ANALYSE DE LA LEGENDE
c'est-à-dire : « La lutte ! la lutte ! un de vous vaut mille des autres )>. Alors les descendants de Sidi Rah'h'âl enflammés par ce miracle battirent le sultan et toutes les tribus réunies.
Ainsi parla le moqaddem pendant que nous prenions des notes pour ainsi dire sous sa dictée même. Son discours fut un peu long, mais la légende qu'il dévidait ainsi nous plaisait par sa pieuse naïveté et, à l'étude, elle peut donner lieu à quelques remarques intéressantes.
[Notons d'abord le caractère secret de la légende, tout au moins vis-à-vis des mécréants ; il nous a fallu de grands efforts pour décider le moqqadem à nous la raconter, et lorsqu'il la raconte, on sent qu'il a conscience d'accomplir un acte de grave importance : il est clair que ce récit représente à ses yeux toute l'histoire du groupe social dont il fait partie et la justification du rôle qu'il joue dans la société musulmane actuelle. Cette pauvre légende constitue le cycle littéraire des Ouled Sidi Rah'h'âl.
Remarquons que la légende est localisée dans l'espace comme dans le temps ; les événements qu'elle rapporte se passent au Jbel Lakhd'ar, la montagne fameuse dont nous avons eu jadis l'occasion de signaler le caractère sacré (i). Celte montagne est dans l'hagiographie du Maroc une sorte
(1) Merrakech, I, pp. 228, 229.
de centre de dispersion maraboutique. Il existe dans l'Afrique du Nord un certain nombre de ces centres : le plus célèbre et le plus généralement allégué dans les légendes de saints est la Sàguiat el H'amrâ; mais il en existe d'autres d'un caractère moins universel et qu'il serait intéressant de relever (1).
La légende de Sidi Rah'h'âl est également située dans le temps puisqu'elle se rapporte à l'époque où vivait le célèbre Sidi Bel 'Abbès es Sebti, le patron de Marrakech. Mais ces localisations territoriales et chronologiques sont vagues et elles ne peuvent pas suffire, à cause du manque absolu d'autres détails, à donner, même partiellement, à la légende un caractère historique.
La question de savoir si la légende est d'origine populaire ou d'origine littéi'aire est ici facile à trancher : il n'existe à notre connaissance aucune œuvre écrite en arabe dans laquelle elle se retrouve intégralement. Il est vrai qu'elle contient un certain nombre d'éléments qui sont probablement échappés de la littérature musulmane, comme par exemple l'épisode de la montagne du Qàf, et peut-être la réflexion malicieuse faite sur la curiosité des femmes. Mais dans son ensemble, il est clair que la légende s'est développée, vit et continue à évoluer au sein même du peuple.
On sait que les folkloristes ont fini par réduire à un nombre étonnamment restreint les épisodes qui se rencontrent dans les contes du monde entier. Il semble que si une
(1) Cf. R. Basset, Nedroma, pass. (Ouled Hainlil).