LA LÉGENDE DU MAHDI
nous sommes appliqué à nous assurer que les quelques récits légendaires qui suivent sont réellement aujourd'hui dans le domaine de la tradition populaire et qu'ils y sont vraisemblablement depuis très longtemps (1).
L'Imâm el Mahdi, nous dit-on, était un menteur, il abusait le peuple par toutes sortes d'artifices ; il parvint ainsi à fonder une dynastie, et quatorze rois de ses successeurs, d'autres disent seize, sont enterrés sous la mosquée. Dans un coin de cette mosquée sont enterrées des jeunes filles de ces rois et des chérifs en nombre considérable. Le nom de ' Abdelmoumen n'est plus connu aujourd'hui que des lettrés.
Une des supercheries de l'Imâm el Mahdi était la suivante : il montait sur la montagne dont nous avons parlé (d'autres disent que c'était sur celle qui est en face, de l'autre côté de la rivière, mais elle frappe bien moins l'imagination que celle-ci) et il emmenait avec lui des outres en peau de mouton bien blanchies. Lorsqu'il était arrivé en haut, il étalait une natte sur laquelle il se mettait en prière, et il avait soin de placer dessous ses outres dégonflées. Au bout d'un certain temps, comme il voulait faire croire à ceux (jui le regardaient d'en bas ([u'il enseignait le Coran aux anges, il sortait ses outres de dessous sa natte, il les gonflait et les disposait en cercle autour de lui, en sorte ([ue les gens, qui d'en bas ne distinguaient pas bien sou artifice, disaient: « Voilà l'Imâm el Mahdi en train d'instruire les
(i) On les comparera avec les récils d'ibn Klialdoûn, d'Ibn el Atsîr, il'ilin KholliqAn et d'El Marrakchi.
anges. » Puis, la nuit venue, il dégonflait ses anges et les remettait sous sa natte.
C'est du haut de cette montagne que l'on battait l'énorme tambour {t'ebel), lorsqu'on voulut plus tard rassembler les tribus fidèles aux Mouv^ah'h'idîn ; il en accourait alors d'en haut et d'en bas de la vallée. C'est le vendredi qu'elles se réunissaient toutes : on voyait arriver d'un côté de la mosquée mille chevaux noirs, de l'autre mille chevaux blancs, de l'autre encore mille chevaux gris, etc.. ; d'autres disent cent seulement, mais ici le chiffre est de peu d'importance.
L'Imâm el R'azâli est réputé pour avoir été le cheikh de l'Imâm el Mahdi, mais nous ne sommes pas absolument sûr que ce détail appartienne à la tradition populaire. Ce qui est populaire, c'est ceci : pendant le séjour que fit l'Imâm el Mahdi en Orient, sa fille avait pris le commandement de Tîn Mêl et lorsqu'il revint, elle refusa de lui en ouvrir les portes ; il fut obligé de lui envoyer un tribut, et c'est seulement après avoir reçu de lui des présents magnifiques qu'elle le laissa entrer.
Le nom de Mouwah'h'îdin (almohades) n'est plus connu du peuple, mais les habitants de Tîn Mêl prétendent descendre du guich des sultans de la dynastie fondée par rimàm el Mahdi.
Bien que tout le monde tombe d'accord que l'Imâm était un menteur, cependant tout ce qui se rapporte à son ancienne capitale est l'objet d'un véritable culte. On a même éprouvé le besoin de désigner un des inuom-
CULTE DKS RUINES DE TIN MÈL 127
brables marabouts anonymes qui peuplent la contrée comme occupant la place de son tombeau : on vient à ce sanctuaire principalement quand on a mal aux genoux !
Est-ce à dire que l'on y invoque llmàm ? non, chacun vous dira que l'on ne l'invoque pas, puisque c'était un hérétique ; on invoque le marabout inconnu, comme dans tous les autres sanctuaires de ce genre, mais la sainteté du lieu est renforcée par la croyance suivant laquelle la tombe de l'Imâm était là. D'autres prétendent, et de ce nombre sont les gens de la zaouia, que l'Imâm est enterré sous la mosquée avec les autres sultans.
Nous nous sommes demandé s'il était vraisemblable qu'il y eût des tombes sous la mosquée: tout le monde est d'accord pour dire qu'il y a sous elle un dehliz, mais l'imagination populaire voit des souterrains partout et nous restons sceptiques sur ce point. Cependant l'auteur du Qart'âs dit formellement que les sultans almohades étaient généralement enterrés à Tîn Mêl (1).
La mosquée est donc toujours un lieu sacré et très vénéré : il est vrai que l'on n'y fait plus la prière, mais tous les vendredis le caïd y vient solennellement et y fait réciter une section du Coran ; tout le monde à cette cérémonie retire ses chaussin'cs comme dans une autre mos([uéc. Cette vénération protège seule le monument contre la tentation bien grande, que doivent avoir les habitants, de prendre dans ces ruines des matériaux, principalement
(1) Oniiûs, liml. lîeauinier, p. 30.'5. IV-ul-cIro simplciiienl dans le ciiiH'tiiSiv.
des briques pour leurs constructions personnelles. Il est douteux que des fouilles puissent amener des découvertes intéressantes ; néanmoins il sera bon d'en exécuter un jour ou l'autre, ne fût-ce que pour lever le plan précis de la mosquée.
La mosquée ne fournit aucune espèce de document historique écrit : son examen minutieux ne nous a permis d'y découvrir aucune de ces inscriptions coraniques qui font partie pour ainsi dire de la décoration habituelle des temples musulmans. Cette absence d'inscriptions, de même que la très grande simplicité de l'ornementation, semble caractéristique des doctrines almohades et confirme ce qu'a écrit à ce sujet I. Goldziher.
[ « La simplicité de rornementation dans la mosquée d'Ibn Toùmert, dit le savant hongrois, confirme ce que j'ai dit sur cette question dans mes Malerialien etc.... Il est à remarquer que cette tendance répond à la doctrine des h'adîls concernant la construction des mosquées. Outre le passage de Naçt\i que j'ai cité (p. 104, n. 4), on peut se référer aux passages suivants : Abou Daoud, I, p. 74 : (< Le Prophète, que Dieu le bénisse et le sauve, a dit: Je n'ai point « ordonné d'embellir les mosquées. » — Ibn 'Abbàs a dit: « Vous « ornez les mosquées comme les juifs et les chrétiens ornent leurs tem- « pies. » On peut citer encore à ce sujet les Sounan ed Dârimi, p. 170, et des h'adîls rassemblés sur cette question par Samarkandi, Boiis- Idn el 'ûrifîn, ch. 96 (éd. du Caire, p. i47)- Ces /l'adils ont sans doute en vue les somptueuses constructions des Omayades(i). » |
II ne reste plus aucun vestige visible du bassin (jui
(1) GoLDZiiiBn, 1902, in lill. — J'ai traduit les deux citations arabes.
LES SAINTS DE LA MOSOUÉE l->9
devait se trouver au centre de la mosquée et dont les historiens nous parlent, mais on voit encore une canalisation en terre vernissée, enfermée dans une maçonnerie qui règne le long d'une des colonnes. Ce tuyau, prétend-on, amenait l'eau de dessous terre et la faisait monter dans un réservoir d'où elle redescendait pour s'épanouir en jet d'eau dans une vasque. Peut-être ne servait-il qu'à recueillir l'eau du ciel tombée sur les toitures.
Les marabouts qui sont dans l'intérieur de la mosquée sont anonymes, sauf deux : le premier, situé près d'un frêne, est, dit-on, la tombe de Sidi Ouâggaï; c'était un cheikh jadis attaché à la mosquée. Unemaraboutc dont le sanctuaire est voisin se nomme Lfdla Màmmas Embarek.
Dans l'ancien cimetière il faut citer Lâlla 'Azzou, appelée aussi Oum Qobreïn, c'est-à-dire « la mère des deux tombes », parce qu'elle a un autre tombeau chez les Zenâga. Il y a aussi Baba la'quoûb ou Manç'oûr qui est situé près de Bab Ir'li ; c'est le saint le plus réputé de l'endroit et sa spécialité est de guérir les fièvres ; à côté de lui se trouve Sidi Jâber.
Dans le cimetière de l'Iniàm el Mahdi est enterré Sidi Abdelouâh'ad, originaire des Oulâd Sidi 'Ali Es-Sebt'ir ; aux environs, nous dit le t'àleb, est le tombeau d'Aba Za'id : le t'àleb veut ainsi nous montrer qu'il connaît la grammaire et les llcxions des noms ! Il nous dit encore ({ue cet Aba Za'id est auteur d'une Riçàla el qu'il enseignait la grammaire à la mosquée de l'ImAm el Mahdi ! Enlîn, il insiste en ajoutant (pi'Aboui Il'açan, conuncnlalcur de celle
Edm. Doutti!;. — Mission» au Maroc. 9
Riçâla, est également cnlerré ici. Il est d'ailleurs hors de doute que Tîn Mèl fut la résidence de personnages musulmans célèbres par leur sainteté (1).
Il est assez singulier que la croyance qui attribue dans le H'oûz toutes les ruines anciennes aux Portugais soit appliquée même aux ruines de Tîn Mêl : on nous répète de tous côtés, ce qui nous prouve combien la tradition est persistante, que les Portugais sont venus par ici et ont occupé un certain nombre de points du pays (2)!
Notre visite terminée, et la nuit seule a pu y mettre fin, nous revenons à notre campement en traversant de nouveau Tîn Mèl dans toute sa longueur : l'ancienne ville, beaucoup plus grande que le village moderne, pouvait avoir douze à quinze cents mètres de long.
Bien qu'il fasse nuit , Si Bou Médiène se rend à la zaouia de Taçâfet pour y voir des livres arabes dont on lui dit (ju'il y a une collection considérable. Mais cette bibliothèque est aussi diriicile à voir que celle de Ghabàb ed Dîn, qui était enfermée dans une caverne (3). En elfet Si Bou Médiène revient un peu déçu : le t'âleb du caïd, lui a-t-on dit, a seul la clef de la chambre où ils se trouvent. Celte explication me semble peu satisfîiisante et je pense cjuc Ion n'a pas voulu montrer les livres à Si Bou Médiène, soil parce que l'on connaît
(1) Cf. Qarl'âs, trad. lîoaumicr, p. HSS.
(2) Infrà, pp. 239-260.
(.3) Conte d'Aviccniic dans les Mille cl une Niiils. Voy. à ce sujet la noie de (Chauvin, [ilbliofj. ar., \', \t. 1i2.