LA ROUTE DU GOUNDAFI
micacé à reflets violacés, qui appartient au permien ou au trias, et n'est pas propice à la végétation.
Nous sommes maintenant à Tînesk : c'est ici que le chemin d'Amismiz se sépare de celui du Goundàfi. Les maisons de Tînesk sont comme accrochées sur le flanc d'une montagne élevée, au bas de laquelle verdissent des bouquets d'amandiers et de noyers ; après Tînesk nous remarquons des vignes soignées et assez bien taillées.
Par ici le chemin, établi dans des conditions fort difficiles, a été construit ou du moins restauré par les ordres du caïd du Goundàfi ; il est fait avec soin et la tâche était pénible; car les travailleurs n'avaient à leur disposition, d'une part, que la roche silurienne bleue qui forme en cette région toute la montagne, roche trop tendre, et, de l'autre, le bois du thuya. Ils se sont servis des deux matériaux et en ont tiré le meilleur parti possible : le fait est assez rare au Maroc, d'un chemin convenablement entretenu, pour être noté.
Depuis ce matin, la foret a changé complètement de caractère et maintenant les seuls végétaux que nous ayons sous les yeux sont la lavande stœchade ou h'eJh'Al et le 'arVîr ou thuya, qui plaque la montagne jaunâtre de taches d'un vert triste ; le paysage est morne et désolé.
Voici Tâla t ennes(l), pauvre village avec de nombreuses maisons en ruines; il y a beaucoup de j.irdins élabhsindustrieuscment sur les flancs escarpés de la montagne,
(1) La première n est en réalité iiiu! consonne nasale intraduisible en franrais pl en arahe, mais très commune on chelli'a.
avec de petits murs de soutènement qui retiennent de place en place le maigre sol végétal: ces travaux rappellent ceux de notre Grande Kabylie, mais sont beaucoup moins soignés. Ici encore l'oued se rétrécit tellement que nous sommes obligés de le quitter un instant : nous remontons un contrefort escarpé pour le redescendre ensuite.
Du haut de cet escarpement on a une belle vue, et bien caractéristique, de la partie de la vallée qui se trouve derrière nous: l'oued serpente, le chemin blanchâtre est accroché au flanc des montagnes dont la cime se fond dans les nuages. Nous redescendons dans l'Oued Nefîs au milieu d'énormes blocs blanchâtres de calcaire silurien ; puis la vallée se resserre davantage, les montagnes deviennent plus accores, la végétation se fait plus rare, sauf les thuyas qui sont plus nombreux, et, çà et là, les fleurs grises d'un petit asphodèle. Une heure avant led'ohor enfin, nous faisons halte à la grande dechra de Tougg cl Khîr, près de la zaouia de Tiqlit, tout à côté de (juclque vague sanctuaire de marabout en pierres sèches.
Deux heures après nous continuons à remonter cette interminable vallée de l'Oued Nefîs. Voici maintenant le village d'Iguer n Qoùlis, au-dessus duquel nous passons dans les schistes bleus du silurien. La végétation est toujours monotone : nous renconli'ons un thuya gigantesque qui se trouve à l'endroit appelé 'Amnii H'màd. Puis nous nous élevons toujours sur des contreforts, les dechra se succèdent de plus en plus nombreuses : Tarya, dans une oulja, c'est-à-dire une boucle de l'oued, petit coin
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frais qui repose les yeux après l'âpreté des collines à travers lesquelles nous cheminons depuis si longtemps; puis c'est Taguemmout, puis H'onnaiu, puis Out'a Kharri, plus riche que les autres.
Le terrain devient horriblement caillouteux, des cboulis énormes encombrent le bas de la vallée, nous passons près d'un cube colossal de pierre au pied de grandes roches rouges entassées les unes sur les autres et d'un aspect sauvage qui rappellent certaines parties de la Sierra Morena. Cependant voici c[uc la vallée s'élargit, voici ({uc les petits champs d'orge surgissent plus nombreux çà et là, çà et là aussi les oliviers courbes par le vent qui souffle souvent en tempête dans le long couloir de l'Oued Nefîs. Nous sommes au village de Tikiwoût, à l'entrée d'une plaine un peu accidentée, enserrée entre les montagnes. Devant nous est la haute cime du Jbel Ouicheddan et à gauche celle du Jbel Agoundez cpii porte encore des taches blanches de neige.
Enfin la vallée est entièrement cultivée et nous arrivons à la casba du caïd du Cioundiin :au milieu de l'entassement des rochers, il n'y a aucun coin, si petit soil-il, où il reste un pouce de terre inculte. Ces! au ])oint cpie nous avons la plus grande peine à trouver une place pour noire canipemcnl : j)cndant près dune hctu'c, nous cherchons. Je suis l'objet de l'imporlunc ciu'iosité des indigènes, on se presse autour de moi et, quand je me retourne, j'entends les rires étouffés des femmes et des enfants. Je dois ii la vérité d'apprendre au lecteur que c'est mon costume et
surtout ma culotte qui excite la curiosité publique, car on ne la quitte pas des yeux: les Européens peuvent difficilement s'imaginer à quel point leur habillement semble étrange ou grotesque à ces barbares.
Enfin, nous campons à l'endroit appelé Talat ou la'qoûb, non loin de la casba, sans que personne soit venu au-devant de nous. Les yeux sont hostiles et nous craignons que l'on ne nous impose de descendre dans la casba, pour nous obliger demain h retourner sur nos pas : nous nous hâtons d'établir notre campement sans paraître remarquer l'attitude peu engageante des indigènes.
Mais voici l'incident prévu qui se produit ; nous avons dit que le caïd du Goundâfi ne nous avait pas donné à Marrakech de lettre pour son khalifa : il disait que c'était inutile. Or nous recevons ici un fort mauvais accueil ; on nous prévient que l'on ne nous fournira pas de vivres, qu'on ne nous laissera pas nous promener, que nous devrons repartir demain matin, etc.. Le mkhâzni Si T'ayeb, qui s'est rendu chez le khalifa, a beau jurer que le caïd lui a dit: « Tu n'as pas besoin de lettre, car toi-même tu es la lettre », on ne l'écoute pas et on le traite de menteur : le chrétien qui l'accompagne veut aller au Soûs, il a donné pour cela de l'argent au mkhâzni, celui-ci dit qu'il a un ordre du caïd, mais il n'a pas de lettre, c'est un imposteur !
,] 'essaie de résister, de parler plus haut que tout le monde, je crie que j'ai vu le caïd, qu'il m'a donné carte blanche et que je visiterai le pays comme je voudrai. On accueille mes paroles par un silence glacial pendant que je me retire sans