‹ En tribuChapitre 124 sur 161 · DISCORDES DES SEIGNEURS DU HOUZ · texte numérisé non relu

DISCORDES DES SEIGNEURS DU HOUZ

gens, très fanatiques, consentent à peine à nous vendre quelques vivres hors de prix et nous font payer jusqu'à l'eau, chose monstrueuse chez les Arabes. Quelle différence avec l'accueil que je recevais il y a quatre ans dans ce même pays ! Là où il était reçu au moins avec politesse, le Chrétien aujourd'hui est conspué : c'est tout juste si on le laisse camper.

Ce matin nous avons repris notre marche sur le plateau pour atteindre vers le milieu du jour le pays des Chiâd'ma : nous pénétrons dans le territoire soumis à l'influence d'Anfloûs. Vers quatre heures nous sommes à la casba d'im caïd, amas de constructions blanches d'un aspect agréable, au milieu d'une vaste pelouse verte. Le caïd déteste les Européens : aussi ne songeons-nous pas à hii demander l'hospitalité; nous gagnons la maison d'un musulman auquel nous sommes recommandés et où nous sommes assurés d'une aimable réception. Demain nous serons à Mogador.

Nos hôtes de ce soir nous entretiennent d'abord d'Anfloûs. Si Ah'med Anfloûs est un moins grand seigneur que le Mloûggui, le Goundafi, le Glaoui et le 'Abdi : son influence est plus locale. Mais il est aussi indépendant du makhzcii que les quatre autres, et il domine la jihis grande partie des H'âh'a.

De phis Anfloûs commande dans les Kouréimât. tribu des Chiâd'ma ; ces Kouréimât sont séi)arés de lui i)ar les Meskâla, ralliés au Mtoûggui, ennemi mortel d'Anlloùs. Anfloûs enclave Mogador et Mogador est l'objet des con-

voitises du Mtoûggui : mais il y a peu de chance pour qu'il obtienne ce débouché sur la mer. Anfloûs maître de la ville de Mogador ne s'en laissera pas déposséder ; bien plus, il ne cherche que d'être nommé gouverneur de Mogador comme Si 'Aissa l'a été de Saffi.

Nos hôtes, situés à la limite des zones d'influence des grands seigneurs, et exposés à être tiraillés, souhaiteraient vivement la fin des luttes qui désolent la région : ici comme dans tout le H'oûz sans exception, c'est 'Abdelazîz que l'on accuse de ce désordre. Rarement souverain fut plus injustement détesté : on lui reproche de s'être livré à des ministres incapables, d'avoir attiré les chrétiens dans son entourage et surtout d'avoir persécuté les marabouts.

Abdelazîz est avant tout victime de la pohtique anticléricale inaugurée par feu son vizir Ba Ah'med qui cherchait à mettre la main sur les biens possédés par les zaouias et à leur enlever le droit d'asile ; car il considérait, non sans raison, ce droit comme une atteinte à la souveraineté de son maître.

Actuellement on se demande qui pourrait prendre en main les rênes du pouvoir et rétablir l'ordre. Moulaye Ilafîd est en situation de le faire, les caïds des Glaouaet des Mtoûgga l'y ont convié, mais sa popularité n'est pas grande ; et c'est de Moulaye Mah'ammed que l'on attend le salut. C'est lui qui, successivement interné h Marrakech, àMéquinez,à Fez, est devenu pour le peuple le « chérif attendu ».

La plus grande force du Rogui Bou Il'emâra, sa seule force peut-être vint, au début, de ce qu'il se laissait prendre

MOULAYE MAHAMMED 349

pour Moulayc Mah'ammed. On sait combien cette supposition de personne a trouvé de crédit, même chez les Français de rOranie. Aujourd'hui encore nous constatons qu'une grande partie des habitants du H'oûz persistent à identifier Bou H'emâra et Moulaye Mah'ammed : cette opinion s'impose avec la force irrésistible des croyances messianiques.

Mais Moulaye Mah'ammed est prisonnier à Fez. « Qu'importe, répond-on, c'est un saint : ne peut-il à la fois être à Fez et ailleurs ?» Les saints sont légion, qui avaient le don d'ubiquité, et que l'on voyait à deux endroits à la fois ; pourquoi n'en serait-il pas ainsi de Moulaye Mah'ammed ? D'autres disent que le Moulaye Mah'ammed de Fez est un personnage supposé que l'on exibe à la mosquée pour tromper le peuple. Il est bien vrai que si Moulaye Mah'ammed en personne n'a pas encore été empoisonné, c'est que le Makhzen tient à prouver ([u'il est toujours prisonnier : si on le faisait périr, (pickjue imposteur se donnerait aussitôt pour lui comme fit le Rogui, et se poserait à son lourcn prétendant.

Qui l'emportera dans l'avenir du faible sultan actuel, du jeune |)rince de Merrâkech,si l'on parvient h le décider, ou du prisonnier de Fez, si jamais il s'évade? Quiaura assez de force pour contenir les intrigues de ces grands chefs et arrêter eniui leurs exactions ? Qui se souviendra ([u'au dessous des seigneurs ambitieux et des agitateurs fanali((ues, il y a l'honnête masse du peuple berbère qui ne demande pour se développer et pour travailler qu'un peu d'ordre et <le justice ?

[Depuis que ces lignes ont été écrites, les événements

ont répondu à cette dernière question : ce n'est ni à la faiblesse de son sultan, ni à l'aveugle aventure d'un Maître de l'Heure, ni à l'audace d'un usurpateur que la fortune a confié le soin des lourdes destinées du Maroc, mais bien au génie de la France.]

On rencontre sur tous les points du H'oùz, et même jusqu'au cœur du Haut-Atlas, la légende des ruines portugaises : il n'existe pas de débris de monuments anciens que la tradition populaire n'attribue aux Portugais. Mais lorsque l'on cherche à vérifier cette assertion surprenante on trouve régulièrement que les ruines auxquelles elle s'applique n'ont nullement le caractère d'anciennes constructions européennes et n'ont certainement pas été bâties par les Portugais. D'aulre part les textes nombreux que nous possédons touchant la domination portugaise sur la côte d'Afrique, nous montrent que celle-ci a été de tout temps strictement limitée à l'occupation d'une pailie (hi litloral et que les capitaines portugais n'ont fait (pic pousser dans l'intérieur des raids audacieux.

L'un de ces raids est resté célèbre parce qu'il l'Millil avoir la |)()rtcc dune véritable expédition de guerre : nous voulons parlei- du coup de main que les l'orlugais tentèrent au

débuL du XVP siècle sur la ville de Marrakech, qu'ils essayèrent vainement d'emporter de vive force.

Il est certain que des populations éloignées du littoral payèrent un tribut au gouvernement portugais ; c'est peutêtre à cette servitude qu'il faut rattacher Torigine de la tradition populaire d'après laquelle les Portugais auraient occupé un certain nombre de points de l'intérieur du Hoûz.

Sur la côte que nous allons parcourir, l'occupation portugaise n'apparaît plus seulement comme une simple légende colportée par la voix populaire: à Saffi, à Mazagan, à Azemmour d'imposantes forteresses bâties par les Portugais sont encore debout. Des murailles en bel appareil rappellent au voyageur que, préludant aux merveilleuses conquêtes des Indes, le Portugal avait essayé de jeter là les bases d'un Empire. Mais, de plus, on attribue aussi aux Portugais la construction de forts, aujourd'hui ruinés, sur la côte du Maroc méridional.

Nous nous proposions, dans ce voyage côtier (1), d'examiner quelques-unes de ces ruines et de reconnaître leur construction musulmane ou chrétienne. Les premières qui retinrent notre attention furent celles d'un fortin circulaire situé à peu de distance au Sud de Mogador, sur la grande plagedc sable (jui avoisine cette ville, près de l'embouchure de l'Oued Diabète.

Nous en avions dressé un plan, mais malheureusement ce plan fut égaré au cours d'un de nos voyages avec tous les

(1) Effectué en d90L

Page 1