LA LEÇON D'HISTOIRE
Les descriptions d'El Idrîci ne Fintéressent pas moins ; le premier paragraphe en est toujom^s exact, mais tout ce qui concerne l'activité commerciale d'Ar'màt n'est plus de mise aujourd'hui. On n'a point souvenir ici des Haouwâra dont parle le géographe sicilien : la distance qu'il donne comme séparant Ar'mât Ourîka d'Ar'màt Aïlàii peut être sensiblement exacte si on donne au mille une valeur d'un peu plus de deux kilomètres.
Les descriptions de Léon et de Marmol se rapportent mieux encore à l'état actuel d'Ar'màt ; cette ville, cette cité plutôt, semble même avoir encore été plus abandonnée qu'aujourd'hui, d'après le texte de Léon. L'ermiLe, avec ses cent disciples, dont parle le géographe renégat, n'était autre vraisemblablement que le professeur avec les élèves de la Médersa, qui existe au moins depuis l'époque des sultans mérinides. El H'bîb est enchanté de voir que sa légende des canaux souterrains se retrouve dans Léon : la description de Marmol lui semble aussi assez exacte.
Ar'màl, que nous quitterons demain, est aujourd'hui sous la pkis étroite dépendance du Malchzcn. Il y a ici un chef nommé par le caïd, mais il n'a point d'autorité sérieuse. Chaque chef de famille est son propre maître, du moment qu'il a rempli ses obligations envers le Makhzen. Ces obligations consistent sim})lemcnt ii payer les impôts cl à fournir éventuellement des recrues inililaires. Pourtant, si res- Ircintc qu'elle soit, l'aulorité chérifiennc a fait disparaître toute trace dii jmnn.
On parle partout ici le berbère, excepté dans une seule
famille, celle des 'Aqqàm, qui se prétendent Arabes, mais ils connaissent le chelh'a.
3 Mai. — Il nous faut abandonner ce matin noire campement d'Ar'mât, où le murmure des ruisseaux berçait notre sommeil pendant la nuit. Je précède ma petite caravane, afin de me rendre sans perdre de temps, pour la quatrième fois, au h'ammàm, que je trouve enfin éclairé convenablement et dont plusieurs clichés peuvent être pris dans des conditions satisfaisantes. Cette opération à peine terminée, j'aperçois le professeur de la Médersa qui rôde dans ces parages; la première chose quil me demande, c'est si j'ai pu photographier : je lui réponds qu'oui, mais il accueille ma réponse d'un air souriant et incrédule. Il me faut en prendre mon parti : la légende fera son ch min, il sera établi ({u'un mécréant est venu pour photograi^hicr les derniers vestiges de la vieille Ar'màt, mais que les saints du pays n'ont pas permis cette impiété, et qu'il a dû partir, de guerre lasse, sans avoir pu arriver à ses fins malgré des tentatives répétées.
Peu après, je retrouve ma caravane dont le départ s'est efl'ectué à six heures quarante-cinq. Nous traversons la ])laine el nous nous dirigeons vers l'Ouest; l'eau court ])artout, les prairies sont inondées et les chemins même, déjà assez mauvais, sont sous l'eau pendant de longues distances. C'est toujours le même paysage, la même succession de
RUINES DE MAWOUT 33
bosquets d'oliviers, de frênes, de trembles. Le vieux botaniste qui sommeille en nous ne cesse pas de s'étonner des dimensions extraordinaires que prennent par ici les espèces de la flore atlantique ; les buissons de ronces qui bordent noire chemin sont à hauteur d'un cavalier; les grands hns jaunes, les fumeterres aux belles fleurs blanches lavées de rose et même les prèles stériles s'élèvent jusqu'à la tête d'un homme.
La chaîne de l'Atlas borne notre vue vers la gauche ; on distingue dans sa masse sombre et énorme trois principaux étages de montagnes, dont le dernier seul est neigeux, « comme le museau blanc d'un taureau noir », suivant l'ex pression d'un historien arabe (1 ). A droite court la monotone chaîne des Jbîlêt, devant laquelle se dresse le Gliz et plus près encore de nous, l'éternelle Koutoubiya, que l'on ne perd jamais de vue dans la plaine qui avoisine Marrakech. Il y a une heure que nous voyageons loi'sfpie les premièi-es ondulations de la montagne se font sentir : nous ([uillons peu à peu la plaine^ mais çà et là il y a toujours des sàguia ; quelques-unes sont d'un passage fort diflicile parce que leur lit se creuse en trous profonds.
A huit lieuies vingt nous arrivons à Mâwoût où notre hôte d'Ar'mât nous a signalé des ruines : il y a là des vestiges d'une sorte de voûte qui devait ressembler à celle du h'anmiâm d'Ar'mât. Mais elle vient d'être démolie par ordre du caïd d'Ourîka (pii ne trouve rien de mieux poui-
(1| Ibn EL Atsir, Irad. Fagnaii, p. 400. Edm. Doutté. — Missions au Maroc.
faire construire que d'en transporter les briques à sa résidence. Ainsi, pour cacher la lamentable décadence de leur science, les maladroits maîtres d'œuvre d'aujourd'hui dérobent les débris de l'art ancien, et les beaux matériaux des villas ruinées sont noyés dans le torchis des casbas informes.
La tradition veut qu'auprès de ces ruines il y ait eu jadis un minaret. Un peu plus haut on a trouvé des débris de carreaux de faïence et plus bas on voit les restes d'un ancien bâtiment en briques assez bien conservé. Mais aujourd'hui, louL cela est complètement enterré, ce qui nous montre bien que nous avons là les vestiges d'une construction très ancienne.
Mâwoût est situé sur la inve de l'Oued Icîl que nous joignons ici. Nous en partons à neuf heures et demie, et presque aussitôt après, nous quittons le teri'itoire d'Ourîka, sur lequel nous cheminions depuis quelque temps, pour entrer sur celui de Todrâra, petite tribu comme celle d'Ourîka. C'est un pays bien plus pauvre que celui que nous venons de quitter, et légèrement montueux ; il est peu arrosé, et ne donne pas l'impression de fécondité que l'on ressent sur la terre d'Ourîka et sur celle des Mesfîoua ; cependant on est partout en pleine moisson.
A dix heures cinquante-cincj nous passons près de la maison dite du cheikh Aberchah, et vingt minutes plus tard devant le marabout de Sidi 'AU el Ro'ûts (pi. V, fig. 9) ; presque aussitôt après, l'entrée des gorges de l'Oued Moulaye Ibrahîm, qui s'ai)pelle ici lOued U'ir'àia,nous apparaît : elle
nous passons devant le marabout de Sidi 'Ali el K'oùts (p. 34).
dans la \.ill<'.' de I .ili .'iiii.inul, >nii> d<' 1j.'.hi\ oImii-iuu bord d'tnio ^.'i;,'ui.i abondaidc ip. X'n.
LA ZAOlIIA DE TAHENNAOUT 38
est remplie par Tépaisse forêt des oliviers. Nous sommes maintenant sur les territoires de la tribu des R'ir'âia et nous avons devant nous le grand village berbère de Tah'ennaout.
Nous remontons la vallée et, près d'une grande casba en ruines, nous voyons apparaître le célèbre marabout de Moulaye Ibrahim, très loin encore sur les hauteurs. Nous camperons ce soir à la zaouia de Tah'ennaout : quelques pas encore et nous apercevons, adossées aux pentes escarpées de la montagne, ses maisons en terre : elles sont groupées autour du sanctuaire de Sidi Fâres, que l'on se refuse à appeler de son nom devant im chrétien comme nous et que l'on nous dit être celui de Sidi Moh'ammed el Kebîr.
Nous dressons notre tente dans le fond de la vallée, sous de beaux oliviers, au bord d'une sâguia abondante (pl.V, fig. 10). Gomme à Ar'mât, le sol est moucheté de petites étoiles blanches : ce sont les fleurs des oliviers qui glissent en éclairs ténus dans l'ombre des feuillages. Sous la voûte de verdure, vers les pendentifs de vigne folle, monte l'oraison éternelle dos ondes qui fcrliliscnt la Icrrc.
Un peu en amoni, inie autre sâguia passe sur un a(|iieduc de trois arches pour aller alimenter le haut de la zaouia, pilloresquement accrochée aux flancs du rocher (pi. VI, fig. H). Cette zaouia se compose d'un marabout, situé au sommet, à côté d'un palmier, et de nombreuses maisons étroitement groupées auloiu- de lui. Le tombeau du nuuabout est, d'après Si Bou Médiène^ assez bien enl retenu el
orné d'un beau lahoùl ou « catafalque ». Sidi Fâres (1) est mi disciple du célèbre Sidi 'Abdallah ben H'océïne de Tamcsloh't sur lequel on nous raconte la légende suivante. Un jour Sidi Fàres vinl dire à Sidi 'Abdallah que le four était chauffé et prêt à recevoir le rôti (2). Sidi 'Abdallah était à ce moment de mauvaise humeur; il dit à son disciple : « Le four est chaud, eh bien! entres-y ». Sidi Fâres y entra; mais, après un certain temps, le marabout, inquiet d'avoir dit cela à Sidi Fâres, envoya voir ce que devenait son disciple, car il craignait que celui-ci ne lui evit obéi.
Or, on trouva Sidi Fâres au milieu du four, et qui grelottait de froid. Le chérif, ayant appris cela, se transporta vers lui et lui dit : .« Par la foi tu es arrivé au suprême degré de la piété et je le donne ma bénédiction. » Sidi Fâres demanda en quoi consistait cette bénédiction et Sidi 'Abdallah lui répondit : « Tes enfants donneront l'hospitalité à mes enfants, qui auront besoin d'eux, tu les nourriras et tu les logeras. En conséquence il faut que tu achètes un terrain dans la montagne et que tu fasses tous les ans une provision de rouina, c'est-à-dire de « farine d'orge », car le pays sera pris plus tard par les chrétiens et à ce moment tes enfants sauveront les miens en leur donnant un asile et la nourriture. »
Alors Sidi Fâres alla se fixer à Tâmesloh'l. Cette légende est intéressante parce quelle est à ajouter aux noni-
'{) Sur ce saint personnage, voy. le Moumli' el asmâ', éd. de Fez, cah. 15, p. 8.
(2) Voy. Merràkech, 1, p. 143.