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LA MONTAGNE PERDUE

extrêmement rares ; dans les pays primitifs, la fonction crée tout d'abord l'organe. C'est en ce sens qu'il faut comprendre la signification du mot arabe t'rîq qui signifie (( chemin », puisque ce mot a grammaticalement le sens de « frappé », c'est-à-dire, dans le cas présent, « piétiné ».

Dans cette longue journée, où nous faisons à peine vingt-quatre ou vingt-cinq kilomètres en huit heures, le paysage est constamment le même : au sud, les crêtes dentelées du Haut-Atlas paraissent comprendre les sommets les plus élevés de la région. Cependant, à un certain moment, nous en apercevons d'autres, au loin dans l'est, qui semblent presque aussi hauts. N'étant pas géographe nous n'avons pas à prendre parti dans les discussions ardues qui ont été soulevées touchant ces sommets : le plus haut serait celui d'une montagne nommée « Miltsin » par Washington, mais que les géographes ne peuvent plus retrouver (1) ! Au nord, nous avons toujours l'éternelle Koutoubiya, autour de laquelle nous tournons depuis deux jours et les Jbîlêt qui découpent h l'horizon leurs petites sierras.

Pendant cette étape difficile, nous avons coupé non seulement l'Oued Icîl, l'Oued Ourîka et la sâguia du sultan, puis l'Oued Mesfîoua, mais encore d'autres rivières dont nos

(1) .M. de FloUe de Roqucvaire pense avoir enfin retrouvé ce colosse insaisissable; ce n'est pas le plus élevé du Haut-Atlas, il n'arrive qu'au deuxième rang et notre auteur ne lui assigne (jue 3.937 mètres, le point culminant (Toukbal) ayant •i.l'O mètres. (Cinq mois de Irianyul. au Maroc, pp. SO-52.)

cartes ne portent pas le nom. Toutes ont un caractère commun; leur lit est large, très peu profond, tapissé d'énormes galets et ne contient presque pas d'eau. Cette sécheresse s'explique non seulement parce que nous sommes à l'arrièresaison, mais encore parce que toute l'eau de ces rivières est captée à leur sortie de la montagne par des canaux qui irriguent en tout sens le territoire des Mesfîoua.

Ces canaux rendent le voyage fort pénible par les mauvais temps, car ils sont souvent difficiles à franchir. Le bord en est abrupt et caché par la végétation, l'eau est parfois profonde et le fond toujours très boueux, en sorte que le passage des mulets chargés est malaisé. Parfois un petit pont en fascines de bois est jeté sur ces sâguia : sécurité trompeuse ! Il est rare qu'il ne soit pas plus prudent de traverser l'eau à côté du pont que de passer sur celui-ci, car sa sohdité n'est qu'apparente et de larges trous s'y dissimulent çà et là, qui sont très dangereux pour les bêtes.

Nous traversons de ces canaux toute la journée : de tous côtés leurs sinuosités vont fécondant la plaine qui . est formée d'une terre d'alluvions excellente ; son seul défaut est de contenir de gros galets arrachés à la montagne. Les indigènes traduisent le caractère de ces campagnes et expliquent leur fécondité parle proverbe : EJ jhel ibn"ar ou loul'â izebbel, mot à mot : « la montagne lient e et la plaine s'engraisse (se fume) », c'est-à-dire : « le meilleur des terres de la montagne vient fertiliser la plaine ».

Non seulement la belle plaine des Mesfîoua est abondamment irriguée, mais encore elle jouit d'un climat plus humide

HABILLEMENT DES MESFIOUA 16S

que les régions situées au nord, à cause des hautes cimes de l'Atlas qui condensent en nuages fertilisants l'humidité des vents du nord ou du nord-ouest. Malgré cela, les saignées que font les canaux aux rivières sont si nombreuses qu'elles les mettent presque à sec et ne leur laissent guère d'eau qu'en plein hiver, et surtout à l'époque des grandes fontes de neige.

A plusieurs reprises nous voyons des groupes de tentes venant de la tribu des Reh'àmna qui, chassés hors de chez eux par la sécheresse et la rareté des pâturages, sont venus planter là leurs maisons de poil, dans des terrains de vaine pâture dont ils ont la jouissance traditionnelle chez les Mesfîoua (1).

Ces tentes attirent l'attention du voyageur parce que les Mesfîoua sont essentiellement des sédentaires. Nous sommes en pays chelh'; l'on ne parle ici que le berbère et les habitations sont des maisons en terre battue, couvertes en chaume, avec quelques cabanes ressemblant à des gourbis. Ces gens des Rehâ'mna appartiennent à des fractions arabisées de cette grande peuplade, fraction dont les femmes ont l'habitude de s'habiller avec du khenl ou cotonnade bleue indienne.

Les vêtements de khcnt, de couleur sombre, contrastent avec les vêtements des femmes des Mesfîoua : tant qu'elles sont jeunes filles , celles-ci revêtent 1' izàr blanc, et, lorsqu'elles sont femmes, elles s'habillent d'un h'àik qui est

(1) Contra, Quedenfeldt, Div. et répart, des Berb, du Maroc, Irad. Simon, p. 100.

blanc aussi. Leur izâr est généralement d'une mauvaise cotonnade ou cretonne de basse qualité, qui se plaque sur le corps à la moindre pluie et dessine alors les formes des Mesfîouiya de la façon la moins décente. Le h'àïk, plus épais et moins misérable, se porte comme l'izâr, suivant une mode que nous décrirons, mais au lieu de le faire passer sur la tête, on le retient à la taille par une ceinture, de manière qu'en retombant par derrière il forme avec le pan de devant une sorte de jupe (1).

L'habillement des hommes est ici très simple ; il ne se compose que du h'àïk. Lorsqu'il fait chaud, comme maintenant, ils laissent souvent à découvert la moitié de la partie supérieure du corps et, pendant le travail, tout le coi'ps jusqu'à la ceinture : le Mesfîoui empêche alors le h'âïk de tomber, en accrochant un de sesphs à la courroie de sa chekâra (sacoche) ou de sa koummiya (poignard), qu'il porte toutes deux en bandoulière. Il n'y a guère d'habitants dans ce pays qui se refusent le luxe d'une koummiya et quelquesunes de ces armes sont d'un fort joli travail. Le h'âïk donc est ici le vêtement général, mais on rencontre aussi quelques indigènes qui portent une qechchâha, vêtement en forme de chemise, fendu sur l'épaule.

En ce moment, toutes les moissons sont enlevées et dans la plaine aucune verdure ne repose les yeux, si ce n'est celle des feuilles glauques et sèches du jujubier; malgré cela le paysage n'est pas monotone, l'abondante circulation

(1) Sur Vizâr des femmes et surtout le It'aik des hommes, v. Merràkech, 1. pp. 248-562.

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