LES RESSOURCES DE LA ZAOUIA
constant que, parmi le peuple, l'inconduite des Rah'h'âliya est considérée comme une pratique religieuse, en rapport avec leur qualité de descendantes du saint, que celui qui refuse de se rendre à leurs sollicitations est l'objet de leur malédiction et que cette malédiction est très redoutée par le vulgaire. Il est constant enfin que les Rah'h'âliya présentent ces mœurs singulières comme prédites et même ordonnées par le saint.
Les dénégations des Musulmans orthodoxes, d'une part, et, de l'autre, toutes les curieuses interprétations destinées à excuser Sidi Rah'h'âl ne peuvent que confirmer la réafité des croyances et des pratiques que nous avons observées. « L'homme, dit Montaigne, forge mille plaisantes societez entre Dieu et lui » (II, 12).
Il est visible que la débauche est une des principales ressources des habitants pour ne pas dire la principale. Sidi Rah'h'âl en effet est un misérable qs'ar aux murs pour la plupart ruinés, abritant une population peu nombreuse et où la proportion des femmes légères est énorme. Très peu d'entre elles sont étrangères, toutes sont des filles de Sidi Rah'h'fd ou des filles de ses khoddâm, c'est-à-dire de ses serviteurs: au reste, bcnt Sidi Ihih'h'ùl ou bien Ihi/i'/t'ùlii/n sont, dans la région, exactement synonytnes d'hétaïre.
Bien que les habitants de Sidi Hah'h'àl aient beaucoup (le cultures, les revenus de la zaouia ne paraissent cependant pas très considérables. Le caïd encourage la débauche, la dirige, cl, il n'en faut pas douter, prélève mi laid pourcent sur les bénéfices.
Est-ce à dire que nous devons envisager les mœurs des filles de Sidi Rah'h'âl comme une conséquence de leur caractère maraboutique ? Nullement : le fait certain, c'est le lien qu'elles prétendent établir entre leur conduite et la baraka du saint, qu'elles appellent Bouna Rah'h'âl ou Boui Rah'h'âl, ou Baba Rah'h'âl, c'est-à-dire « notre père Rah'h'âl » . Mais ce lien n'existe que dans leurs discours et dans les sentences que l'on attribue au saint; et il est probable que le saint n'est intervenu là, en tant que saint, que pour couvrir et expliquer un état de choses très ancien.
On sait quel est aux yeux des primitifs le caractère mystérieux de ce qui touche aux rapports des sexes et les innombrables interdictions ou tabous dont ils s'accompagnent. En particulier le cai^actère sacré de la licence nous est connu par de nombreux exemples recueillis dans les textes anciens ou colligés par les ethnographes modernes. La débauche habituelle des Oulâd Sidi Rah'h'âl, dont l'origine première nous est inconnue, aurait donc été postérieurement rattachée à des croyances nouvelles et cela fort maladroitement. Elle aurait été islamisée sous le couvert de la légende du marabout Sidi Rah'h'âl, ou bien cette légende serait l'islamisation d'une légende plus ancienne.
[Jusqu'ici nous n'avons eu égard qu'à la légende populaire du saint ; on peut se demander si les hagiographes musulmans édités à Fez n'ont point inséré dans leurs recueils une version en quelque sorte orthodoxe de cette légende.