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LE CHEIKH HAMMADA

valeur que ces arbres acquerraient peut-être s'il était possible de les exploiter : il est vrai qu'actuellement le thuya est peu recherché par l'ébénisterie ; mais que ne peut-on attendre des caprices de la mode ?

Enfui nous atteignons l'Oued Nefîs, à un confluent où se trouve situé le village de Wirgâm qui faisait jadis partie du territoire du Goundâfî, mais que le Makhzen a enlevé récemment à celui-ci pour le rattacher aux R'ir'âia. En cet endroit, au nom du puissant seigneur des Goundâfa, ou perçoit un péage d'un grich (cinquante centimes) par bête de somme sur les caravanes. C'est là que nous nous arrêtons pour déjeuner sous de beaux arbres.

Une heure après le d'ohor nous reprenons le chemin du Goundâfi et nous remontons maintenant l'Oued Nefîs; c'est une belle rivière, abondante en eau, qui coule dans une vallée profondément encaissée, mais néanmoins assez large ; on sent quelle doit remonter jusqu'aux cimes neigeuses de l'Adrar n Dren. Bien avant le 'as'rnous arrivons à Tagàdirt el Boûr, résidence d'un cheikh du Goundùd, le cheik H'ammâda, qui est fort riche. Il habite, à l'un des points les plus étroits de la vallée, une vaste casba située sur une croupe de la montagne et dans laquelle logent avec lui un grand nombre de serviteurs.

Nous nous présentons et nous sommes reçus h bras ouverts: le chciUh nous demande si nous voulons coucher

i8 AU BERCEAU DES ALMOHADES

dans une chambre ou sous notre tente. Bien entendu, nous préférons notre tente, mais en attendant que notre campement soit préparé, nous restons quelque temps dans la cour de la casba, où nous sommes l'objet de la curiosité générale. Une douzaine de femmes se pressent dans un coin pour nous voir, avec des attitudes de crainte et de curiosité. Les enfants nous regardent avec terreur et se sauvent au moindre mouvement que nous faisons. Dans un coin se tiennent sept à huit Juives habillées comme des indigènes et fort jolies.

Avant de nous laisser sortir, le cheikh tient à nous faire voir la chambre qu'il voulait mettre à notre disposition, mais elle est peu engageante et nous préférons camper dehors. Nous campons donc, de l'autre côté de l'oued, sur un petit plateau, à peu près à la hauteur des plus basses maisons qui entourent la casba.

Nous sommes là près d'un petit champ d'orge que l'on moissonne; des femmes esclaves, en longues liles, descendent de la maison du caïd, traversent le lit de la rivière, gravissent l'escaipement de la rive opposée où nous sommes campés, et passent près de notre tente. Elles vont au champ où les hommes coupent les chaumes à la faucille et chantent des chansons en leur honneur: ce sont des méloj)ées dont le rythme est souvent difiicile à saisir et qui ont un accent de douceur cl même de tristesse. Les femmes Icui' répondent |)ai- des zer'nrîl, c'est-à-dire par ces cris gutturaux et stridents qu'il est d'usage de pousser dans les fêles eu signe de joie.

LA FORTERESSE DE TAGADIRT EL BOUR iy

Les femmes, ployant sous le fardeau des épis blonds, vont les emmagasiner à la casba et rien n'est plus gracieux que cette théorie de travailleuses, donl ime bonne moitié sont fort jeunes et qui toutes ont, dans leurs mouvements et dans leurs attitudes, la simplicité naturelle aux races primitives. Les voici maintenant qui remontent sur la rive opposée en escaladant la pente qui mène à la casba : Tagadirt el Boùr, avec ses murs en terre rouge, domine l'âpre défilé, donl le fond s'égaie de la verdure claire d'un grand noyer, tandis que ses rudes contreforts ne nourrissent que le triste thuya.

Les moissonneuses rentrent maintenant dans la casba, des Juives regardent curieusement de loin notre campement et se donnent les unes aux autres des explicalions sur le chrétien, un homme qui vient de loin et (|ui habite tians des îles, où il se nourrit de choses immondes, etc., etc.. Au seuil de la porte, le cheikh est assis sur une pierre el ses frères sont autour de lui; il regarde ses biens, car tout ce ({ui l'entoure est à lui, rien ([u'ii lui : la casba, les Juifs, les esclaves, les vaches rousses qui descendeni le raidillon pour aller boire, et les moissons mûries, et les liguiers verts...

Cette scène, dans le site sauvage de la gorge, est inqx)sanle. On se ])rend à imaginer la vie rude et monotone de ces gens dans la hiérarchie où ils sont grou|)és sous l'autorité absolue du cheikh. Aucun d'eux n'aspire à d'autre sort que le sien ; aucun d'eux n'a d'espoir de changer de condition, cl pourtant le calme el le contenle-

El)M. DouTT^:. — Missions au Maroc. i

meiil sont empreints sur les visages. Toul cet ordre estil donc destiné à être changé quand retentira dans le Goundâfi le cri strident des locomotives, quand l'oued lui-même, dompté, alimentera de noires usines où les machines exténueront les corps humains?

Par quelle étrange contradiction détruisons-nous la nature à mesure que nous semblons l'aimer davantage? Jamais nos peintres ne l'ont reproduite, jamais nos poètes ne l'ont chantée avec plus de passion; mais jamais nos agronomes ne l'ont tant dénudée, jamais nos ingénieurs ne l'ont tant salie. Notre amour pour elle n'est que mensonge; l'aimer vraiment ce serait rester plus près d'elle au lieu d'étendre sans cesse le réseau des besoins qui nous étreignent et ne nous rendent pas meilleurs. Et le vieillard assis qui contemple la vallée est majestueux dans sa simplicité.

Sur une roche escarpée, la forteresse de Tagadirt el Boûr, adossée à un contrefort montagneux haut de plus de deux cents mètres, commande la vallée de l'Oued Nefîs et il semble bien diflicile, sans armes supérieures, de tenter ce passage autrement que par la trahison. Tagadirt el Boûr veut dire «la forteresse du hoùr^>,et le boûr c'est, chez les Chleûh', la terre cultivable non arrosée par l'oued (1). Le mot tagadirt est le féminin d'agadir i[\n répond au mot arabe qaWa et signifie '< enceinte fortifiée ». Dans le sud du Maroc le mot agadir, pi. igoudar, est employé actuellement pour désigner une casba ou une maison fortifiée ; il y a donc

(1) Sens durèrent : Hinn, in Soc. ;/éog. alg., 2" trinioslie, 190H. p. 3'iO ; Lar- TiQUE, Aurès, pp. 423, 430, 439.

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