LE SINAI D'IBN TOUMERT
amenés là par l'Imàm el Mahdi ; cela s'accorde bien avec les textes historiques.
Du côté ouest, la mosquée regarde les formidables escarpements des roches noires et rouges de la montagne.
Du côté nord, où il reste deux belles portes en cèdre (pi. XVIII, fig. 36), elle regarde la Tîn Mêl moderne, misérable village situé au milieu des ruines entre la mosquée et les remparts. L'endroit où sont construites ces maisons en pierres sèches et en terre battue est des plus sauvages. Les rochers nus arrêtent le regard presque de toutes parts et, malgré les oliviers et les amandiers de la vallée, c'est un spectacle à serrer le cœur.
Pourtant, en remontant les pentes rocheuses de la montagne, on trouve des traces de constructions anciennes, ce qui montre que l'ancienne Tîn Mêl fut autrefois à l'étroit dans cette vallée resserrée. Il n'en n'est pas de même aujourd'hui : quel contraste entre cette misérable dechru et la ville où s'élevait autrefois un monument d'une architecture aussi délicate que notre mosquée ! Toute la civilisation almohadc est éclosc dans les cailloux revêchcs de cette gorge sauvage, entre lesquels ne pousse plus que le h'armel aux fleurs blanches.
Du côté est, c'est la rivière, et immédiatement de l'autre côté, sans qu'une berge praticable olîre le moindre passage, la montagne dresse ses pics dénudés. Un surtout s'élève juste en face de la mostpiée cl surprend le regard par sa forme régulièrement conicpic : c'est là-haut, nousdil-on,que l'Imàm el Mahdi recevait rinspiraliou diviue (pi. XIII,
fig. 26). Ce sommet âpre et poinUi, tout en pierres étrangement déchiquetées et parsemé seulement de quelques thuyas, est bien de nature à frapper l'imagination.
Le val sauvage, creusé dans des roches rouges et dénudées, et dont le fond pierreux ne nourrit à grande peine que des arbres médiocres et de misérables carrés d'orge, semble fait pour être un inaccessible repaire de brigands ou le champ désolé des exercices ascétiques de quelque ermite : il fut probablement les deux. Le Mahdi des Mas'moûda, Ibn Toûmert, conversait sur ces sommets avec les anges et prêchait ensuite ici sa doctrine austère. « Plus grand et moins grand qu'un roi », comme Banquo dans le drame de Shakespeare, puisqu'il fondait une dynastie sans prendre le titre de souverain, il préparait les conquêtes de ses successeurs en envoyant ses sectaires ravager la plaine. Pape ou brigand, les empires ont de ces commencements.
Laid, chétif, il était parti de son pays quelques années auparavant pour la Mecque lointaine; il y avait écouté les leçons des docteurs de l'Islam ; revenu au Magrib il donnait hbre cours à son tempérament d'apôtre. Il avait promené son ardent piétisme dans les capitales du monde berbère, prêchant contre le luxe, réclamant le bris des instruments de musique et des amphores, proscrivant les habits riches et les bijoux, tonnant contre la liberté des femmes. Il inquié-