TRISTE SORT DES CAÏDS
ter qu'avec de l'argent, mais dans notre monde civilisé mille sortes de services peuvent payer l'octroi d'une laveur. Pour poser utilement la question il faudrait demander si les honneurs sont accordés aux plus capables et aux plus méritants.
Le sort des caïds marocains est donc pénible : le Makhzen leur fait perpétuellement rendre gorge en s'excusant sur ce qu'eux-mêmes pressurent leurs administrés, et les caïds à leur tour tondent aussi ras que possible le troupeau de leurs contribuables en s'excusant sur la nécessité de verser au Makhzen les sonmies considérables qui leur sont extorquées. Il est clair que dans ces conditions les populations sont durement traitées, et pourtant, malgré ces perpétuelles exactions, on est en droit de se demander si le pays n'est pas aussi riche que lorsqu'il était indépendant.
En efl'el, la sécurité qui n'existait pas jadis, est devenue presque absolue dans le Goundàli et l'agriculture ainsi ([ue le commerce ont pris un développement (pie les Oiizguîta d'autrefois n'avaient jamais connu. Le régime actuel n'est en somme que le passage du régime du clan et de la tribu au régime de l'ftlat centralisateur; et il n'est [)()iiil douteux qu'un jour ou l'autre, une réaction populaire d'une part, un gouvernement central plus avisé de l'autre, arriveront à limiter les pouvoirs des caïds cl à diminuer l'oppression ({ui pèse sur les administrés.
Ainsi, en un sens, le Makhzen est un progrès sur le régime des jimVn, dans lequel l'ordre n'était maintenu
liuM. DoUTTÉ. — Missions au Maiur. "
qirau prix de luttes incessantes entre les tribus, entre les villages, entre les familles.
« Dans ma jeunesse, nous raconte notre vieux cavalier Si T'ayeb (pi. X, %. 19), le Goundàfi était indépendant et il n'y avait pas de caïd. Nous étions en guerre perpétuelle avec nos voisins les Guedmîoua et personne n'osait passer seul le col de Tizin Mîri. Les Guedmîoua étaient moins habitués que nous autres aux escalades difficiles et avaient presque toujours le dessous. On ne pouvait voyager sans la protection de quelque gros personnage ou d'un marabout parce qu'il y avait partout des embuscades ; le plus respecté était le plus valeureux à la guerre. Celui qui avait tué plusieurs ennemis acquérait une grande considération, et dans les discussions qui avaient lieu pour décider sur les affaires du village, il avait toujours le dernier mot: c'était le bon temps ! » Si T'ayeb est ingrat, car il occupe près du caïd du Goundâii une situation enviée et celui-ci n'a jamais cessé de lui témoigner sa faveur : mais le temps cpi'il nous dépeint était celui de sa jeunesse et il le préfère au présent.
Dans ces temps héroïques, les femmes, nous dit-il encore, suivaient par derrière les hommes au combat ; elles restaient à une certaine distance et si quelque fuyard tentait de traverser leurs lignes, elles le badigeonnaient au visage avec de la teinture de henné qu'elles empoi (aient avec elles à dessein. Cette coutume existe encore chez les Berbères restés plus indépendants (1).
Le fusil dont se servent actuellement les habitants du
(i) Voy. f)uEi)i',>KKi.DT, op. lauil. : Hanotkau et Letourneux, G/'. A'a6., I.
PI. x
l'iii. 19. — ... k' vieux cavalier Si Tajolj (p. 98).
Vu.. iO. - ...noire cliasscur berbèrr luins ailciul.sal.'iillc élancée IomIc droite, av('( son fusil en travers de son cou (\).
ARABISATION DU GOUNDAFI 99
Goundâfi est celui du Soîis, leur poudrière en corne est dite houwnriya et la chkâra est celle du Tazeroualt; ils portent aussi la koummiya ou poignard recourbé du Soûs. Les fusils modernes à répétition n'existent guère encore aujourd'hui chez les Goundâfa; le caïd qui en a, dit-on, un dépôt important, veille à ce que ses administrés n'en acquièrent point. Les pistolets sont assez répandus mais le tromblon est inconnu. Les diverses pièces du fusil se nomment: fusil, ar. moukahUa, chel. moukh'ell; crosse, ar. râ/a, chel. loûraït; fer autour delà gâchette, chel. afreg; gâchette, ar. çaroût, chel. laçaroiit; chien, ar. et chel. znâd ; bassinet, ar. et chel. mekhch; pièce sur laquelle frappe la pierre, chel. lomâdirt ; canon, ar. ja^ha, chel. ja'bf. ; anneau d'argenl ou de fer, ar. ràbl'i, chel. lizelryoïi ; baguetle, ar. mdegg, chel. lemlken; clé, ar. et chel. hou l oiiâleb. La corne à poudre, ar. chkâm, chel. askoums ; le poignard courbe, ar. koummiya, ch. koiimmît.
Cette cnumération, non moins que les quelques autres données lexicographiques que nous avons fournies plus haut, indiquent une assez forte arabisation. D'autre })art, si l'on considère l'aperçu que nous venons de donner des mœurs et des usages des Goundâfa, il est facile d'apercevoir à divers indices qu'ils sont vme population désagrégée et notablement évohiée par rapport aux autres l^erbcrcs. Cela s'explique aisément, comme nous l'avons dit, par leur histoire -, car les Goundâfa, et ce nom désigne non seulement les Ouzguîta, mais lous les habitants de cette vallée i\c rOued Ncfîs où les révolutions politiques oui brassé lanl
de tribus, se sont usés les uns au service de la dynastie alraohade, les autres au service de dynasties modernes.
Cette usure se révèle aujourd'hui par une sorte d'effritement des anciennes coutumes et même par la disparition de beaucoup d'entre elles. Les formules de politesse, toujours si abondanles chez les primitifs, sont relativement réduites chez les Goundàfa ; les traditions d'hospitalité, la h'orma de la femme, les lois de la vengeance, les liens qui règlent les rapports sexuels, tout cela s'est relâché. La solidarité du clan est dissoute, cependant que l'État n'est pas encore équilibré dans ses différentes parties.
Les Goundàfa, libérés de l'oppression des clans, ne connaissent pas encore l'oppression de l'État moderne. La tyrannie de leur seigneur est lourde, mais ne s'étend pas aux moindres détails de la vie. Maintes et maintes régions du Maroc ont vécu longtemps dans cet état social: même, beaucoup de tribus, aux époques de révolte, avaient chassé leurs caïds et vivaient en dehors de toute souveraineté. Il eût été curieux d'y étudier comment les individus groupés en famille se faisaient contrepoids et comment la sécurité y régnait. Gela est difficile à concevoir pour des gens habitués à demander hi protection de l'État et à subir l'écrasement d'une législation débordante.
Les gi'ands cliefs marocains comme le caïd du Goundàfi se contentent d'assurei' la sécurité et ne songent guère à une administration plus élroitc : ils soiil irop occupes h leurs perpétuelles rivalités. L inconstance de leur esprit, jointe ù une insatiable soif du commandement, ne cesse