‹ En tribuChapitre 26 sur 161 · A LA BECHERCHE DE TIN MEL · texte numérisé non relu

A LA BECHERCHE DE TIN MEL

phiques que nous avions demandées en Europe ; ces pellicules ne nous sont pas arrivées et au cours de tout notre voyage dans l'Atlas nous n'avons pu prendre qu'un nombre de clichés trop restreint à notre gré.

L'après-midi, nous nous occupons de savoir où est le tombeau du Mahdi : ce tombeau se trouve près d'ici et lorsque nous demandons à ([ucl endroit, on nous répond : Tîn Mêl. Tîn Mêl, le berceau des Almohades, la ville du célèbre Mahdi Ibn Toûmert, dont les historiens arabes ont à l'envi raconté l'épopée, nous avons retrouvé Tîn Mêl ! Les joies de l'érudit sonl parmi les plus pures ; ses recherches, somptueusement inutiles, méprisées des gens qui se disent « pratiques », procurent à l'esprit les plus délicats et les plus durables des plaisirs.

Nous partons donc pour Tîn Mêl dans la plus grande émotion, mais en affectant une indifférence négligente; il importe en effet qu'on ne sache pas que nous venons pour rechercher des vestiges antiques et sacrés, car on s'abstiendrait, en ce cas, de nous donner quelque indication que ce fût et il faut que nous arrivions à ce qu'on nous fasse découvrir ce ([uc nous cherchons sans (jue nous l'ayons demandé. Maintenant nous longeons un immense cimetière arabe, dont on nous dit que c'est l'ancien cimetière de Tin Môl, celui qui date du temps du Mahdi et nous le croyons sans peine, car c'est un des plus gi-ands que nous ayons vus.

Mais le tombeau du Mahdi n'y est point; comme nous finissons par interroger les gens à ce sujet, ils nous répon-

dent que personne n'en a entendu parler ici. Quelle désillusion ! Nous sommes encore sous le coup de cette déception, lorsque l'on nous montre une enceinte de pierres sèches qui borde la vallée cl une porte en ruines dont il reste toutefois un arc encore debout : « Voilà, nous dit notre guide, les ruines de Tîn Mêl, la ville du Mahdi. » Ainsi la vieille capitale des Almohades n'est pas encore détruite: voilà la porte d'où partaient les hordes (jui balayèrent l'empire de Yoûçouf ben Tàchfîn ; c'est de là que les contingents mas'moudiens s'élançaient par la vallée de l'Oued Nefîs dans la plaine de Marrakech ; c'est par là qu'à la période héroïque de l'histoire des Almohades, ils rentraient précipitamment pour se mettre à l'abri quand ils étaient poursuivis par des tribus dissidentes.

Mais une joie plus grande encore nous attend, le mkhazni Si T'ayeb se penche vers nous, nous regarde avec de bons yeux et nous dit à voix basse de façon à ne pas être entendu des autres Berbères : «Vois-tu là-bas les ruines d'une mosquée? C'est la mosquée du Mahdi (pi. VIII, lig-. l.'i), elle n'est pas encore détruite complètement et l'intérieur recèle des merveilles.» Mais visiblement notre compagnie cherche à nous faire dévier de notre direction et, comme nous approchons de notre but, l'un d'eux dit que nous ne sommes plus dans notre chemin : on ne veut pas que Jious visitions la nios(|uée.

Nous sentons (ju'il faut opérer par surprise et que, si nous leur laissons le tcnq:)s de lélléchir, cl surtout de se comnnuiiqucr les uns aux autres leurs impressions, ils

LA MOSQUÉE ALMOHADE

tomberont d'accord pour nous empêcher d'arriver a notre but, alors que chacun d'eux en particuHer nous facihterait notre visite, s'il était seul. Il y a surtout là un certain t'àleb qui cherche à se donner de l'importance et qui ne mancjuerait pas de faire appel à rinlolérance musulmane si nous lui en laissions le temps. Si Bou Médiène, qui csL un i^rand chérif, l'écrase un peu de son autorité ; l'autre ne serait pas fâché d'échapper à cette éclipse momentanée de son prestige en se signalant ostensiblement par quelque acte de piétisme.

Nous marchons donc en biaisant du côté de la grande porte; nous feignons d'examiner surtout les plantes cpii sont siu" notre route et auxquelles nos compagnons savent que nous nous sommes intéressés pendant notre voyage. Puis, comme la porte est entrebâillée, nous nous y glissons subrepticement à la surprise générale.

Le vieux mkhàzni ne nous avait pas trompé et la vue des ruines de la célèbre mosquée est pour nous un émerveillement (pi. "VIII, fig. 16). Nous conq)rcnons qu'il n'y a pas un moment à perdre et comme le temps nuageux, mais clair, est propice à la photographie, nous prenons en toute hclte le plus grand nombre de clichés possible. Gela ne dure guère plus de dix niiiuites pendant lesquelles le fidèle Bou Médiène a réussi à contenir les sentiments fanatiques du t'àleb. Aussi, quand notre compagnon, d'un signe discret, nous fait comprendre <[u'il est temps de mettre fin à cette photographie tumultueuse, nous sortons cl le tTdeb se vante ensuite auprès de ses coreligionnaires de nous iwo'w l'ait déguerpir par l'intermédiaire de nolic ami uuisulnian.

Edm. Doutté. — Missions au Maruc. "'

Nous revenons vivement à notre campement avec l'attitude de quelqu'un qui ne retournera plus à la mosquée. Cependant, tout en marchant, nous roulons dans notre tête les projets les plus machiavéliques pour y revenir le lendemain, car il ne nous suffît pas d'en avoir pris des vues, il nous faut encore en faire une description minutieuse et un croquis aussi exact c|ue nos faibles moyens nous le permettront.

Nous nous applaudissons d'avoir pris quelques clichés : si nous avons pu les prendre c'est que les spectateurs ignoraient ce que c'est qu'un appareil photographique ; mais comme notre visite va faire ce soir les frais de toutes les conversations, il est certain qu'ils le sauront demain. D'autre part le temps est ici très variable et le photographe est toujours esclave de la lumière.

Il est impossible dans celte gorge du Goundàfi de prévoir le temps, même quelques heures à l'avance. A loul instant des nuages voilent le ciel, puis versent des pluies torrentielles qui s'apaisent tout d'un coup. Les échos y répercutent longtemps les moindres coups de foudre avec un fracas imposant ; un coup de fusil tiré dans ce pays de montagnes se répète plus de vingt fois de rochers en rochers et roule comme un long coup de tonnerre.

Le t'àlcb s'accroche maintenant au burnous de Si Bon Médicne ; celui-ci lui a demande s'il n'avait pas des livres arabes: le t'âleb lui répond qu'oui, va les chercher, et les ramène en toute hâte. Il les étale par terre avec ostentation; mais l'examen terminé, il se IrouA e qu'il n'y a là que quel-

l'I. Mil

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BÉNÉDICTION CHÉRIFIENNE «7

ques livres de prières sans intérêt. Si Bou Médiène le déclare négligemment, mais avec quelque hauteur, laissant supposer à l'auditoire ({ue si le t'âleb n'a pas d'autres livres, c'est qu'il ne serait pas capable de les lire. Aussitôt le t'àleb répond qu'il a un autre livre d'histoire très ancien, mais qu'il l'a prêté à un ami qui ne le lui a pas rendu.

Ce personnage encombrant ne nous a rendu aucun service pendant tout notre séjour : il a dit à l'oreille de Si Bou Médiène qu'il connaissait l'endroit où se trouvait le tombeau du Mahdi et qu'il le lui montrerait, si le chérif lui promettait de ne pas me le dire. Si Bou Médiène a promis tout ce qu'il a voulu et naturellement me révélera cet endroit que les mécréants ne doivent pas connaître. Nous verrons bien : mais ma conviction est déjà qu'il n'y a pas de tombeau du Mahdi, pas plus que de Hvre sur le Mahdi et je ne m'occuperai plus du t'àleb, laissant à Si Bou Médiène le soin ennuyeux de lui tenir tète.

En revenant au campement nous allons saluer le khalifa : il nous reçoit assez froidement, affectant au contraire d'être plein d'attentions pour Si Bou Médiène, ([ui décidément, au pays d'Ibn Toùmert, a l'étoffe d'un saint. On baise son burnous, on baise son genou quand il est à cheval, on baise ses mains quand il est à pied et il n'est occupé qu'à donner sa bénédiction de chérif. Il a constamment les mains étalées, les paumes tournées vers le ciel comme un livre ouvert (1). On lui offre de tous côtés

(i) Sur ce geste, voy. Mahçais, Dial. de Ttemcen, pp. Wi, 248 ; Dial. de Tanger, s. V.

l'hospitalité et beaucoup déclarent que s'il consentait à résider dans le pays, pour lequel il serait certainement une source de bénédictions, ils seraient honorés de lui oiïrir leurs fdles en mariage.

Le khalifa ne nous invite pas à nous asseoir ; c'est la tactique habituelle des gros personnages au Maroc : lorsqu'ils reçoivent un chrétien, ils cherchent toujours, par de menus détails de cérémonie, à affirmer à la fois leur haute autorité et leur fanatisme irréductible aux yeux de leur entourage; en lête à tête, ils ont une attitude plus sociable.

Pour couper court à ce manège, nous nous asseyons sans y avoir été invités, et nous nous confondons de suite en remerciements pour sa moûna el pour les grandes facilités qu'il va nous donner de visiter le pays. Nous insistons surtout sur ce dernier point précisément parce qu'il se montre à ce sujet beaucoup plus réservé. Puis, comme nous prévoyons qu'il va nous congédier, nous devançons son geste et nous nous retirons les premiers.

La conversation a duré dix minutes ; il est prétentieux et peu instruit : comme nous lui demandions s'il connaît les œuvres d'Ibn Toùmert, il nous a répondu qu'elles se trouvent partout et qu'on les imprime à Marrakech. Or nous savons très bien qu'il n'y en a qu'un exemplaire connu au monde (1) et (jue l'on n'imprime pas de livres à Marrakech. Il nous dit aussi que nous n'avons vu que ce qu'il y a de moins intéressant dans la mosquée, mais qu'il y a dessous un sou-

H) Elles ont été imprimées sur cet exemplaire unique par les soins do

M. Luciani, aux Irais du Gouvernement Général de l'Algérie.

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