SENS DE LA LÉGENDE DE RAHHAL
de demi-lettrés, et dans ses manifestations locales que l'on pourrait avoir des chances de trouver un récit de la légende de Sidi Rah'h'âl. Quelque manuscrit écrit par un fqîh ignorant de Sidi Rah'h'âl même serait, à cet égard, plus instructif que toute la littérature orthodoxe de Fez. Malheureusement un tel document nous fait défaut : peut-être n'y a-t-il pas à le regretter, car, simple écho des récits qui sont dans toutes les bouches de Sidi Rah'h'âl, il n'ajouterait probablement rien à ce que nous apprend l'information directe, qui reste ici la plus sûre de toutes les sources.
Nous sommes donc sans matériaux documentaires aucuns pour cherchei- à déterminer l'origine de la légende de Sidi Rah'h'âl: a-t-elle, dans quelques-unes de ses parties, une origine rituelle, c'est-à-dire est-elle le récit orné et amplifié d'antiques cérémonies religieuses ou magiques? D'où viennent les Rah'h'âla? Quel rôle social eurent jadis ces thaumaturges ? De quelle vieille institution enfin leurs mœurs sont-elles la survivance?
A toutes ces questions nous ne pouvons répondre aujourd'hui, mais il ne nous semble guère douteux que les institutions religieuses des Rah'h'âla, en contradiction si flagrante avec la morale musulmane, ne soient très antérieures à Sidi Rah'h'âl lui-même et que celui-ci n'ait été que le grand honmie autour du([uel est venue se cristalliser toute la littérature poi)ulaire et religieuse de ce petit groupe social. El c'est bien en etl'et im petit cycle épi<{uc que cette légende; si pauvre qu'en soit la matière et la composition, elle embrasse pourtant, dans sa confuse ordonnance, les
traits les plus généraux (1) de la vie des enfants de Sidi Rahli'âl.
En premier lieu, elle donne une raison actuelle d'exister à cette société de thaumaturges, débris de quelque ancienne confrérie secrète. L'épisode des sept jeunes filles, qui n'a pas de sens dans le texte actuel de la légende, décèle peutêtre des rites sexuels plus accusés et plus organisés que le dérèglement actuel des filles de Sidi Rah'h'âl.
La lutte de Sidi Rah'h'âl avec les autres saints n'est peut-être, en partie, que l'écho de la rude concurrence que durent faire aux Rah'h'âla des corporations analogues de jongleurs comme les 'Aïçâoua ou les Ouled Sidi Ah'med ou Moûça. Les travaux de Sidi Rah'h'âl, qui défricha le pays, racontent les luttes contre la nature pour la mise en valeur du sol ; le miracle même du refroidissement de la gorge témoigne des souffrances qu'infligea le climat aux travailleurs, et l'épisode des Rah' h'àla demandant à un autre saint la permission d'avoir des bêtes nous dit les misères endurées.
Puis les rapports de Sidi Rah'h'âl avec d'autres saints musulmans, le miracle dont il fut l'objet lorsqu'il entendit la voix divine, l'ascétisme auquel il se livrait, rappellent l'islamisation de ces rudes Berbères, tandis que diverses allusions et un épisode entier de la légende témoignent de leurs luttes séculaires contre le Makhzcn.
Ne sonl-ce pas là en raccourci les caractères d'une épopée? Supposons que le hasard ait mis sur le trône un Rah'-
(4) Cf. suprà, p. dSS. Il ne s'agit plus ici que des conditions géni^ralcs de l'existence de ce petit groupe social.