MOEURS DE LA ZAOUIA
Leqs'oùr lui-même, le grand saint de Marrakech ; bien plus, le saint universel, le pôle vénéré de l'Islam, Sidi 'Abdelqàder el Jilàli pour tout dire, voit son pouvoir surnaturel égalé par celui de Sidi Rah'h'àl et semble s'excuser près de lui d'avoir paru un instant le soupçonner de n'être pas aussi puissant que lui-même (1).
Non seulement la légende contient l'éloge de la puissance du saint et par conséquent de ses descendants, mais elle établit aussi, chose capitale, au regard du Makhzen en pays marocain, l'inviolabilité de la zaouia comme asile. Elle proclame encore les vertus miraculeuses de la source qui est près du tombeau du saint, et même le moqaddem nous a déclaré que le climat, pourtant si âpre de Sidi Rah'h'àl, est bienfaisant pour la santé, ce qui, au surplus, n'est pas impossible (2). ]
Cependant, le moqaddem ne soufflait mot de l'extraordinaire facilité de mœurs des descendantes de Sidi Rah'h'ûl;, bien que cette extrême légèreté soit actuellement la principale cause de la notoriété de la zaouia au Maroc. Mais notre homme était trop bon musulman pour avouer cela; comme nous le pressions de questions à ce sujet, il nous répondit simplement qu'il y a dans les Chaouiasdeuxzaouias, l'une dans le 'Aloua et l'autre à Sidi H'ajjâj. où les femmes
(1) Cf. Marabouts, pp. 21-22.
(2) Cf. iiifrù, p. 19.3.
ont l'habitude de se livrer aux passants (1). Il se hâtait toutefois d'ajouter que c'est là une branche particulière des descendants de Sidi Rah'h'âl et que ces mœurs sont inconnues à la zaouia mère.
Comme cependant les faits qui contredisent son assertion sont notoires, nous le mettons au pied du mur, et il finit par dire qu'il y en a quelques-unes qui offrent volontiers leurs charmes aux passants. Il ajouta enfin, à voix basse, que Sidi Rhah'h'âl a dit : Dertbnâti h'mârât ou men ivkeb 'alihoum iençada', c'est-à-dire : « J'ai fait mes filles bourriques (elles sont indomptables), — et qui les montera, se brisera (on n'en peut venir à bout) (2) ».
La présence de ce proverbe, forgé évidemment pour excuser la fâcheuse réputation de la zaouia devant l'orthodoxie musulmane, nous confirme, ce qui est vérifiable, que la légèreté de conduite est générale chez les femmes de Sidi Rah'h'âl. Elles sont connues comme en faisant métier dans tout le H'oûz, sous le nom de bnât Sidi Rah'h'âl, c'est-à-dire « filles de Sidi Rah'h'âl ».
Il ne nous reste plus pour compléter notre information qu'à entendre l'une d'elles. Mais, chose étonnante, les filles de Sidi Rah'h'âl montrent dans leur orthodoxie musulmane une pudeur qui leur fait défaut par ailleurs ; elles ne consentent pas à venir simplement visiter un mécréant comme moi. Enfin après des négociations longues, et surtout coû-
(4) Cette affirmation est à contrôler.
(2) Autrement dit : « Elles ont le caractère de l'âne (insoumis et lubrique) et il n'y a qu'à les laisser faire (nous n'y pouvons rien) ».