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LES GORGES DE MOULAYE IBRAHIM U

Le cagnon devient tortueux et resserré en sorte que les eaux de la rivière se pressent alternativement contre l'une ou l'autre des parois de la montagne ; on est alors obligé de traverser le torrent, et nous ne le passerons pas moins de trente-deux fois avant d'arriver à la hauteur de Moulave Ibrahim. Le chemin, fort agréable quand l'oued roule peu d'eau, est assez pénible à cette époque de l'année parce que l'eau est loin d'avoir atteint son niveau le plus bas. Cette route est impraticable à la moindre crue : en ce cas, les pèlerins qui veulent se rendre à la zaouia de Moulave Ibrahim prennent un chemin de montagne ; pour nous qui ne comptons pas passer à la zaouia môme, mais bien audessous, le chemin des gorges est préférable.

Les montagnes entre lesquelles est resserrée la rivière s'élèvent de chaque côté à plus de cent mètres de hauteur: elles sont formées de schistes siluriens un peu micacés, d'un beau noir bleu, et très analogues à ceux que l'on trouve dans la région des Trâra en Oranie. Comme le kheneff, c'est-à-dire la « gorge », est très étroit, et que roml)re presque perpétuelle entretient sur ses bords une grande fraîcheur, ceux-ci sont tapissés par les louiïcs d'une grande coronille (CoroniJIn nllnnlica Roiss. cl Hcut.), dont les belles (leurs blanches et roses se balancent au bout de tiges longues et flexibles. Dès que la gorge s'élargit un peu, il y a dans le fond des Ircmbles et des petits frt>ncs.

Mais voici f[uc dans ions les endroits du lit de In rivière que l'eau ne mouille jamais, s'élèvent çà et là de petits tas de pierres qui deviennent de ])lus en |)lus nombreux ; les mule-

tiers de noire caravane y ajoutent en passant un caillou. Des retem, dont les touffes croissent çà et là, ont leurs rameaux flexibles noués par des mains humaines : tout cela annonce la proximité d'un grand sanctuaire. En effet, la zaouia est à ime centaine de mètres au-dessus de nous, mais nous n'aurons pas le temps de la visiter, car nous voulons être ce soir au Goundafi.

On ne jette pas ici les pierres, comme pour les kerkoûr des Jbîlêt ; les tas de pierres n'ont pas le caractère sinistre de ceux que nous avons décrits ailleurs (1). Ils sont au contraire imprégnés de la baraka du saint : ce n'est pas qu'ils ne puissent être nuisibles, car ils recèlent tous les maux dont leurs auteurs ont cru pouvoir se débarrasser par un pèlerinage et il serait dangereux de les démolir : on poiuTait être frappé des accidents que crurent éviter ceux qui les élevèrent. Les forces sacrées, on le sait depuis Robertson Smith, sont toujours ambiguës (2).

Un jour jaune et blafard flotte sur le torrent : notre caravane défile, inlîme au fond de la gorge et misérable entre ses hautes murailles. Les hommes marchent en silence; ces primitifs sont vivement impressionnés par les forces invisibles de l'espace: ils se sentent rampants dans le sond)re corridor (pii mène îi quelque lieu terrible et sacré. Ces petits las de pierres qu'ils évitent avec soin de toucher renferment les foudres d'un mystérieux souverain ; le pèlerin

(1) Infrà, cliap. vui, pp. 228, 2.32.

(2) Pour tout cela, ainsi que pour les uaMids faits aux ni'brisseaux. voy. Mcrrâkech, I, pp. 63,90.

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