CERCLE DE PIERRES SACRE
chant des coteaux. Les fils de la Vierge ne flottent pas aux rameaux des vieux chênes: mais les retem élancent leurs tiges nues et les tamarins étalent leurs rameaux gris au souffle de la brise déjà tiède.
Nous rejoignons un Heddaoui (pi. XXXVII, fig. 71) qui marche dans la même direction que nous. Il va d'un pas lent et égal, portant sur l'épaule une longue gaule au bout de laquelle flotte une loque rouge, les pieds nus dans la rosée, les cheveux au vent, buvant l'air matinal, les yeux vagues et pleins de la richesse de son rêve de gueux. Nous l'atteignons sans qu'il se dérange, et nos hommes le saluent avec un mélange de crainte et de vénération. Celui qui a renoncé à tous les biens n'est-il pas plus près de Dieu ?
En traversant le Jbel Reh'iya, par un col peu accentué, nous passons près d'un grand cercle de pierres (pi. XXXVI, fig. 70) : ce n'est pas un sanctuaire maraboutique, mais un ms'alLi, c'est-à-dire un endroit où l'on prie et que, peutêtre par un souvenir d'antiques usages religieux, on se plaît à entourer d'un cercle de cailloux. Près de là sont des alignements de pierres et un kerkoûr( 1 ).
Il est onze heures et quart quand nous sommes à Chichaoua ; là sont des ruines de constructions étendues et des vestiges de remparts à l'endroit nommé Agadir, où se trouve aussi un important mellah. Ces lieux oui clé sans doute habités dans une haule antiquité, car on y récolte facilement des débris des industries de l'âge de pierre.
(1) MerrâUrch, I, p. 57 seq.
Pendant la halte que nous faisons à Agadir, on nous apporte la peau d'une loutre qui a été tuée non loin de là, dans l'Oued Chichaoua. La faune des mammifères du sud marocain est loin d'être connue et réserve encore des surprises intéressantes aux savants qui Fétudieront.
Il semble bien qu'il faudra rayer de la liste des carnassiers, le lion et probablement la panthère. Quant à l'ours, dont l'existence au Maroc a été si souvent affirmée, il ap])artient au bestiaire fabuleux du Maroc; légendaire probablement aussi est ce chérîf el Oued, c'est-à-dire « le seigneur de la rivière », pour lequel un savant trop pressé a proposé la dénomination spécifique de Bos Atlanlicus : ce doit être une sorte de loup-garou comme le Bon Jloiid des indigènes (1).
La hyène non plus ne glapit pas dans les nuits du H'oùz, mais elle est, dit-on, commune dans le Soûs; on signale un grand chat sauvage; le chacal n'est pas rare, on trouve aussi le lynx ou caracal. La gazelle, Gazella dorcas, Pallas, erre dans les plaines du II'ouz, le moullon à manchettes de l'Atlas (2) descend jusqu'à la mer dans les Il'àh'a ; le sanglier se vautre dans les fourrés de lentisques.
Le lièvre s'embusque dans les broussailles et dans les loulTes de chi/i de tout le Maroc méridional, mais le lapin ne descend pas au sud de Rabat. Le hérisson d'Afrique, le
(1) Voy. suprà, pp. 88-89. — Ces animaux légendaires sont respectivement VUrmis Crowlheri, Scliinz, el le B. allant; VOrijx leiicori/x, Pallas, le bubale [Àlcclaphus hiibalis, Blainv), ne paraissent, pas exister davanlage au Maroc. Voy. Lalaslc, Cal. mamm. Barb.. 167-470.
(2) Suprà,^. UG.
LA FAUNK MAROCAINE 3'i5
porc-épic, la fouine, lagenette pullulent plus ou moins ; mais le zoologiste s'intéressera encore davantage à la légion des petits rongeurs et des insectivores, où les espèces sont nombreuses et les chances de découvertes plus grandes.
Un monde de ces bestioles anime les plaines à jujubier, creuse de terriers le sol, se cache sous les tas de cailloux, trottine dans la forêt des retem. Un gracieux écureuil, le Sciurus getuliis L. grimpe dans les arganiers des H'âh'a ; dans tout le H'oûz on trouve le curieux rat à trompe [Macroscelides Rozeti Duv.), de gentilles gerboises de diverses espèces, sans parler du rat de Barbarie, redouté du paysan marocain.
Nous quittons Chichaoua à deux heures cinquante et nous cheminons dans la plaine : le pays est nu, le sol couvert de pierrailles, les touffes glauques des jujubiers tachent indéfiniment la plaine : quelques-uns seulement deviennent de petits arbres. C'est le pays des grands espaces, où le berger vagabonde avec son troupeau, seul entre le ciel el la terre : inntum canipi jncel !
Enfin, un peu après cinq heures et demie, nous campons à ElBouid'a. Le Ileddaouique nous avons rencontré ce matin nous a rejoint à notre campement ; silencieusement nos hommes l'ont accueilli. Il s'est assis près d'eux et a pris le pain qu'ils lui donnaient : les habitants du douar voisin sont venus Uii apporter une tranche de j)astèque et de la galette d'orge. Ces hommes ont fait cela sans orgueil et le pauvre a reçu cette aumône sans humiliation.
26 Septemuiœ. — Une marche de cin(i heures nous a
amenés près de l'Oued Nefîs : là sont des jardins plantés d'arbres fruitiers. Nous franchissons la clôture d'épines qui les entoure et nous nous étendons à l'ombre des oliviers. Il est admis que le voyageur pénètre ainsi dans une propriété et toléré qu'il y prenne quelques fruits. Le pauvre qui chemine durement ne se voit pas refuser par les riverains l'aumône du fruit que lui tendent les arbres le long de sa route.
Ah ! qui pourra jamais assez dire la douceur de ces vergers indigènes après l'aridité des plateaux^ quand le ciel vibre sous l'ardeur de l'astre et que la terre meurt de sa brûlure ? Comment décrire les feuilles soyeuses, la lumière filtrée qui caresse les yeux et les troncs vénérables des vieux oliviers, et l'enlacement hardi des vignes dont les grappes pendent lourdes du fruit doré ?
Voici que le propriétaire des jardins vient à nous : il nous aborde avec la courtoisie réservée des musulmans et il cueille en personne pour nous des grenades et des raisins qu'il nous apporte discrètement. Lui-même à quelques pas s'asseoit parmi nos hommes et goûte avec eux les fruits de son jardin. Il a fait sa cueillette simplement et en silence, prenant les grappes et les grenades avec une sorte de respect : il y a de la religion dans la gravité avec laquelle il manie les fruits des arbres, baraka de la terre.
Puis nous partons, et l'on échange des souhaits : « Que Dieu vous tienne en repos !» — « Que Dieu rougisse votre face ! » Que d'amis inconnus, au milieu de l'hostilité générale, n'avons-noiis ])as rencontrés ainsi dans nos
PI. XXXVIl
II,; 71. Nous rejoignons un lli'dihiniii , p. 3-23).
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