LA TOUR DE HAÇAN
des haies est déjà tout fleuri et les lavandes bleues, les soucis jaunes, les gueules de loup roses émergent de la verdure.
Sur un petit plateau s'élèvent les ruines de la colossale mosquée que le souverain Almohade Abou Youçef Ya'koub El Mançoûr avait commencé de bâtir et que la mort l'empêcha d'achever. L'immense enceinte est encore reconnaissable, et des files de colonnes s'élèvent que sept siècles n'ont pu abattre: au milieu, dans les nefs qu'elles délimitent, les Européens de Rabat ont établi un tennis et, dans les claires après-midis, les cris des joueurs et le rire des jeunes femmes retentissent là où les Unitaires devaient proclamer la louange d'Allah.
A l'extrémité de l'enceinte^ et sur le bord du plateau, se découpe la haute silhouette de l'énorme minaret, dit « tour de H'açan », frère de la Koutoubia de Marrakech et de la Giralda de Séville. Il n'est pas terminé, et il en restait près d'un tiers à élever encore quand mourut le khalife almohade; mais tel qu'il est, carré, massif, construit de belle pierre de taille, il donne l'impression que celui qui le construisit était, comme tous les souverains glorieux, un grand bâtisseur.
Il étonne le voyageur, non par ses proportions qui sont un peu lourdes, mais par sa grandeur, sa solidité, par la beauté nue de l'entrelacs large et simple dont il est décoré et dans les interstices duquel nichent les oiseaux de proie qui tournoient dans les airs- Sur les bords du Bou Regreg, devant la plage sablonneuse de l'estuaire, à égale distance de Rabat et de Salé, il
se dresse orgueilleusement au-dessus des deux villes, dominant la mer, visible du fond de l'horizon, seul signal pour les marins sur une côle monotone^ symbole de la puissance de cette dynastie almohade qui domina l'Afrique du Nord entière et disparut si rapidement, laissant inachevée comme lui-môme, mais comme lui-même ineffaçable, son œuvre d'organisation sociale.
De la tour de H'açan, l'Européen qui flâne aux environs de Rabat pousse jusqu'aux « Trois Arbres » : au coucher du soleil^ dans la paix du soir qui descend, il s'attarde à contempler du haut de ce point culminant, les deux villes sœurs, Rabat et Salé, deux taches d'un blanc éclatant de chaque côté du Bon Regreg, entre la mer glauqueet la terre sombre. Rabat est assise dans les jardins ; en face d'elle, Salé s'enferme dans une enceinte flanquée de tours au miheu de la campagne nue. Au fond, entre les deux villes, à l'embouchure du fleuve, la barre roule ses volutes écumantes dont l'éternel murmure monte jusque-là.
Ghella, dont le nom est probablement le même que Salé, est une enceinte fortifiée, de quelques hectares de superficie, Ce fut jadis la résidence des Sultans mérinides. Mais elle est beaucoup plus vieille, puisque les textes nous disent que Ya'qoûb l'Almohade la reconstruisit ; dans son étal actuel elle date probablement du quatorzième siècle.
Le chemin le plus pittoresque pour Ghella est celui qui longe le Bou Regreg; parfois il côtoie la berge, d'autres fois, il s'élève sur le flanc de la coUine et l'on domine la vallée. Quand la mer est basse, l'eau découvre de vastes marécages;
CHELLA -iOl
au milieu du vaste tapis gris des salsolacées, d'innombrables marigots dessinent leurs méandres compliqués ; sur les îlots de vase découpés par leurs bras s'abattent le soir des troupeaux de garde-bœufs ; à la fin de chaque journée, quand vient le crépuscule, leurs plumages dun blanc éclatant constellent les limons fangeux.
Le sentier s'éloigne parfois de la rive et se relie au réseau compliqué de ces charmants petits chemins creux qui sillonnent la banlieue de Rabat ; ils ressemblent à ceux du Sahel d'Alger, sur les hauteurs d'El Biar. Les agaves hérissent les pointes aigaiës et noires de leurs énormes feuilles glauques et les cactus, dits figuiers de Barbarie, tendent leurs raquettes vertes et charnues de chaque côté du chemin ; autour des vieux lentisques arborescents et des antiques oliviers au tronc tortueux et crevassé, le smilax enroule ses lianes épineuses pendant que la bryone grimpe follement de tous côtés en poussant ses jeunes vrilles.
Tout à coup on aperçoit Chella et la silhouette désolée de son enceinte croulante qui court sur la colline. Des pana de murs déchiquetés se dressent çà et là sur la base mieux conservée du rempart; il y en a qui semblent toujours en train de tomber et l'un d'eux, comme désarticulé, se dresse lamentablement au-dessus des autres en un geste de désespoir. Tout autour la nature verdoie, la sève gonfle les bourgeons, la végétation monte à l'assaut des ruines et, dans ces campagnes fécondes, Chella, de loin, semble symboliser la stérilité et le délabremeni de l'Islâm.
Chella n'a que deux portes et nous sommes bientôt
Edh. DouttÉ. — Miuion» au Maroc. i(>
devant la plus grande qui ouvre sur le plateau derrière Rabat. Près de la porte est un cimetière musulman, herbu, paisible, avec la coupole blanche d'un sanctuaire entourée de ces palmiers nains devenus gigantesques, dont la présence est classique dans l'Afrique du Nord auprès des marabouts Intérieurement la porte est coudée et lorsqu'on l'a franchie on domine tout l'intérieur de Chella, qui est bâtie sur une pente. En bas, est un vieux minaret autour duquel s'élèvent des bosquets dans le plus riant désordre. Il n'est pas beau, ce minaret ; c'est le type du minaret de ces pays, carré, massif, trapu, disproportionné, car il supporte un campanile ridiculement élevé ; les faces sont ornées en partie de faïence verte, blanche et noire, presque usée, en partie d'un entrelacs curviligne, dont le dessin est primitif ; autour du campanile^ l'herbe pousse Kbrement et le sommet est couronné, comme d'un gros turban, par la broussaille grise d'un nid de cigogne. Tel qu'il est, le minaret a la poésie des vieilles choses, il s'harmonise avec les coupoles blanches de Sidi loûnès et de l'Imâm el H'açan qui brillent non loin de lui : tout ce qui est musulman a souvent l'air vieillot, et l'Islam, n'est-ce pas l'abandon de tout soin à Dieu ?
Au loin, par-dessus ce bas-fond, par-dessus l'enceinte de Chella, brillent d'autres coupoles blanches, dans un bois sacré d'oliviers. Vers la gauche, vers les bords du Bon Rcgreg, s'étendent des jardins avec un fouiUis de roseaux et d'arbres, d'aspect un peu triste en cette saison à cause de la nudité de la ramure grise des figuiers; tandis qu'au fond, des collines monotones forment le dernier plan.