LE SEBOU
Nous nous promenons dans ces ruines délabrées, envahies par les chardons et les cactus, nous visitons les vestiges des quais, les fortifications, et nous examinons du dehors le minaret de la mosquée, tout blanc et perdu au milieu des gourbis. Puis nous revenons en haut du village et de là nous contemplons la nappe d'argent du Sebou, ce grand fleuve navigable, ce chemin ouvert dans la direction de Fez et son bel estuaire dont notre pays fera peut-être un jour un port ( 1 ). Alors la prospérité reviendra dans cette triste bourgade où l'on ne voit que des murs croulants sur lesquels des bandes de cigognes, oiseaux des ruines, alignent leurs plumages blanc (pi. LVII, fig. IH).
23 Juin. — A quatre heures et demie du matin, rexcellent Bou Médiène vient secouer ma paresse : il est temps de se lever, car l'étape sera longue et il fera très chaud ; déjà à travers la toile de la tente, le soleil darde ses rayons cuisants. Maintenant c'est le chargement des bagages, des allées et venues désordonnées, des cris gutturaux ([ui se croisent, des bêtes qui ruent et veulent s'échapper, enfin tout un branlebas à faire croire que notre caravane est beaucoup moins modeste qu'elle ne l'est en réalité.
Puis tout d'un coup, tout s'apaise, tout est prêt, il n'y a plus qu'à partir ; deux muletiers ont déjà pris la route, et tout le reste du convoi s'ébranle, bien qu'aucun ordre n'ait été donné, mais silencieusement et sans (pie l'on comprenne bien pourquoi ce calme a succédé à l'clTroyablc liuaiillc de
(i) Cet espoir ne semble pas devoir se réaliser. Nous rappelons que ces notes ont été prises en 1901.
no AU PAYS DES AIÇAOUA
tout à l'heure. C'est la scène qui se reproduit invariablement à tous les départs de caravane.
La nôtre se met en marche à cinq heures quarante-cinq. Nous traversons de gras pâturages où paissent d'immenses troupeaux de bœufs, au milieu desquels va et vient en toute confiance le « tir el bguer », le garde-bœufs, l'oiseau blanc à la poitrine tâchée d'orange qui vit en commensal parmi les bœufs sans les quitter jamais, sauf la nuit; des troupeaux de moutons errent aussi çà et là.
Nous sommes dans les Béni H'açan (on prononce souvent Ah'sen), grande peuplade de nomades à parcours restreint, qui habitent une contrée fertile et qui vivent dans une abondance que leur envient leurs voisins de la montagne, les Zemmoûr, tribus indépendantes où l'on parle encore berbère et dont les innombrables guerriers sont redoutés dans tout l'Ouest marocain.
Souvent les Zemmoûr poussent des incursions chez les Béni H'açan tombant à l'improvistc sur les douars pour leur enlever leurs troupeaux et vider leurs silos. Il y a deux ou trois mois à peine, nous dit-on, la guerre ensanglantait encore tous les pays que nous traversons et les gens des tribus où nous passons en ce moment ont dû acheter une trêve pour la durée de l'été, ahn de pouvoir moissonner leurs récoltes. Ils l'ont j)ayée, dit-on, au prix de six cents douros, c'est-à-dire trois mille francs : c'est ainsi que, plus riches et plus vulnérables, que les Zemmoûr, les Béni H'açan n'ont jamais fini de leur acheter la paix.
Getteinsécurité est cause que les douars des Béni H'açan,
PI. LVIll
liu. 111!. — Li'> Ifiilcs dfi douais rangées en immense cercle (p. 411).
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LES DOUARS iH
obligés de résister à des attaques répétées, se divisent peu et sont beaucoup plus grands que les douars habituels de l'Algérie. Il n'est pas rare, et c'est un spectacle inoubliable, de voir des douars de cent à cent cinquante tentes rangées en d'immenses cercles (pi. LVIII, fig. 1 13) et faisant briller au soleil les taches fauve-clair des <i maisons de poil ». La plupart de ces tentes sont neuves et manifestent ainsi la richesse de leurs propriétaires. Lorsqu'arrive le soir, de tous les points de la plaine on entend le bêlement des moutons et le mugissement des bœufs qui rentrent lentement dans l'immense douar au milieu duquel ils sont parqués pendant la nuit.
A notre gauche s'étend la grande forêt de la Ma'moûra, repaireàpeuprèsimpénétrabledesZemmoûr.Enfinàsixheures quarante-cinq nous rejoignons le Sebou : il est assezlargeici et en cette saison, il donne l'illusion d'un fleuve de France. A sept heures, la casba d'El 'Amira étincelle dans sa blancheur, à côté du Sebou, au milieu delà plaine où paissent les troupeaux.
Voici presque aussitôt après un pont sur une rivière appelée « Fouwwârât », nom qui doit être commun h plusieurs cours d'eau de cette localité. L'immense plaine s'étend toujours devant nous à perte de vue et son uniformité n'est un peu égayée que par les points blancs qui brillent çà et là dans le ruissellement de la lumière : ce sont des coupoles de sanctuaires raaraboutiques. Voici Sîdi 'Ali Bou Chlaou « le père de la pluie » : voici encore LâllaChaouara(i),
(i) Ce nom illisiblp dans mes notes est douteux.
une sainte dont le tombeau s'élève à deux cents mètres de nous : puis c'est Sîdi 'Ayâch et Sîdi L'arbi ben S'ah'râoui dont les coupoles brillent à plus d'un kilomètre.
Le sol est marécageux, nous marchons maintenant dans ces terres noires d'une fécondité remarquable, appelées en arabe « tîrs » et qui sont si célèbres dans les Châouia. Ce terrain doit être extrêmement pénible par les mauvais temps et il faut plaindre une colonne c{ui serait obbgéede faire route dans cette boue noire et collante. Nous sommes ensuite dans une grande plaine à végétation exubérante et qui devait être merveilleuse il y a quelques mois. Des touffes de h'elh'àl, un grand millepertuis en pleine floraison, une haute scabieuse et les broussailles revêches du genêt épineux ou guendoûl donnent en ce moment au tapis végétal son caractère.
A droite on aperçoit toujours la lisière sombre de la forêt de la Ma'moùra, tandis qu'à gauche des montagnes bleues bornent l'horizon. Enfin, à dix heures cinquante nous faisons halte pour déjeuner, par une chaleur torride, sans abri, car aucun arbre n'existe dans cette plaine. Nous en sommes réduits à nous enfoncer dans une haie de figuiers de Barbarie, refuge qui n'est pas à recommander aux personnes amoureuses de leurs aises. A deux heures cinquante enfin on remonte à cheval pour gagner Lâlla Yet't'o (sur les caries Lâlla Itou et même Laïtou !)
A quatre heures nous rejoignons la caravane des 'Aïçàoua de Rabat, qui sont partis de cette ville pour aller à Méquinez où va se célébrer ces jours-ci à l'occasion de