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L'ARBRE MARABOUT

sont assez grosses car elles ont quarante à cinquante centimètres sur vingt-cinq à trente. Dans sa partie la plus inférieure, le tronc de l'arbre est creusé, et même percé des deux côtés opposés. On a ménagé, dans son intérieur, une sorte de cbanil)rc que Ton a soigneusement revêtue de petites pierres sèches et où l'on brûle des bougies et des parfums. Nous avons déjà eu occasion de parler ailleurs de petits réduits de ce genre (1).

Ainsi à Sidi Ah'med el 'Ami-i le culte primitif ne disparaît point devant l'invasion du mai*aboutisme musulman ; il subsiste à côté de ce culte islamise, qui lui-même d'ailleurs esl déjà contraire à la pure ortbodoxie. Il y a mieux; à Sidi el Amri ce reste de dendrolâtrie tend lui-même s'islamiser, car non seulement on croit qu'au pied de l'arbre sacré est enterré un marabout, mais on lui a même trouvé un nom, celui de Sidi 'Abdennebi, très répandu par ici comme prénom : on nous assure que ce saint était Regragui. Ainsi l'arbre-dieu devient mai'about en se présentant seulement comme une sorle de collègue satellite du cliérif enterré sous la coupole et auquel il menace, par un curieux retoui" olï'ensif, de l'aire concuri'cnce!

Notons ici en passant que le prénom de 'Abdennebi, très commun dans le pays, est mal vu des musulmans puritains et proscrit par la stricte orthodoxie. 'Abd signifie « adorateuF » el ne doit être suivi ([uc d'un des noms de Dieu : 'Abdallah, « adorateur de Dieu » ; Abdelqâder, « adorateur

(i), Mei-rdkech, 1, p. i05; May. el lieliy., p. 475.

du puissant » ; 'Abderrahmàn, « adorateur du miséricordieux ». Or, 'Abdennebi veut dire « adorateur du Prophète » et, bien que Mahomet occupe le premier rang parmi les créatures, il est impie de lui donner des adorateurs comme au Créateur lui-même.

24 Septembre. — A cinq heures du matin nous avons détalé de Sidi l'Amri : nos observations sont terminées, car des nouvelles que nous avons reçues de Marrakech nous obligent à accélérer notre marche, afin d'arriver plus tôt dans la capital du H'oûz. Nous avons fait noire halte méridienne à 'Ain Teftecht.

L'arganier a disparu du paysage ; plus d'arbres : à perte de vue, les relem laissent onduler au vent les fils soyeux de leurs rameaux. Ils s'élèvent souvent à la hauteur d'un cavalier et forment une étrange forêt d'arbrisseaux sans feuilles. La piste, contournant par raille détours les troncs gris et rugueux, se déroule lentement dans ces taillis monotones.

Ce soir nous avons fait halte de bonne heure à 'Ain ou Mâcel ; notre tente est placée non loin de la source, que nous allons visiter et dans laquelle nagent de nombreux et gros poissons. On nous dit qu'il est interdit de les pêcher car ils sont sous la protection du marabout Sidi Embàrek, non loin (le là.

Faut-il voir là un exemple de culte des poissons? Nous ne le croyons pas ; ce n'est qu'une survivance du culte des

LES POISSONS SACRÉS i-2i

sources, le caractère sacre delà source s'étanttout naturellement étendu aux poissons qui la peuplent. Quant au marabout Sidi Embârek il représente probablement un de ces cas de régularisation d'anciens cultes dont nous avons vu de si nombreux exemples.

Les sources à poissons sacrés sont innombrables dans toute l'Afrique du Nord ; il y en a une bien connue à Mazoûna dans le département d'Oran, mais la source de 'Ain el H'oût où nagent aussi des poissons sacrés, aux environs de Tlemcen, est encore bien plus célèbre. L'abbé Barges en a rapporté la gracieuse légende dans un de ses ouvrages (1).

On connaît les fameux poissons sacrés qui vivent dans la piscine de la mosquée d'Édesse transformée en église. On sait enfin, le nMe considérable que le poisson a joué comme symbole du christianisme et la vertu cabalisli(jue attribuée à son nom grec, i/ik, dont chacune des lettres est l'initiale de la phrase : Jésus-Christ, le Fils de Dieu Sauveur, l'rjaoïiç XptcTdç ©eoù uCoq i)o)Tï)p .

C'est maintenant l'heure de Viçfinir, c'est-à-dire du « jaunissement », heure trouble à la marge du jour, heure redoutée, parce que les jinn aiment ce moment; comme si les forces invisibles de l'univers, pour se manifester, se glissaient entre le jour et la nuit. Je me suis assis près de la source sacrée ; son génie rôde autour de moi dans l'ombre maintenant violette: et je me remémore ces vers d'Ausone,

(1) Voy. Barges, Tlemcen. Pour le Maroc. Cf. Mouliéras, Maroc inconnu, II, 11. 187, P.40H.

Edm. Dourri'. — Minsions nii M.irnc. SI

qui énumèrent, dans leur prolixité de décadence, les croyances relatives aux sources :

Salue, fons ignole orlu, sacer, aime, perennis, Vilrice, glauce, profonde, sonore, illimis, opace. Salve, nrbis genius, medico polabilis hauslu, Divona Celtorum lingua, fons addile Divis{l).

De ce cristal liquide, dont les flots sourdent sans bruit des profondeurs inconnues, émanent des énergies mystérieuses. N'est-ce point cette onde^ sortie du laboratoire secret de la terre, qui nourrit les plantes et rafraîchit l'homme, mais aussi qui parfois gronde et ravage ou encore qui exhale les miasmes de la fièvre ?

Les sources, ces yeux mystérieux de la terre (car 'aïn en arabe et tît en berbère veulent également dire « œil » et « source »), l'indigène ne contemple jamais leur regard sans émotion; elles sont sacrées, puisque comme toutes les forces sacrées, elles portent en elles la vie ou la mort.

25 Septembre. — Le départ se fait à six heures un quart, et nous voici en rase campagne ; les herbes inchnent encore leurs têtes, embuées de la respiration de la terre dans le silence de la nuit. Le matin d'Afrique n'est pas joyeux comme celui de mon pays : les arômes de la terre y sont plus puissants, mais moins frais. La lumière n'y chante pas une chanson aussi douce, déjà elle rosit violemment le pen-

(1) (I Salut, fontaine dont la source est inconnue, sacrée, immaculée, intarissable, — transparente, azurée, profonde, bruissante, limpide, ombragée, ^ Salut, génie de la ville, dont l'eau donne la santé, — fontaine dite par les Celtes Divona, fontaine consacrée aux Dieux. »

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