LES THÈMES DU FOLKLORE
analyse aussi minutieuse que celle qui a été faite des contes était portée dans n'importe quel domaine de l'activité scientifique, toutes nos connaissances se réduiraient aussi à un très petit nombre de propositions. Il n'est donc pas certain que l'analyse des folkloristes ait une autre portée que celle d'un exercice de logique et que les épisodes qu'ils ont discernés avec tant d'efforts et au prix de tant de recherches, soient non pas des réalités sociologiques, mais simplement des produits en quelque sorte artificiels de notre raison raisonnante.
Quoi que l'on pense d'ailleurs à ce sujet, et en admettant que la remarque cjue nous venons de faire ne soit pas ellemême un pur jeu dialectique, notre légende est facilement décomposable en un certain nombre de ces thèmes que les folkloristes ont distingués et classés. Si notre courte érudition ne nous permet pas de le faire ici, le lecteur cependant distinguera h première vue dans notre récit légendaire les thèmes suivants : la forêt qui marche, comme dans Macbeth (1 ) ; le héros qui commande aux bêtes (2) ; le saint dans la fosse aux lions, comme Daniel; le sultan noir, type du roi puissant dans les légendes du Magrib, que nous avons déjà eu occasion d'étudier (3); la montagne du Qâf, épisode du folklore musulman de l'Orient...
On voit que notre légende a revêtu une couleur foncièrement musulmane : elle a même fait appel à la mystique de
(1) Légende répandue dans la littérature arabe, Mélusine, L\, p. 93.
('i) Voy. un exemple iiinrocain dans Léon l'Afiucain, in Hamusio, 1, fol. 3*2, r.
(3) Merrûkech, I, pp 'ilO-SU.
rislàm, par exemple dans la conception des seb'atou rijâl, évidemment formée sous les mêmes influences que la célèbre hiérarchie des saints dans les théories du soufisme ou mysticisme musulman. Il y a des seb'atou rijdl un peu partout dans le maraboutisme marocain : mais le plus célèbre de ces groupes, peut-être le prototype de tous, est celui des sept patrons de Merrâkech.
Peut-on dans une légende comme celle-ci saisir des parcelles de réalité objective un peu précise ? Nous avons dit tout à l'heure que sa valeur historique était à peu près nulle; mais si elle ne raconte pas de ces faits singuliers qui sont la matière propre de l'histoire, ne peut-on y trouver des indications d'ordre plus général, comme des faits sociologiques nettement datés et délimités ? Il ne semble pas qu'on puisse atteindre même ce genre de réalité précise à travers notre légende : on y relève bien, par exemple, la mention de la tyrannie des anciens sultans et de l'inviolabilité des asiles, mais ce sont là des notions vagues et de tous les temps. Elle ne nous fournit que les traits les plus généraux de l'évolution et du caractère des Oulâd Sidi Rah'h'àl (1).
Nous n'oserions même pas dire que l'on peut tirer argument de l'épisode des lions pour conclure à la présence ancienne de ce fauve dans la région, bien que cette présence soit par ailleurs démontrée. Cet épisode semble avoir été imaginé ou emprunté: ce (|ui caractérise notre texte populaire, c'est le grand nombre des événements rappor-
(1) V. infrà, p. 222.
EXPLICATIONS ETIOLOGIOUhS 185
lés, la variété des épisodes mal greffes les uns sur les autres. Il est clair que la légende s'enrichit sans cesse ; sa floraison tumultueuse continue de s'épanouir et le moqaddem lui-même nous en a donné un exemple en nous rapportant le miracle de Sidi Rah'h'àl excitant du fond de son tombeau ses enfants à défendre leurs droits contre Moulaye 'Abderrah'mân.
Il est plus facile de déterminer sous quelles influences la légende s'est formée et à quelles nécessités elle répond. Il y a d'abord des influences d'ordre scientifique: la légende en effet contient l'explication d'un phénomène météorologique, le courant d'air très froid qui souffle en permanence h l'entrée des gorges de l'Oued Rdàt, et qui est donné comme la conséquence d'un miracle du saint. Il y a encore;, accessoirement, le souci d'expliquer un fait historique, la destruction d'une portion du revêtement de l'étage supérieur de la Koutoubiya. La légende nous donne aussi l'étymologic du mot de Rah'h'àl qui veut dire en arabe: « le déménageur » : le saint, en cflct, ordonna aux bêtes de « déménager le bois » de la foret.
Enfin les exercices thaumaturgiques desOulâd Sidi Rah'li'rd ti'ouvcnt une explication, lout comme le courant d'air des gorges, dans l'extraordinaire pouvoir réfrigérant du saint. Il est clair d'ailleurs que la notion de ce don surnaturel est elle-même dérivée des mélaphorcs bien connues, {)ar les- ([uelles les Arabes désignent sous le nom de « fraîcheur » tout ce qui leur fait plaisir, figure de rhétorique très naturelle chez des gens qui habitent en général un pays chaud.
486 LES FILLES DE SIDl RAHHAL
Les préoccupations spécialement morales, sans être absentes, ont peu influé sur la formation de la légende; la naissance des idées morales et leur réunion en un corps de doctrines religieuses corresjîondent à une époque plus avancée des croyances populaires que celle pendant laquelle notre légende s'est constituée. La morale apparaît ici principalement sous sa forme utilitaire, c'est-à-dire primitive : il est facile, en efîet, d'énumérer toutes les intentions utilitaires qui ont évidemment présidé à la genèse et à l'établissement de la légende.
D'abord Sidi Rah'h'âl est l'ancêtre ; il a donc un caractère à la fois religieux et héroïque : le culte des saints et le culte des héros se confondent ici. C'est précisément ce caractère de sainteté ajouté à la conception héroïque qui fait la supériorité de notre légende sur une légende païenne, en lui donnant une teinte générale de moralité; car le saint est, comme le héros, un homme fort et puissant, mais il est de plus un homme juste, craignant Dieu, aimant son prochain et montrant par son ascétisme qu'il méprise sa propre existence.
La haute situation qu'il occupe ainsi dans l'échelle des êtres humains garantit aux yeux de tous l'efficacité de la baraka, qu'il a transmise à ses enfants ; sa sainteté a imprégné toute sa descendance et l'a fait participer aux dons surnaturels de l'ancêtre. La légende célèbre cette baraka et la préoccupation d'en établir l'indiscutable puissance a fortement contribué îi faire éclorc i)lusieurs de ces épisodes. Elle établit que Sidi Rah'h'âl est supérieur à Moûl