UN MIRACLE
se livreront pour de l'argent et mes fils qui participeront au bénéfice feront là un gain que je n'approuve pas, mais cependant les enfants issus de ces unions irrégulières seront réputés légitimes quand même ». Telle est l'explication que le moqaddem nous donna de ce proverbe obscur : c'est en réalité l'aveu des mœurs de la zaouia ; bien plus, c'est pour ainsi dire leur acceptation par une orthodoxie facile.
Le moqaddem a amené avec lui un cheikh des Oulâd Sidi Rah'h'âl qui veut bien consentir à nous donner une idée des exercices miraculeux auxquels ont coutume de se livrer les descendants du saint. Ces exercices ressemblent beaucoup à ceux des 'Aïçâoua ; aussi on est ici très jaloux de ces derniers. Les Rah'h'âla prétendent que les 'Aïçâoua n'osent pas venir sur les marchés de la région parce que les Oulâd Sidi Rah'h'âl leur mangent leurs serpents, dès qu'ils les tirent du sac où ils ont coutume de les mettre.
Le cheikh, qui croit devoir prendre vis-à-vis de nous une attitude hautaine et fanatique, présente à l'assistance, dont, en bon musulman, il fait semblant de nous exclure par des sous-entendus transparents, un de ses adeptes, un Rah'h'âh porteur d'un énorme chapelet. Ils vont s'installer dans notre tente, et nous donner le spectacle de leurs exercices avec l'eau bouillante : je vais donc voir un miracle.
Devant la tente on met à chaulîcr une bouilloire d'eau ; les deux Rah'h'âla prennent des airs d'énergumènes et me regardent avec qucl([uc insolence, bien que cesoil moi (|ui
fasse les frais du miracle. Ils crient bien fort qu'il faut que l'eau soit bouillante ; elle l'est enfin, et on l'apporte dans la tente.
Alors nos deux sectaires déclarent que le cbeikh Sidi Rah'h'âl lui-même est en ce moment présent sous la tente, ouâqef herâçou, « présent en personne ». Tous les deux crient de toute leur force : El baraka, el baraka! ou « la bénédiction », c'est-à-dire : « Voilà le miracle que nous permettent d'accomplir les vertus mystiques que nous tenons de Sidi Rah'b'àl ». Et ils courent tout autour de la tente.
Le Rah'h'âli se dresse, prend le vase d'eau bouillante, le lève à la liant eur de sa tête et court en rond en aspergeant les assistants de gouttes d'eau bouillante, ce qui est fort désagréable ; mais chacun reçoit cette baraka avec componction et en passant ses mains sur sa barbe.
Tout à coup, il porte rapidement la bouillotte à sa bouche, aspire une gorgée d'eau avec laquelle il se gargarise, la garde une demi-seconde et aussitôt la recrache sur un des assistants en la pulvérisant finement entre ses lèvres. C'est à moi qu'échoit l'honneur de recevoir cette pluie le j)rcniier; on me fait remarquer avec insistance que cette eau ainsi pulvérisée cause sur le visage une impression de fraîcheui'. ce (pii est à la vérilé une chose assez naturelle, mais c'esl en cela que consiste le miracle el je finis par convenir (jue ce miracle est indiscutable.
Lu séance continue et cliacun reçoit sa part de pluie, crachée par l'énergumènc, qui danse en criant: El baraka !