L'HOTEL DE LA PALMERAIE
quelques épaves de ce patrimoine dissipé, envisagent déjà la création de domaines interdits.
Si jamais le Maroc est nôtre, nous devrions y réserver à l'avance d'immenses espaces qui resteraient vierges de routes à automobiles et d'hôtels à touristes, vierges surtout des éventrementsdela culture qui anéantissent des races entières de végétaux. Nos descendants nous sauraient gré d'avoir conservé à leurs nerfs usés par la civilisation quelques lieux où ils retrouveraient le calme de la vie simple.
Il est dix heures vingt-cinq lorsque, dans notre marche rapide, nous apercevons assez loin vers la gauche une maison que l'on nous dit être celle du « Tajer Bibbi ». Celui que l'on désigne sous ce nom étranger n'est autre que l'honorable M. Pepe Ratto: nous sommes à la Palmeraie (1), hôtellerie en pleine campagne, connue de tous les touristes qui ont seulement fait une escale à Mogador.
Pepe Ratto, ce nom du consul du Brésil à Mogador fut célèbre dans les annales du Sud marocain au temj)s du vieux makhzen ! Il évocpie le souvenir de la fameuse affaire de la Tourmaline, préparée, dit-on, à Mogador par les soins de M. Pepe Ratio et ceux de Kerîm-Bey, qui fit llotter sur sa maison, suivant Erckmann, le drapeau de la Patagonie ! Au demeurant, tous deux hommes de bonne compagnie, le premier avec la faconde et la courtoisie de l'Espagnol de race.
A dix heures et demie nous avons à gauche Mechchôuh et enfin un quart d'heure après, nous apercevons les terrasses
(1) Voy. n. L. N. .loiiNSTON, Al the sign of Ihe Palm Tree.
des maisons de Mogador. La mer bleue, les falaises noires, les dunes fauves, la ville toute blanche, composentun tableau aux vives oppositions. Sur les dernières pentes du plateau le tagga{thuya) fait son apparition ; depuis l'Atlas nous n'avions pas revu sa verdure sombre : il al^onde sur ce littoral.
A onze heures nous descendons dans le lit de l'oued Diabète, qui court au milieu des sables, pendant qu'à droite nous longeons une grande dune; à onze heures vingt, nous sommes à Diabète même, gros village qui s'enorgueillit de sa mosquée, puis nous passons près du Dar es Soult'àn, séjour aujourd'hui ruiné des sultans marocains d'autrefois, et il est midi moins dix quand nous entrons dans Mogador par Bas es Sbâ', la « porte des Lions ».
Brusquement, toute la poésie du séjour en pays primitif s'évanouit; nous vivions dans le silence des vastes espaceS;, dans l'enivrement du grand air et de la lumière, dans la fièvre d'observation du voyageur; voici le bruit de la ville, l'ombre de ses rues, l'odeur de ses déchets. Il nous semble qu'il y a un espace vide dans notre vie entre le monde que nous laissons et celui dans lequel nous entrons, et noua ressentons le deuil de ce passé enfui deiu^ière nous en un. instant.
Mais nous éprouvons d'autre part un bien-être presque matériel à la fin du voyage : le carnet de notes ferme, le crayon remis en place, une détente subite nous libère de l'obsession scientifique. Toutes les forces aiguës de l'observation, tous les ressortsdela raison, bandés depuis longtemps, se relâchcnten uninstant;lc voyageur va reposer un
FIN DE VOYAGE id9
peu son cerveau surmené, donner quelques soins au corps, s'abandonner à la rêverie...
Combien serait plus doux, il est vrai, le repos en pleine campagne, dans la simplicité de la nature et des hommes ! Chaque fois que dans nos voyages nous avons pu nous relâcher de notre travail, nous avons toujours goûté la paix profonde, inconnue aux citadins. Mais ce n'était là qu'une trêve trop courte : quelque incident caractéristique venait solliciter notre attention et l'impitoyable machine cérébrale qui broie le corps des hommes d'études se remettait aussitôt en mouvement.
Aumoins ici nous pouvons nous isoler au milieu de la banalité d'un intérieur à moitié européen et, dans l'engourdissement du repos, les scènes du voyage se représenteront une à une à l'esprit. Sans même que la conscience en soit avertie, un mystérieux triage des impressions s'opérera et, comme une eau trouble dépose en couches régulières et distinctes les différents éléments qu'elle contient, l'esprit classera lentement la matière un peu tumultueuse de l'observation.
Les meilleures de nos conceptions sont celles que l'esprit enfante à notre insu. Nous ne donnons qu'un branle à la raison, elle travaille seule comme à quelque secrète alchimie; j)iiis, un jour, au fond du creuset où s'élabore le minerai informe des impressions, elle nous mon trelelingot d'or del'idée.
Tagriouelt, 15 AVRIL. — Tout l'été un vent violent du nord-est souffle perpétuellement sur le littoral de H'âh'a (1), fouettant les tiges claires des retem et les troncs désolés des tngga étiques [J iiniperus phœnicœa L.) : l'arganier ne pousse pas dans ces parages.
Çà et là le sable, arraché par la violence du vent au sol pierreux, s'amoncelle en énormes dunes; le re/em seul pousse dans ce sol mouvant où il forme de véritables forêts; la marche y est presque impossible, à travers l'inextricable fouillis des troncs gris et cassants qui s'épanouissent en rameaux verts et filiformes sans cesse agités par la brise. L'implacable continuité de l'alizé courbe tous leurs sommets vers le sud-ouest : les rares tagga aussi sont déjetés par le vent et leurs troncs inclinés projettent obliquement une
(i) Cette description a été écrite au cours d'un long SL'jour chez les H'Ah'a, en 1904.