‹ En tribuChapitre 66 sur 161 · LA LÉGENDE DE SIDI RAHHAL · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE DE SIDI RAHHAL

deux rek'a (1) et fit à Dieu l'invocation suivante : Hezz el qouloûb hezza, — là men biddou koull 'ezza, c'est-à-dire: « Attendris les cœurs, ô toi entre les mains de qui est toute puissance. »

Ensuite il se relève et dit aux jeunes filles : « Je vais danser, mais pour que je danse, il faut que vous chantiez et d'abord que vous soyiez parées. » Aussitôt, il donne de ses mains un pli élégant à leurs robes et serre bien leur ceinture; puis il bat des mains, comme on fait pour danser. A peine le claquement de ses mains avait-il retenti et à peine les jeunes filles avaient-eUes ébauché les mouvements de la danse, qu'elles se sentirent enlevées avec lui dans les airs et transportées jusqu'auprès de sa kheloua, c'est-àdire de son « ermitage ».

Alors il leur bâtit sept petites chambres à côté de sa cabane, et chaque chambre communiquait avec les autres par une fenêtre. Or il arriva que des pèlerins qui étaient venus le visiter à son ermitage furent surpris de trouver dans sa solitude ces jeunes filles d'une beauté merveilleuse et dont les costumes étaient élégamment portés. Ils conçurent des doutes sur la pureté de ce grand saint et ils rapportèrent cela méchamment au sultan de Marrakech.

Le sultan qui régnait à cette époque était le « sultan noir » ; il avait pour mchàoùri, c'est-à-dire pour introducteur, un certain Sidi Ah'med cl 'Aroûci, ({u'il chargea d'aller arrêter Sidi Hali'h'àl. Le mchâoûri partit donc pour le Jbel

(1) La prière musulmane se compose de plusieurs rek'a ; chaque rek'a est un ensemble de paroles rituelles el d'attitudes réglées dans leur succession .

Lakhd'ar ; mais en approchant de la montagne, il eut une vision au cours de laquelle il aperçut le paradis même, dans lequel se trouvaient Sidi Rah'h'âl et les sept jeunes filles. Alors, au lieu de l'arrêter, il se fit ermite aussi et partagea la solitude du saint.

Le sultan noir ne voyant pas revenir sou mchâoûri donna l'ordre à son premier vizir d'aller le chercher avec mille cavaliers et de le ramener de force. Lorsque Sidi Rah'h'âl et Sidi Ah'med el "Aroûci, du haut du Jbel Lakhd'ar, virent arriver les cavaliers, le premier dit au second : « Voici des cavaliers qui viennent pour t'arrêter ; ne leur résiste pas, retourne avec eux à Marrakech. Tu seras présenté au sultan noir, qui te condamnera à mort ; on te mènera à Jâma' el Fenâ (1) pour exécuter la sentence du sultan, mais lorsqu'au moment de te mettre à mort, on le commandera de dire la profession de foi musulmane, tu refuseras de la dire et tu demanderas seulement à prononcer une phrase. On te l'accordera et tu répéteras trois fois : ^And el ouàd, ih'ad'rou lejjouâd, c'est-à-dire : « Près « de l'oued sont les nobles » , « les saints ». A ce moment-là, je te sauverai. »

Les choses se passèrent ainsi ; Sidi Ah'med cria deux fois la phrase convenue et au moment où elle sortait pour la troisième fois de sa poitrine, on vit Sidi Rah'h'âl arriver dans les airs ; il s'abaissa jusqu'à raser le sol, puis empoignant El 'Aroûci par sa tekka, c'est-à-dire par le « lacet de

(1) Place de Marrakech où se trouve la mosquée du môme nom et où l'on expose les têtes coupées des rebelles.

MIRACLES DE SIDl RAHHAL 175

la ceinture de son pantalon » , il l'enleva rapidement avec lui. A ce moment son genou toucha le sommet de la Koutoubiya et le démolit ; aussi est-elle aujourd'hui moins haute d'un tiers qu'elle n'était autrefois.

Ils restèrent à planer tous les deux au-dessus de Marrakech pendant trois jours, au point qu'une femme qui les voyait dans les airs dit à son mari : « Si tu peux me dire quels sont ces deux hommes qui sont en l'air, je te ferai abandon de ma dot ! » Enfin, il s'envolèrent dans la direction du sud : arrivés à la Sâguiet el Hamra, la tekka se cassa et El 'Aroûçi tomba. Sidi Rah'h'âl lui dit : « Si ta lekka. avait été plus solide, je t'aurais porté jusque dans un pays où tu n'aurais eu à craindre ni caïd ni sultan. » Sidi Ah'med ne se fit d'ailleurs pas de mal et resta parmi les Béni 'Aroûs du Sahara, desquels il a pris son nom.

Sidi Rah'h'âl revint ensuite habiter Marrakech, mais sa sainteté rendit tous les autres saints jaloux de lui, au point qu'ils complotèrent de le faire disparaître. En ce temps-là les marabouts étaient obligés à fournir le sultan de bois ; ils lui en apportaient chacun à tour de rôle. Ils excitèrent les mauvais sentiments du sultan envers Sidi Rah'h'âl et lui conseillèrent d'ordonner a ce saint de lui apporter du bois provenant d'une vaste forêt qui s'étendait à cette époque dans la région située entre la zaouia actuelle de Sidi Rah'h'âl et la ville de Marrakech.

Le sultan lit donc appeler le saint et lui dit : « Telle parlie de cette forêt n'a jamais encore été déboisée, je veux du bois qui vienne de cet endroit. » Or, celte forêt était épaisse

et infestée de toutes sortes de bêtes féroces. Sidi Rahli'âl essaya d'abord de corrompre le fonctionnaire qui était chargé d'emmagasiner le bois pour le palais du sultan et il lui offrit, s'il consentait à lui laisser apporter du bois provenant d'un endroit quelconque, un présent du double de la valeur de ce même bois. Mais ce fonctionnaire demeura incorruptible et ne fit que lui confu-mer les ordres du sultan, qui étaient absolus ; il devait aller chercher son bois dans cette forêt même, et y aller en personne.

En présence de cet ordre, Sidi Rah'h'âl, qui commandait aux jinn et aux bêtes, ordonna à tous les animaux qui demeuraient dans la forêt d'apporter le bois. Chaque bête devait amener son arbre ; tous en apportèrent, les lions, les panthères, les chacals, les hyènes, les ours et jusqu'aux vipères: on eût dil que la forêt elle-même était en marche.

Il y eut tellement de bois que tous les magasins et toutes les cours du Makhzen en furent remplis et qu'il en en resta encore de quoi fournir tous les habitants de Marrakech pour des années. C'est de là que l'on appela notre saint Sidi Rah'h'âl, c'est-à-dire le « déménageur (de bois) » pour rappelci' la royauté qu'il exerça sur les animaux et le travail qu'il leur fit accomplir. Comme il y avait encore du bois de reste, Sidi Rah'h'âl lit remetli-e en place chaque arbre qui était de trop par la bêle qui l'avait apporté à Marrakech, et qui dul le i-amcncr et le replanter dans la forêt.

Les autres saints de Marrakech, en présence d'un miracle aussi surprenant, devinrent encore plus jaloux de

Page 1