LA FOSSE DE DANIEL
Sidi Rah'h'àl, et ils s'adressèrent de nouveau au sultan: « Puisque Sidi Rah'h'àl est si puissant, lui dirent-ils, il peut commander aux bêles tout ce qu'il veut ; il faut le mettre avec les lions. Le sultan noir entretenait, à l'instar de beaucoup de sultans marocains, une ménagerie dans laquelle étaient quatre lions des plus féroces : il ordonna que l'on fît entrer le saint dans une cour autour de laquelle étaient les cages des lions et que l'on ouvrît ensuite les portes de celles-ci.
Son ordre fut exécuté, mais loin de se jeter sur Sidi Rah'h'àl, les lions se mirent à le saluer ; le saint les interrogea familièrement et ils lui dirent qu'ils étaient des victimes de la tyrannie du sultan et que celui-ci les traitait avec injustice et cruauté. Sidi Rah'h'àl ayant regardé ce qu'il y avait dans quelques magasins, qui s'ouvraient aussi sur la cour des lions, s'avisa que ceux-ci contenaient un dépôt d'armes et de selles. Il ordonna donc à un lion d'aller chercher une selle et de seller le plus fort d'entre eux ; il commanda à un autre de lui apporter le meilleur fusil ; puis il monta sur le lion sellé et tous ensemble s'envolèrent.
Ils vinrent se poser dans la cour du |)alais sur laquelle donnaient les appartements particuliers du sultan. Les esclaves prévinrent celui-ci, qui se trouvait dans sa chambre reliée à la cour [)ai" un long couloir. Comme il en sortait, Sidi Rah'h'àl chargea sur lui à trois reprises et lui envoya trois coups de feu entre les jambes sans le blesser, puis il s'envola ensuite avec ses lions.
Les marabouts ses rivaux, de plus eu plus lurioux,
lÏDM. UoLTTÉ. — Mission» au Maroc. 12
178 LES FILLES DE SIDl RAHHAL
allèrent porter plainte à Moûl Leqs'oûr (Moûl el Qs'oûr) qui était le chef des sept patrons de Marrakech. Alors Moûl Leqs'oûr ordonna à Sidi Rah'h'âl de sortir de la ville ; celui-ci obéit et alla se fixer à Imi n Zelt, où il vécut quelque temps. Mais les marabouts ne se sentaient pas encore suffisamment rassurés et ils demandèrent à Moûl Leqs'oûr de l'éloigner davantage. Moûl Leqs'oûr leur dit: « Si vous me promettez de vous en remettre à mon jugement sans appel, je vais le faire venir ici et je statuerai définitivement sur son sort. » Ils acquiescèrent et Moûl Leqs'oûr fît venir Sidi Rah'h'âl qui se rendit encore une fois à Marrakech : là, après avoir comparu devant le chef des saints, il déclara qu'il s'engagerait à demeurer à l'endroit qu'on lui désignerait. Les sept saints choisirent l'endroit où il est enterré aujourd'hui, parce qu'à cette époque c'était une des portes de l'enfer.
Il sortit donc de Marrakech, et, tout en marchant, il traça le chemin qui est resté la grande route de cette ville à la zaouia el qu'à cause de cela on a appelé qachchâhiya{i), parce que ce n'était auparavant qu'un seul fourré de broussailles impénétrables.
L'Oued Rdât était alors un grand lleuve, brûlant comme du feu, que le saint traversa à pieds nus ; mais il avait les pieds tellement frais (pi'il en refroidit l'eau complètement. Ce refroidissemenl fui tellement violent qu'aujourd'hui même, non seulement la rivière est restée
(1) Nom d'un vêtement Ijien connu ; la racine qachaba n le sens de c mélanger », I' embrouiller «.
SIDI RAHHAL ET SIDI ABDELQADER 179
fraîche, mais encore la gorge d'où elle sort est glaciale et l'hiver on y souffre beaucoup du froid.
Il se fixa à l'endroit qui a pris son nom et il y resta jusqu'à sa mort. Il vécut toujours très pauvre et n'eut jamais aucune bête, ni cheval, ni mulet, ni âne. Cependant, plus tard, un jour qu'une caravane composée de ses descendants passait devant le tombeau de Sidi 'Abderrah'mân jVIoûI Leqla'a, patron de la petite ville d'El Qala'a, ils lui adressèrent une prière en disant : 'Atek hnât Sidi Rah'h'âl d'errhoiim el 'aià ou l'afà, c'est-à-dire : « Délivre les filles de Sidi Rah'h'âl, elles souffrent de la fatigue et de la marche à pieds nus. » En disant cela ils avaient l'air de faire une prière au nom de leurs femmes, mais en réalité, ils la faisaient aussi bien pour eux. Alors Sidi 'Abderrah'mân se mit en prière et obtint pour eux de Sidi Rah'h'âl l'autorisation d'avoir des bêtes à leur service.
Un jour Sidi Rah'h'âl voulut aller au Jbel Qâf, en Orient; comme il se disposait à partir, Sidi 'Abdelqâder el Jilâni (Jilâni, pour Guîlàni) se présente à lui et lui dit : « Où vastu? » — « Au Jbel Qâf. » — « C'est impossible, repartit Sidi 'Abdelqâder, car il y a un serpent énorme qui est tellement grand qu'il est roulé tout autour de la montagne ; en outre le pays environnant n'est qu'un affreux désert et il y fait tellement chaud que l'eau est toujours bouillante. » Sidi Rah'h'âl répondit : Koull msâïd imd'aou Vàhed rebhi beniyifou, c'est-à-dire : « Toutes les difficultés disparaissent devant celui qui |)iie avec une foi sincère ».
180 l;es filles de sidi rahhal
Il continua son chemin. Deux fois encore, Sidi 'Abdelqâder s'opposa à son passage ; deux fois il passa outre. La troisième fois il ne vit plus Sidi ' Abdelqâder, mais il entendit une voix qui lui criait du ciel : Men Vahed Allah beniyilou la ikhâf, c'est-à-dire : « Celui qui prie avec une foi sincère n'a rien à craindre ». Et la voix ajouta qu'il lui fallait se diriger droit sur la montagne et y monter en posant d'abord le pied sur la tète du serpent qui était en bas.
Sidi Rah'h'àl poursuivit son voyage malgré la chaleur du désert : partout où il passait le froid devenait très vif autour de lui et l'eau se glaçait instantanément. Arrivé près du serpent il lui mit le talon sur la tête et celui-ci disparut ; alors Sidi 'Abdelqâder se présenta de nouveau à Sidi Rah'h'àl et lui dit : « J'ai voulu seulement t'éprouver. »
C'est depuis cette époque que les descendants de Sidi Rah'h'àl manient le feu sans se brûler, charment des serpents et boivent l'eau bouillante qu'ils rejettent glacée. Le saint est enterré dans la zaouia et à côté il y a une source qui déborde tous les vendredis ; la zaouia est un asile, c'est un refuge sûr contre les injustices du sultan.
Mouhiye'Abderrah'mân, le sultan moderne qui poursuivait les zaouias de sa haine, voulut détruire celle de Sidi Rah'h'àl. Il excita contre elle toutes les tribus des environs qui se réunirent, la cernèrent et furent sur le point de la prendre. Mais à ce moment on entendit une voix (jui sortait delaqoubba et qui criait : Ennefd' ,ennefd\ouâh'd helf[Y),
(1) Nefd' veut dire « battre un tapis, des liabits... stcoucr ».