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DES SÉDENTAIRES AUX NOMADES

qui est le plus clair espoir de l'Afrique du Nord : de la franchise, de la fidélité, le sens des intérêts économiques, l'absence de fanatisme aoressif.

4 Janvier. — Avant-hier nous sommes sortis des Ait Imoûr pour aller coucher chez les Tekna ; nous passions d'une tribu berbère dans une tribu arabe. Car les Tekna ne sont autres qu'un essaim de la tribu du même nom qui se trouve près de la Sâguiet el H'amra, au sud du Maroc, sur la côte saharienne et dont le chef religieux est le fameux Mâou 1 'Aineïn. Cette fraction des « hommes bleus », comme on les appelle, à cause de leurs vêtements de hhent ou cotonnade bleue indienne, a été amenée là par un sultan qui leur a concédé leur territoire actuel.

Le contraste avec le pays que nous quittons est grand. Nous laissons les figures sympathiques et ouvertes, les champs cultivés avec soin, les gros villages aux i)cllcs maisons en terre surmontées de magasins à grains (1 ), [)our le pays inculte et désert, où de maigres douars se montrent de loin en loin, et où de rares individus au visage rébarl)alif paissent dans l'iunnensc étendue leurs troupeaux de moutons et de chameaux. En un (piart (rheure, nous sommes passés du Magrib berbère et laborieux, au Sahara imprcxkiclir et fanatique, du pays des sédentaires au pays des nomades.

(i) Suprà, p. U^.

Edm. Doutté. — Mishious uii Maroc. 22

338 CHEZ LES ÂLMORAVIDES

Le triste territoire des Tekna est ondulé, nu et couvert de cailloux : une humble mousse et un maigre lichen gris recouvrent seuls la terre, car l'herbe y est très rare ; çà et là les touffes sèches du chth' (armoise) alternent avec les buissons épineux du guendoûl (calycotome). De lieue en lieue verdissent à peine quelques pauvres cultures ; les seuls bas-fonds un peu humides nourrissent des retem (genêts jonciformes) et quelques jujubiers arborescents.

Vers trois heures de l'après-midi, nous traversons successivement deux douars ; l'on nous regarde curieusement, car nous sommes les premiers Européens qui passons dans le pays depuis l'alTaire Lassallas. Notre compagnon Si 'Allai, qui fut chargé d'enquêter sur l'incident, dans des conditions où ce rôle était loin d'être exempt de périls, nous montre de loin l'endroit où fut blessé M. Lassallas, à côté de la zaouia de Bellahouel, dont les maisons s'amassent au loin en un village blanc.

Là habitent des marabouts, établis depuis fort longtemps en cet endroit et dont l'ancêtre, Be R'echchâm bou Derbâla, « l'homme au haillon », est enterré en Algérie, près des bords du Chéliff, à Oued el Kebîr, douar des Chelàfa, non loin de Mostaganem.

Il était connu sous le nom de Gheïkh Bellah'ouel. Un de ses descendants fonda la zaouia marocaine et laissa quatre fds: Mekki, li'achmi, H'amîda et T'ahar, Ce dernier est le moqaddem actuel, mais les personnages les plus influents sont les fils de Mekki, au nombre do douze.

Ces raaral)Ouls étaient établis dans la localité probable-

L'AFFAIRE LASSALLAS 339

ment avant que les Tekna n'y vinssent ; ils prétendent au chérifat alors que leurs cousins d'Algérie, avec lesquels ils n'ont plus de rapport et qu'ils ne connaissent pas, se contentent d'être marabouts. Ils sont en conflit permanent avec les serviteurs religieux de Mâou 1 'Aïneïn, qui représente une puissance spirituelle nouvelle, à forme de confrérie, et d'esprit zélateur très opposé au libéralisme relatif des vieux marabouts locaux.

Or, M. Lassallas voulait précisément accorder la protection ou mieux l'association agricole à un membre de la zaouia, un des douze fils de Mekki, nommé Si'l Mah'joûb, qui eût puisé dans cette situation privilégiée de nouveaux éléments de résistance au caïd des Tekna. C'est poui'quoi ce caïd laissa les gens de sa casba s'ameuter contre notre compatriote, que l'on tenta de tuer à coups de fusil. Le caïd fut puni par Moulaye H'afîd d'un emprisonnement de quelques jours, pour la forme seulement, car aucune autre satisfaction n'a pu être obtenue jusqu'à aujourd'hui dans cette alîaire. Nous avons justement décidé d'aller cani])er devant la casba du caïd des Tekna.

Voici un village, le seul que nous ayons traversé dans l'après-midi, c'est un exemple de Sahariens devenus sédentaires. Quelques cabanes en branches s'élèvcnl \h, et des maisons en terre h la mode des Chleûh' ; mais l'aspect délabré des constructions atteste la négligence de ces nomades mal lixés. Sur les terrasses, sèchent des monceaux de sauterelles, provisions qui seront à l'occasion dévorées avec gourmandise.

Quelque temps après, nous traversons rAcîf el Mêl, grande rivière, sans eau en cette saison, mais grosse et dangereuse au moment des crues. Puis nous recommençons à cheminer sur l'éternel plateau couvert de chih' ; un chacal nous attend effrontément près d'un buisson et se sauve devant nous. 11 y a par ici de grandes quantités de ces carnassiers, aussi vagabonds et aussi voleurs que les maîtres du pays ; de nombreux troupeaux de gazelles aux cornes courbes (1) errent aussi dans ces landes solitaires où Hotte le parfum des arrnoises : c'est un pays de grande chasse.

Enfin, peu de temps avant le coucher du soleil, nous sommes à la casba du caïd qui est, paraît-il, absent. On nous offre, mais pour la forme seulement, de camper dans une cour de la casba ; l'accueil est glacial. Des gens vêtus de bleu, disciples de Màou l 'Aïneïn, nous entourent : ce sont de beaux hommes sous leurs misérables cotonnades, le teint bronzé, les yeux ardents, les dents éblouissantes de blancheur. Leurs regards fanatiques s'allument de haine dans l'encadrement sombre de leur liaïk el ils nous accablent avec hauteur des témoignages de leur mépris.

Tous portent au cou, dans une gaine de cuir, un petit couteau qui leur sert à se raser et à se couper les ongles ; ils ne cessent pas de mâcher le souàk, écorce de la racine de noyer, dont la religion prescrit l'usage pour Tliygiène de la bouche : ce bois, dit-on, rougit les lèvres et blanchit les dents.

(1) Voy. suprà, p. 324.

LES DISCIPLES DE MAOU L AINEÏN 341

Un moqaddem passe devant nous, sans paraître nous voir, marmottant un chapelet. Quelques-uns de ces fanatiques ne cessent de répéter des formules pieuses toute la journée: assis, debout, marchant, vaquant à toutes leurs occupations, ils murmurent sans trêve la formule de la chehâda: Là ilaha ill Allah, ou Moh'ammed raçoûl Allah, « Il n'y a de divinité qu'Allah, et Mahomet est son Prophète ! » C'est le fanatisme aigu et haineux, devenu, à ce degré, obsession et manie furieuse.

Mâou 1 'Aïneïn parcourant le H'oûz avec des bandes de zélateurs de ce genre n'a pas eu de mal à réveiller les sentiments de haine contre l'infidèle qui couvent au fond des cœurs musulmans. Sans doute Mâou 1 'Aïneïn, étranger, est peu sympathique au monde marocain, mais il représente la pure orthodoxie. Joignez qu'il réside habituellement dans la Sâguiet el H'amra, jadis pépinière des marabouts (}ui évangélisèrent le Magril). Il sulfit au Maroc de prononcer le nom de ce pays pour évoquer le souvenir des plus grands saints nationaux.

L'altitude j)iélislede ses compagnons, sa réputation de grand savant font illusion au vulgaire : lorsqu'il passe dans une région, les Européens ressentent aussitôt les effets de l'intolérance niusiihnano. A Casablanca, les menées de l'agitateur Bou'Azzaoui étaient en ra})porlsplus ou moins directs avec le passage des hommes bleus, et la presse européenne a publié par le menu le récit de l'effervescence qu'ils ont pendant des mois soulevée à Merrakech ; la même nervosité chez les Musulmans a été observée sur la côte, dans les

villes OÙ a séjourné Mâou l 'Aïneïn avant de se rembarquer pour le cap Juby.

Cependant les exigences des hommes bleus, véritables sauterelles venues du Sahara qui ravagent les pays où elles passent, ont fatigué le peuple et excédé les fonctionnaires du Makhzen.

Tous les jours, à Mogador (pi. XXXVIII, fig. 74), les oumâna étaient obligés de leur remettre une certanie somme ; tous les jours, il fallait leur porter une moûna, des plats des couscous, des pains, des volailles, desmoutons. Leurs achats inconsidérés faisaient renchérir les denrées : les citadins murmuraient, et les récits que quelques émissaires ou moqaddem (pi. XXXVIII, fig. 73) faisaient des prodiges qui marquèrent la vie de Mâou l 'Aïneïn, ne suffisaient pas à les calmer.

Sa mère, disent lesTekna, fut l'objet des faveurs divines: il y avait sept ans que son père était mort quand elle mit au monde un enfant, qui devint le fameux Sa'ad Bou. On apprit alors que le père de Màou l 'Aïneïn, bien que mort, visitait tous les vendredis la couche de sa veuve. Les miracles du cheikh sont innombrables : quiconque fait la prière une fois derrière lui n'entrera jamais en enfer.

On dit que Mâou 1 'Aïneïn a de puissants appuis au Makhzen ; c'est une chose connue qu'il est au mieux avec le moûl el Mechouâr, Si Drîsben la'îch, un Bokhari fanatique. Cependant l'antipathie des sédentaires contre les nomades, celle des Berbères contre les Arabes, sont cause que Màou 1 'Aïneïn ne risque pas de devenir j)Oi)uIairo. La science de paradedoni ilc])louillesullan, le vulgaire l'appelle sorcellerie.

PI. XWYIIT

PiQ, 73. Un émissaire de Màoii 1 'AïneïnCp. 342).

|.i,; 71 i,os gens de MAou l 'Aiiicïn à Mogador (p. 342).

MAOU L 'AINEIN 343

En vérité cette science est courte : les éditions lithographiées de ses œuvres qui se succèdent à Fez avec une lamentable abondance ne doivent pas faire illusion sur la valeur médiocre de ces livres : ce ne sont que des plagiats ou de mauvais pastiches d'ouvrages déjà connus sur les sciences musulmanes et sur le soufisme.

Il n'est peut-être guère plus populaire chez lui : on est mal renseigné sur ce point. Bien qu'il soit fixé chez les Tekna du cap Juby, il est vraisemblable qu'il n'y a pas une autorité sans limites. Peut-être même ne s'y maintient-il que par l'argent que lui donne le makhzen chaque année. C'est du temps de Ba Ah'med que datent les relations qu'il entretient avec le gouvernement marocain. Ba Ah'med, après la cession du cap Juby par les Anglais, avait rêvé de se servir de Màou 1 'Aïneïn pour l'opposer à l'influence française dans le Sahara ; et Mâou 1 'Aïneïn, entrant dans ces vues, exploita la confiance du vizir.

Il fait nommer par le Makhzen des caïds dont l'autorité est précaire, mais suffisante pour lui assurer le passage dans son exode annuel vers le Maroc. Mais le caïd de l'Oued Noûn, Dah'man ould Birouk, lui est liostile et l'eût razzié ces jours-ci, à son retour, si Màou l 'Aïneïn n'eût pris avec prudence le parti de rei,ourner chez lui par mer.

Duranl loutc la soirée, les gens de la casba cl (hi douar voisin entourent nos tentes; le khalîfa (hi caïtl désigne des 'nssfis, c'est-à-dire des veilleurs pour nous garder pendant la nuit. Il craint, s'il nous arrivait un accidenl, une nouvelle affaire Lassallas; nous lui représeulons en vain que nous

3U CHEZ LES ALMORÂVIDES

nous garderons bien nous-mêmes ; il nous impose des gardiens, qui se vengent sur nous de leur corvée. Car ils nous empêchent de dormir en causant à très haute voix et leur conversation est faite des propos les plus injurieux pour nous. Enfin las de parler, ayant épuisé le vocabulaire de de leurs imprécations, ils se taisent et nous parvenons à goûter quelque repos dans cette atmosphère de haine.

Hier matin nous avons quitté avec plaisir ce campement peu agréable. Pendant deux ou trois heures, nous marchons encore sur le territoire de cette tribu de chenapans; les Tekna sont de hardis voleurs, ils sèment au loin la terreur : le caïd, dit-on, a sa part de leurs rapines. Zélateurs fanatiques, pillards éhontés, vagabonds incorrigibles, ils évoquent le souvenir des Sahariens dont les hordes envahirent celte même région du H'oûz il y a bien des siècles : les Tekna d'aujourd'hui sont des Almoravides.

C'est bien ainsi qu'étaient les compagnons de loûcef ben Tàchfîn, les Lemtoûna au visage voilé, venus des profondeurs du Sahara : c'est ainsi qu'ils ravagèrent le Maroc et l'Espagne en quelques années et fatiguèrent ensuite les peuples par les vexations de leur rigorisme. Destructeurs de civi Usât ions, incapables de rien fonder de durable, ils virent Icuj' immense em})irc s'écrouler en moins d'un siècle, ne laissaut après eux que des ruines et des rancunes.

Peu h peu ce|)en(lant le pays eliange : les jeunes touffes de l'asphodèle, d'un vert tendre, se mêlent h perte de vue

LE (' TELEGRAPHE ARABE » 3i5

aux touffes grises et sèches du chîh'; ça. et là, des buissons de jujubier ont leurs rameaux chargés d'hélices au test blanchâtre. La profondeur des ravins augmente peu à peu : en voici un grand, au fond duquel il y a quelques mares d'eau ; on y voit de la verdure, des tamarins, des lauriersroses; c'est dans ce pays, au milieu des plateaux stériles, un petit coin de paradis. Enfin à midi, apparaît, comme une terre promise, la grande et fertile vallée de l'Oued Ghichaoua.

Les passants sont plus nombreux et leurs figures moins farouches. Rapidement, sans s'arrêter, ils s'informent en quelques brèves paroles qui amènent une réponse non moins brève, de la sécurité du chemin de Marrakech et du prix de l'orge dans cette ville. Tout passant pour les campagnards de ces pays est un nouvelliste : c'est le secret de la surprenante rapidité avec laquelle sont connues les nouvelles, de ce que les Algériens ont appelé le « télégraphe arabe ».

Devant nous se dresse la maison du caïd de Ghichaoua, Belqâd'i, qui relevait île Si'Aïssa bcn 'Omar, car Ghichaoua dépend des Ah'mar, mais qui s'est séparé ihi caïd des 'Abda pour se soumettre à l'inlluence de Si' 'Abdclmalek, le caïd des Mtougga. La casba, perchée sur un contrefort et qui serait imprenal)lc si clic avail de l'eau, est imposante. Toute une petite ville s'étagc aux (lancs de la colline et de grands bois d'oliviers s'étendent dans la vallée (1).

Après avoir traversé cette vallée, nous voyageons sur im

(1) L'Agadir de Ghichaoua, mentioDoé suprà, p. 323, est fort loin de la casba.

vaste plateau, couvert à perte de vue par les fleurs d'une petite crucifère, jaune. Çà et là paissent des troupeaux noirs et blancs, moutons et chèvres, que de jeunes bergers gardent dans l'immense solitude. De temps en temps un pauvre douar de tentes avec quelques cabanes en branchages, des noiiâla (1) : c'est maintenant les pays des Oulàd Bou Çba' encore une tribu d'origine saharienne.

Le H'oûz est ainsi semé de fractions de tribus sahariennes cantonnées çà et là par les sultans : cette marqueterie de races est le résultat d'une politique prudente. En installant au milieu de Berbères ces populations nomades et belliqueuses, Oulad Bou Çba', Tekna, H'erbîl Oulad Sidi Cheïkh, le Makhzen avait comme but d'en faire des colonies militaires susceptibles d'asseoir son autorité ; en sorte que pour qui saurait utiliser ces forces, il y a dans le H'oûz de quoi dominer le H'oûz.

Les Oulà Bou Çbâ' prétendent descendre du Prophète. L'accueil qu'on nous y fait est peut-être pire encore que celui des Tekna; dans presque tous les douars que je traverse, je suis copieusement hué par les femmes et les enfants : « Oh le chrétien ! Que Dieu maudisse tes parents ! Que Dieu fasse brûler ton Père ! »

Nous campons près d'un douar où se sont rencontrés trois caïds des Oulà Bou Çba'. Celui sur le territoire de qui nous sommes. Si Ali Bcrkatou, un vieux maigre et d'aspect rébarbatif, nous accueille avec un souverain mépris. Ses

(1) Voy. ilernilcech, I, pp. 289-290. Cf infrà. pp. 364-365.

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