LA GÉOGRAPHIE HUMAINE
Il est intéressant de noter qne les derniers résultats de la géologie tendent à détruire cette construction schématique du régime des eaux dans un pays.
De plus, pour les indigènes, la rivière, la montagne qui la borde, le village qui est assis sur sa rive, la tribu qu'elle traverse portent souvent le même nom et le plus souvent, ce nom est celui de la tribu : l'homme nomme la collectivité à laquelle il appartient avant de nommer les accidents du terrain. La géométrie des primitifs est ethnique et non physique ; ils ne connaissent que la géographie humaine des Ratzel et des Jean Brunlies. Ce n'est que peu à peu, avec beaucoup de difficultés, que la notion des formes du terrain se constitue chez eux indépendamment des conceptions sociales.
La plaine est encore montueuse ; toutefois nous devrions voir Marrakech, et, si nous ne distinguons pas la tache sombre de sa palmeraie, c'est qu'elle est embrasée parles derniers feux du soleil, en face de nous. Cependant notre route s'allonge indéfiniment parmi les schistes roses et blancS; parmi les touffes visqueuses des cistes et les fleurs bleuâtres des lavandes, dont il y a de véritables champs.
Voici enfin le kerkoûr de Sidi H'ac'eïn ou Mça'oûd, le saint patron du pays, puis nous descendons les dernières pentes du chemin qui va nous mener à Amismiz, à la ville d'Amismiz ! La dernière descente se fail parmi des couches marneuses et calcaires, inclinées vers le nord-est à quarante-cinq degrés et i)robal)lcmcnt appuyées sur les schistes
bleus. Nous passons devant quelques abris sous roches, et voici Taligguert, dechra toute voisine d'Amismiz. C'est ainsi que nous quittons la khela dans laquelle nous marchions depuis une heure pour entrer dans les cultures. Le soleil se couche et nous avons juste le temps de revoir au loin la Koutoubiya de Marrakech : le mag'reb est presque passé, nous entrons dans Amismiz.
Ces jours-ci nous couchions sous la tente, ce soir dans la maison : nous sommes dans un autre monde ; hier les montagnards belliqueux, aujourd'hui les citadins paisibles. En haut, les vieux thuyas veillent, étirant leurs ramures sombres sous le vent glacé des cimes de l'Atlas.
4 Octobre (1). — Ce matin, nous avons quitté Tames'loh't pour nous rendre à la zaouia de Sidi Rah'h'âl, mais sans repasser par Marrakech : cet itinéraire inusité déroute nos hommes et ils éprouvent de la difficulté à reconnaître leur route. Après avoir marché quelque temps vers l'Atlas, nous passons devant la gorge de Tah'cnnaout, puis nous nous dirigeons vers Ar'mât ; mais nos guides perdent leur chemin, nous nous égarons et enfin, après beaucoup de détours, nous venons camper au village de Bou loùmeïn. Ce village appartenait naguère aux Mesfîoua, mais il est devenu, depuis un an, l'un de ces innombrables apanages qu'El Mnebbhi a arrachés de tous côtés à la faiblesse de son sultan.
Il fut dans la destinée des Mesfîoua d'être perpétuellement ballottés entre diverses dominations : leur situation
(I) Voyage effectué en 1902.
Edm. Doutté. — Missions au Maroc.
162 LES FILLES DE SIDl BAHHAL
entre les montagnards mal soumis de l'Atlas et le Makhzen de Marrakech en faisait perpétuellement l'objet des efforts de chaque parti. D'ailleurs turbulents, les Mesfîoua ont longtemps défendu leur indépendance (1), et leurs guerriers sont toujours aussi redoutés que leur territoire est convoité.
5 Octobre. — Aujourd'hui encore notre marche est incertaine, car aucun de nous ne sait le chemin; un homme originaire de l'endroit où nous avons campé, et qui nous accompagne, ne paraît pas lui-même s'y reconnaître beaucoup mieux. Il faut dire à son excuse que ses hésitations ne viennent pas seulement de son ignorance. Dans beaucoup de tribus, on a l'habitude, en travaillant la terre, de labourer non seulement les champs, mais aussi les sentiers qui les traversent, en sorte que les chemins changent tous les ans suivant la limite des diverses cultures et que ce sont les voyageurs eux-mêmes qui tracent peu à peu leur chemin. Les Mesfîoua, les H'âh'a agissent ainsi, mais d'autres tribus, par exemple celles des Chiâd'ma, respectent au contraire les chemins, même les plus petits.
On aurait tort de croire pour cela que les routes marocaines ont été tracées à l'intention des voyageurs : il faut dire que c'est parce que les voyageurs marchent fréquemment dans la môme direction que les chemins se sont tracés peu à peu. Les voies établies de propos délibéré sont
(1) p. ex., Ez ZiANi, El Tordjemân, liilil. Uoudas, p. 139.