LE TOMBEAU D'UN PROPHÈTE
prophète, Qhor nhi. Ce prophète était dune taille gigantesque, car son tombeau est constitué par une enceinte en pierres sèches qui ne mesure pas moins de onze mètres de long sur quatre mètres de large, et l'on nous assure que le corps de cet Envoyé de Dieu était de la même dimension.
Les pierres ont trente à cinquante centimètres de hauteur et sont jetées les unes sur les autres ; quelques-unes
Tombeau du Prophète géant près de Sidi-Deniân.
sembleraient avoir été taillées. Au milieu de cette enceinte s'élève une colonne composée de trois disques de pierres et surmontés d'une quatrième pierre balaniforme (pi. XLVIII, fig. 94) Cette colonne est soigneusement blanchie à la chaux et l'on nous dit qu'on la reblanchit périodiquement au moment de certains pèlerinages à Sidi Deniàn. Elle est entourée d'une petite enceinte de pierres sèches en forme de fer à cheval de telle façon que l'ouverture de ce fer à cheval se trouve en face d'une brèche pratiquée dans la grande enceinte : le croquis ci-dessus explique cette disposition.
Nous sommes de nouveau en présence de la survivance d'un culte très primitif, qui s'est continué jusqu'à nos jours et qui n'a pas pu cire détrôné par le culte maraboutique rendu à Sidi Dcniân. Ce saint musulman, dont l'existence est des plus problématiques, n'est là (pie pour légitimer la
continuation des rites dont est l'objet l'antique colonne de pierre (pi. XLIX, fig. 9(3) : c'est une légitimation aussi que la transformation de l'enceinte en pierres sèches en une prétendue tombe de Prophète, dont on ne dit d'ailleurs pas le nom.
Nous avons sous les yeux un type d'ancien sanctuaire, dont il existe d'autres exemples dans l'Afrique du Nord ; on les a signalés aussi en Arabie (tombeau d'Eve près de Djedda), dans la Palestine et la Syrie. Il est difficile aujourd'hui de préciser la destination primitive de ces monuments ; il est vraisemblable qu'ils figuraient une enceinte sacrée, à l'intérieur de laquellepénétraient probablement des personnages également sacrés, pour accomplir un rite sacrificiel ou autre, dont la colonne de pierre était l'objet. C'est ainsi que les Regrâga se réunissent encore annuellement dans le cercle de pierres dont nous avons parlé.
Quant à la petite enceinte en fer à cheval, elle est d'un type très répandu dans l'Afrique du Nord et que nous avons déjà signalé à plusieurs reprises : ce type dérive à notre avis du cromlech préliistorique si abondant dans notre pays. Dans la suite il est devenu une sorte d'accessoire de tous les autres cultes : on en établit dans les cimetières et aussi près de^ grands marabouts ou à leur approche.
Gela est devenu un rilc subsidiaire cpii accompagne les grands cultes des saints d'allure plus ou moins orthodoxe. Dans le cas présent, nous pensons que la petite enceinte de pierres qui entoure la colonne blanche est de beaucouj) postérieure à l'élévation de celle-ci et à l'établissement de la grande enceinte.
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UN PROPHETE GEAXT 381
Quant à la taille du Prophète que l'on dit êtie enterré là, elle ne doit pas nous étonner : ces mêmes dimensions se rencontrent dans les autres exemples de tombeaux de Prophète auxquels nous avons fait allusion. On sait d'autre part que les ruines musulmanes sont souvent attribuées dLUXjhâlaen djouhàla (idolâtre), considérés comme une race de géants ( 1 ). On dirait que le vague souvenir d'une race de haute taille aujourd'hui éteinte s'est perpétué à travers l'histoire.
Après nous être arrêtés à Sidi Deniân pour examiner avec soin son monument et le photographier, nous reprenons notre chemin à neuf heures et demie, et aussitôt, nous commençons à gravir les pentes du Jorf el Ihoûdi (pi. XLIX, fig. 95), c'est-à-dire le « Promontoire du Juif ». On sait qu'un très grand nombre de lieux dans l'Afrique du Nord portent le nom de « Col du Juif », « Montée du Juif », « Colline du Juif»... sans qu'il soit possible aujourd'hui de donner une exphcation satisfaisante d'une appellation aussi répandue.
Nous traversons la base du promontoire ; voici de maigres arganiers, les derniers que nous verrons, car c'est le Jorf el Ihoûdi (|ui marcjuc la limite de l'arganier vers le nord ; cependant il y eu a quek[ues pieds autour de Safli et Thcobald Fischer dit eu avoir trouvé jus([ue sur les bords de rOum cr Piabî'a, mais personne, à ce (pie nous croyons, ne les a revus ai)rès lui.
Adixheures vingt, nous sortons enlin des escarpements
(\) Merrdkech, 1, p. 293, sur les tombes de géants, Pettazoni, Rel. prim. in Sard., p. A seq.
du Jorf el Ihoûdi : il y a par ici des cultures de maïs ; voici un lellâh ([ui, au lieu de piocher son maïs, le laboure au moyen d'une charrue attelée de deux bœufs et cela avec une adresse incroyable.
A onze heures nous sommes près du marabout de Sîdî 1 R'ezoua, auprès duquel est encore une citerne, et moins d'une heure plus tard, après avoir cheminé au-dessus des falaises qui bordent la mer, nous entrons à Saffî par Bâb er R'bât.
31 Mai. — Nous avons passé la journée d'hier et celle d'aujourd'hui à nous reposer et à faire des petites promenades dans la ville. Comme il n'y a pas d'hôtel à Saffî, nous sommes descendus chez un Israélite bien connu de tous les Européens qui ont voyagé dans ce pays et qui s'appelle Laloûz
A plusieurs reprises, depuis cette époque, Laloûz nous a accompagnés dans nos voyages et s'est toujours montré pour nous d'une fidélité que nous n'oublions pas. Ce juif tunisien émigré au Maroc, où il a su créer malgré de nombreuses difficultés une exploitation agricole prospère, fut toujours pour nous plein d'attentions délicates que l'on ne trouve pas toujours chez les Européens.
Il nous reçut pendant deux jours avec un faste qui nous rendait confus ; il nous servait lui-même des repas dont l'abondance et la composition effrayaient notre estomac d'Européens. Il nous faisait manger du poisson assaisonné