.
Heureusement il y a dans les Il'àh'a de fortes têtes et l'appât du douro est grand; nous trouvons donc un jiclit
H) Snol'ck HuncRONJE, in lill.
(2) Voy. H. PoiNXARK, la Se. cl ri/njmlh.