FANATISME
terrain très long et dont naturellement il ne connaît pas l'entrée: dans ce souterrain, dit-il, se trouvent douze tombeaux de sultans almohades. Le khalifa est ici en pleine légende; aussi tout en ayant l'air très intéressé, nous ne le suivons pas sur ce terrain.
Il nous a dit tout cela en formules polies, mais sur un ton hostile et méprisant et nous nous retirons attristé de n'avoir pu saisir dans ses yeux un regard de sympathie. Nous sortons de la casba, sentant peser sur nous une atmosphère de fanatisme : nous ne sommes plus ici que le chrétien, c'est-àdire, comme le juif, un être toléré qui vit en marge de la loi.
[Le mot Goundâfi est la prononciation vicieuse de Gount'àfi; et ce dernier mot lui-même n'est que l'arabisation, sous forme d'un nom ethnique, du nom de lieu Tagount'àft qui désigne la région où se trouvent les casbas du caïd de ce pays (1). Dans ces étroites vallées, bien des peuplades se sont mêlées depuis la révolution alraohade ; il y reste des survivants de bien des races diverses. Les possesseurs actuels du pays se nomment eux-mêmes, non pas Goundâfa, comme nous les appelons ici parce que cet usage s'est répandu suri ont parmi les Européens, mais bien Ouzguîta.
Les Ouzguîta appartiennent à la grande et puissante famille des Mas'moùda, célèbre dans les annales du Magrib el Aqs'a. Ces Mas'moùda, un des grands peuples qui composent la société berbère, ont occupé depuis les temps les
(1) Cf. QuEDENFELDT, Div. el Rép. des Berb., trai]. Simon, p. 264.
LES TRIBUS MASMOUDIENNES
plus reculés la chaîne du Haut-Atlas et les contrées voisines au nord et au sud. « Ils y ont, dit Ibn Khaldoûn, formé des royaumes et des États et se sont partagés en grandes familles et en tribus dont chacune est distinguée par un nom particuUer (l). » Depuis l'époque où Ibn Khaldoûn écrivait son immortel hvre d'histoire, tous ces groupes sociaux ont passé par d'incessantes révolutions et un grand nombre ont disparu de l'Atlas. Il nous cite parmi les Mas'moûda de l'Atlas : les Herr'a, les Hint'ât'a, les gens de Tîn Mêl, les Guedmîoua, les Guenfiç'a,, les Ourîka, les Regrâga, les Ilezmîra, les Doukkâla, les H'àh'a, les Assadcn qui se partagent en Mesfîoua et Mar'oûs, les Béni Ouzguît, les Béni Maguer et enfin les Aïlàna ou Ileïlàna.
Dans l'état actuel de nos recherches, les Assadcn n ont laissé qu'un souvenir dans le nom d'une montagne, le Jbcl Azzaden (2). Les Béni Maguer sont peut-être les Béni Mer'ar, ancêtres des marabouts de Tames'loh't et de TU' ; les Aïlâna se rapportent à l'Ar'mât Aïlen que nous avons vainement cherchée; les Ilinl'àt'a et les Hczmîra paraissent avoir été conq^lètemenl dispersés et n'ont plus laissé de traces que dans un surnom ethnique encore porté aujourd'hui (3).
Nous avons parcouru les Ourîka et les Doukkfda, aujourd'hui éloignés de l'Atlas, nous traverserons, pour redescendre dans la plaine de Marnlkech, les C.uedmîoua cl nous
(1) luN Khaldoi-n. llisl. des Bcrb., Irad. de Slane, 11, p. ISî».
(2) fnfrà, chap. v, p. 90. Avec un r emphatique bcrbfMe.
{■A) a. Suf.rà, i.p. Ki, ï!8; Merrâlcrh, I, i-p. I^'t-l'ir; (Boni Aini'un.
aurons occasion d'étudier spécialement les H'âh'a; enfin les Guenfiç'a pourraient bien n'être qu'une faute de copiste pour H'enguiç'a.
Ainsi le Goundâfî d'aujourd'hui nous offre un tableau ethnographique différent de ce qu'il était au douzième siècle. Nous retrouvons bien les gens de Tîn Mêl, aujourd'hui comme jadis mélange de toutes sortes de tribus (1), nous retrouvons aussi le village d'Arr'en dont les gens sont originaires des Heri^'a du Soùs et savent encore parfaitement à l'heure actuelle que le Mahdi est né chez eux. Mais les véritables nationaux du pays sont les Ouzguîta,les Béni Ouzguît d'Ibn Khaldoûn.
Si l'on parcourt l'histoire, on voit que ces Béni Ouzguît sont toujours restés à l'écart des tribus almohades : même ils leur furent parfois hostiles (2). En tout cas, il ne participèrent probablement pas, comme les tribus dites almohades (3), aux honneurs que les souverains de cette dynastie dispensèrent à celles ([ui étaient leur plus ferme soutien. Ainsi s'expliquerait que plus tard ils eussent pris leur revanche, si la loi posée par Ibn Khaldoûn lui-même est vraie, d'après laquelle la plupart des tribus du Magrib se sont élevées tour à tour jusqu'au pouvoir suprême.
C'est donc desOuzguîta que, sous le nom de Goundàfa, nous parlons dans les pages qui suivent (4).j
(1) Léon l'Africain, in Ramusio, foL 21, D. (2} Ibn Khaldoûn, op. laud., p. 171.
(3) Voy. Marrakciu, in I'.
(-4) Les notes qui suivent ont ét('; prises en 1902 et en 190G, tant au (lounddti, sur place, (|u'à Marrakech, aui>rès d'indigènes du pays.
NOURRITUr^E
Les Goundâfa se nourrissent surtout de la farine du bechna ou maïs ; le grain du bechna, broyé par les femmes dans un moulin à main, fournit une farine dont on fait de la semoule, eh. hàdaz, avec laquelle on prépare le couscous ou seksou. On y joint des légumes, plus rarement de la viande, car on ne mange généralement de celle-ci ([ue les jours du marché ; les légumes que l'on mange le plus sont les navets, ch. tirikmin, ar. left, les carottes, ar. et chel. khizzou, la citrouille, ch. Inkksaït, et le piment, ch. lififell.
Les principaux autres mets sont la taffoiilln, VU)rin, la tor'rifl, la iunnerl (1) et le l'àjîn. Pour préparer la InijouUn, on fait bouillir de l'eau salée et on y jette de la semoule jusqu'à ce que la masse devienne pâteuse ; on y ajoute ensuite du heure, h'ihnn est un couscous d'orge sur lequel on a versé un bouillon fait avec des aubergines, ch. helljàn, et des oignons, et auquel on ajoute de l'huile.
Pour faire la for'rift, on met de la semoule d'orge dans de l'eau salée, et lorsqu'on a obtenu une niasse pâteuse, on la verse doucement dans un plat ou l'fijîn qui est sur le feu et dont on a préalablement oint le fond avec un jaune d'œuf. On obtient ainsi ime sorte de gâteau que l'on retourne lorsqu'il est suffisamment cuit par-dessous; puis, quand il est devenu dur de tous les côtés, on le retire et on le mange.
(\) Sic, avec le son fi'anrais u.
Si on fait durcir ce gâteau sur un plat sans y avoir mis de jaune d'œuf, on peut l'y laisser jusqu'à ce (ju'il soit gratiné : on obtient ainsi la lunnerl que l'on décolle ensuite du plat avec un couteau et qui peut se conserver quelque temps.
Le t'âjîn, ainsi nommé du plat où on le prépare, n'est autre qu'un ragoût de viande cuit à l'huile ou au beurre avec de la citrouille ou du coing, cb. et ar. sferjel.
Les Goundâfa mangent aussi beaucoup de pâtes venues d'Europe et particulièrement du vermicelle, appelé cha'nn'ya. Ils préparent encore, comme toutes les populations de l'Afrique du Nord, le giieddîd ou viande séchée au soleil qu'ils nomment ichoûh'en.
On fait ici une grande consommation de raisin ; les juifs fabriquent, aA ec ce raisin, ou avec les figues, de l'eau-devie ou mah'ijR; les musulmans ne fabriquent pas la mah'ya, mais ici le plus grand nombre en boivent. On fume très peu le kîf ; les seuls fumeurs sont ceux qui, ayant séjourné à Marrakech, ont rapporté de la ville cette funeste habitude.
Le matin au lever du soleil, au fejer, on mange la h'enra qui est une bouillie d'orge fortement relevée; on l'appelle ici en chel. askif et en ar. h'açouwwa et le premier repas est lui-même appelé de ce nom. Le deuxième repas, imkli, le }''da ou r'edda arabe, a lieu vers dix heures du matin ou avant : on y mange la lagon lia, Vibnn; le repas du soir, imensi, le 'acha arabe, se compose le plus souvent de couscous. Gomme le mot 'acha en arabe, le mot imensi en chelh'a désigne l'heure où la nuil se fait complète. L'heure