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LES ANIMAUX MARABOUTS

jadis (1), ils donnent à ce terme une acception plus restreinte c[u'en Algérie; mais dans les deux pays l'oiseau est réputé saint.

Nous avons écrit naguère à ce sujet :<(... Le mot « marabout » a pris chez le peuple une acception bien plus large encore : il désigne maintenant toutes espèces de saints, puis les simples d'esprit, les idiots, les fous, les épileptiques que, suivant une croyance universelle, on suppose illuminés d'en haut ; et les tas de pierres, vestiges d'anciens cultes qui se perpétuent, et les arbres, survivance d'une antique dendrolàtrie, où on va en pèlerinage ; tout cela s'appelle maintenant du nom de « marabout ». Les lions de la zaouia de Sidi Mh'ammecl ben ' Aouda (commune mixte de Zemmora) sont marabouts, les cigognes que l'on révère sont maraboutes. la bergeronnette aussi, les hirondelles sont des maraboutes, ])uisque de temps immémorial, sans savoir ponrf|uoi. on craint de leur faire du mal (2). »

Bien qu'on ait contesté l'exactitude de cette remarque, les enquêtes personnelles et répétées (]ue nous avons faites depuis h ce sujet, nous permettent d'aftirmer cpie le mot marabout est bien applicpié pai' les indigènes dans le sens de saint à des arbres, à des animaux, voire h des i)ierres. L'exemple de la cigogne au Maroc nous en fournit une nouvelle confirmation. Nous avons vu en cITet que le mol /r///est souvent au Maroc l'équivalent de mr;)bcl' : on dit très bien par exemple, en parlant des gens d'une zaouia : « Ils

(\) Merrâlcech, I, p. ïii.

(2) Les Afnrabouls, p. liH.

sont foqva » avec le sens de mrâbl'în; ce dernier mot est même moins employé dans certaines régions.

Il y a donc des animaux qui sont sacrés : la cigogne en est un. Ses attitudes singulières, la disproportion de son bec, les claquements qu'il produit ont de tout temps vivement frappé l'imagination et l'on a cherché a ces singularités des explications. La légende du pot à beurre troué explique pourquoi le bec de la cigogne est pointu ; la légende suivante exphque le bruit des claquements de bec.

La cigogne était autrefois un cadi que les procès ennuyaient : on rencontre de ces juges. Aussi, pour se distraire, il avait enduit avec du savon les degrés du prétoire, en sorte que les plaideurs qui se présentaient à son tribunal glissaient et tombaient sur le dos, ce qui faisait éclater de rire le magistrat facétieux. Pour le punir, Dieu le changea en cigogne et ses claquements de bec rappellent les éclats de rire de l'ancien cadi.

Un t'âleb d'Ar'mât nous a raconlé que la cigogne était autrefois un fqili, c'est-à-dire un « maître d'école » (jui lit ses ablutions avec du lehen, ou « lait aigre », boisson l'ort appréciée des indigènes. Pour ce péché, il lut transformé en cigogne cl son cri ra])j)cllcle cla{iucmentdes|)lanchcltcs sur les(iuelles les écohers éciùvcnt lcGoranct(ju"ilsrcnnicnl bruyanunenl.

Le corbeau, iviconte un de nos conq^agnons, élail un notaii'c qui dissipa im dépôt qui lui avait été confié; il lui changé en corbeau, el il y a un proverhe bien connu chez les Bédouins de 1' \rri(jiic (Ui Noi'd (|ui tlit : >< L nnu'imt

LORIGINE DES ESPÈCES

souwwedet el r'orûh », c'est-à-dire : « le dépôt a noirci le corbeau ». On cite ce proverbe au moment où on fait un dépôt à quelqu'un, pour lui recommander la probité. La tortue était un tailleur qui volait sur les pièces de drap: elle fut transformée en animal et on lui mit ses pièces de drap sur le dos. On raconte à Tétouan que le veau marin était un tisserand qui, ayant à entretenir une nombreuse famille, vivait dans la misère. Il était poursuivi par des créanciers impitoyables : de désespoir il se jeta dans la mer et fut changé en un animal complètement nu.

Le singe était un homme qui, voulant se plaindre à Dieu, eut la prétention de lui parler face à face; pour y arriver il osa fabriquer une échelle alîn d'atteindre le trône céleste, mais quand Dieu vit cela, il le changea en singe; aussi a-t-il conservé l'habitude de grimper. Le hérisson était un cadi prévaricateur qui fut changé en une bête dont les défenses rappellent les méfaits du cadi. Le porc-épic était un juif forgeron, qui fabriquait des flèches, mais qui trompait les acheteurs sur la qualité de la marchandise; alors il fut changé en animal et ses flèches lui restèrent pour compte: ce qui prouve que c'était un être humain, c'est que lorsqu'on lui coupe la patte, il pousse la même plainte cju'un honuue.

Comme chez les génies, il y a donc chez les animaux des musulmans, des juifs el des chrétiens : le vanneau est un oiseau juif, aussi les indigènes s'abstienncnt-ils de manger de SCS (Eufs; c'est du moins la raison (ju'ils donnent do celte abstention.

Aujourd'hui, les théories toléniisli(|ues ont l';imiliarisé le

UXE CAPITALE DECHUE

public crudil avec celle idée que riiomme primitif se croit le parent des animaux. Ainsi nos ancêtres avaient devancé le progrès des sciences modernes et le dix-neuvième siècle n'a fait, avec Darwin, que revenir à Tune des conceptions qui leur était familière. Il y aura bientôt un demi-siècle, Tylor enseignait déjà que la distinction absolue entre l'animalité et l'humanité n'existe pas chez les sauvages (1) ; aujourd'hui cette notion est courante. Les légendes que nous venons de rapporter sont de celles par lesquelles les primitifs expliquent à leur façon les particularités organiques les plus frappantes des êtres vivants qui leur sont familiers : ils voient dans celles-ci des manières de survivance.

Nous continuons notre chevauchée dans le sud de Marrakech : la terre est maintenant couverte de moissons mûrissantes. Partout des hommes, plus souvent des enfants, se tiennent au milieu des champs et ne cessent de pousser à pleins poumons des cris bizarres et ell'rayants, destinés à faire fuir les oiseaux, dont la voracité fait grand dommage aux récoltes. Les arbres deviennent de plus en plus fréquents dans la plaine, puis ce sont de véritables bosquets et des jardins où se marient les oliviers, les grenadiers, les amandiers, les trembles... Nous voici en pleine tribu des Mesfîoua; ils occupent un pays très fertile qu'on peut appeler le grenier de Marrakech, car ce sont les Mestîoua qui approvisioiuicnl la caj)ilale (hi Sud marocain (1).

(1) Tylob, Civilisalion primitive, trad. franc., I, pp. 432, îi-iS ; II, p. 298. Vingt ans après, voy. FriAZEU, Golden Bow/h, 2" (5(1., pp. 387-380.

(2) .Sur les Mesfioua, voy. infrù, chap. vi, pp. I<)|-IG!I.

LE GREC ET f.E BERBERE

Nous marchons depuis trois heures, lorsque nous atteignons un douar de Mnâbha enclavé au milieu des Mesfîoua : « Ah'na khoût lefqih », c'est-à-dire « nous sommes les frères du fqih (El Mne]5l)hi), nous disent les habitants, non sans quelque lierté, car le fait seul d'appartenir à la tribu de laquelle est originaire le favori du sultan confère en ce moment de nombreux privilèges.

En nous retournant, nous voyons toujours la Koutoubiya dont la silhouette se dessine au-dessus des jardins : au fond les Jbîlêt allongent des contreforts bleus, que constellent les taches blondes des moissons ; leur longue sierra barre complètemenl l'horizon au Nord et s'étend au loin vers l'Orient, laissant toutefois un espace vide entre elles et les chaînes du Haut-Atlas, dont les nuages nous dérobent aujourd'hui la vue.

Nous avons constamment près de nous la grande sâguia, le canal qui d'Ourîka amène dans les jardins du sultan les ondes vives de l'Oued Ar'màt. A certains endroits, il y a des travaux d'art reinarquables : c'est ainsi que nous traversons la sAguia en un point oîi elle passe en siphon au-dessous de la route. L'eau ruisselle de tous côtés : près de là est un grand moulin, puis des champs de maïs susceptibles d'clre inondés à volonté, et des champs de chanvre, en arabe qenneh, mot dans lequel il n'est ])as difficile de reconnaître le mot latin cnnnnhis.

[Il est bien remaj-cpiable (pTun très grand nombre de noms vulgaires de plantes, soit en berbère, soit en arabe, viennent du gi'cc ou <hi latin. (]e passage s'est fait,

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dit -on, par la voie savante et on n'en peut tirer aucunes conclusions touchant les primitives origines du berbère. Cependant le nombre des noms grecs d'animaux et de plantes venus à l'arabe et au berbère est très considérable, aussi bien pour les plantes que pour les animaux.

Un exemple de ces derniers noms est précisément le mot « cigogne », en arabe vulgaire beUârej, mot qui vient évidemment de TceXapyoc. Mais d'une part, ce mot hellûrej ne fait pas partie du vocabulaire de l'arabe littéral, dans lequel la cigogne est laqlaq on bien h'edîfï ; et de l'autre, les Berbères, pour la plupart, et en particulier les Chleûh' appellent la cigogne hellârej ou hellivej ; les Brâbcr l'appelleraient barraj (1), même mot évidemment.

Cet exemj)le n'est donc d'aucun point de vue favorable à l'hypothèse suivant laquelle des noms de plantes ou d'animaux seraient venus à l'arabe, puis au ber])ère, après avoir été empruntés par la littérature arabe à la littérature grecque. Il l'est d'autant moins que les Marocains araboi)hones se servent d'un mot tout autre pour désigner la cigogne : ils l'appellent hou chcqc/ieq, mol (jui n'est qu'une onomatopée, probablement la môme que cicouia a l'origine, de la même espèce en tous cas que laqlaq (2).

Nous croyons qu'on pourrait trouver d'autres cas semblables: ils ne sont pas faits pour éclairer la question de l'origine du berbère et de sa parenté possible avec le grec.

(i) Sedkaoui, Diclioniuiirc frunraix-chclh'a, s. v.

(2) Voy. ce. quVn dit m: Sacv, Crnm. ar.. c'il. ilr l'iiiiis, 1, p. "27, n. i!.

LES JARDINS D'ARMAT "

On sait que sur ce dernier point, les spécialistes sont d'avis différents. I

A onze heures nous entrons dans le labyrinthe des jardins d'Ar'mât; on prononce aussi ce mot: R'-mât. Les figuiers, les amandiers, les trembles, les grenadiers verdissent en bosquets toulïus; le chemin est maintenant borde de chaque côté par de hautes corbeilles de ronces. Les branches des oliviers forment au-dessus de notre tête un berceau léger, ils sont en pleine floraison, et ils laissent tomber sur nous leurs petites corolles blanches, comme une neige subtile et parfumée.

Et partout, et toujours, nous suit le murmure des ruisseaux, dont les ondes vives, descendues de l'Atlas, traversent vingt fois le chemin, puis s'égarent et se perdent sous la broussaille des haies, dans le sol des vergers. Notre marche est devenue lente, car le chemin csl diffile à reconnaître, à cause des innombral^les détours que nous imposent les jardins, entourés pour la plupart de murs en terre. L'un d'eux est immense ; c'est une forêt d'arbres fruitiers, torêt non seulement par l'étendue, mais aussi par le dcsonlre agréable des plantations...

"^ Il est onze heures vingt quand nous passons dcvnni le marabout de Sidi Moûca z Zch'h'àf, et il est une heure ((uarante, lorsque nous nommes au maral.oul de Si.li Lah'sen ou Said : celui-ci, comme beaucoup d'autres dans celte région, n-a pas de coupole ; il est construit en terre et res-

UNE CAPITALE DECHUE

semble à une habitation privée. Enfin, à onze heure cinquante, nous sommes devant un grand enclos de murs, toujours en terre battue. Nous demandons ce que c'est, et l'on nous répond, avec des marques de respect, que c'est la Médersa, la célèbre Médersa d'Ar'mât .

Ar'mât a eu son époque de splendeur : avant les Almoravides, c'est-à-dire avant la fondation de Marrakech, elle fut la résidence des rois des Mas'moûda et la capitale de tout le pays. Il semble qu'elle partagea plus ou moins ce rôle avec Nefîs, ville située probablement au confluent du Tensift et de l'Oued Nefîs. A Tépoque almohade, elle était encore florissante, si l'on en croit les géographes arabes. Là fut exilé le malheureux El Mo'tamid(l), le dernier des princes de Se ville : il y mourut et y fut inhumé. Au quatorzième siècle son tombeau fut visité par Ibn el Khat'îb, qui le trouva dans un grand état de délabrement.

Aujourd'hui il n'y a dans la Médersa. amas de masures croulantes, qu'une trentaine de t'âleb, étudiant sous la direction d'un professeur nommé Si Moh'ammcd el Mali'joûb. A côté sont des boutiques en pierre qui indiquent (|ii'il se tient là un marché et, dans un rayon assez grand, le territoire est lïorni, c'est-à-dire « sacré ».

Il ne nous est naturellement pas permis de visiter la Médersa, mais Si Bou Médiène, grâce à sa qualité de chérif, est plus heureux (jue nous. Il est reçu avec égards par le professeur et admis ii se sanctifier par une visite ;i la mos-

(1) Voy. surtout El MunnAKciii, Almohades, Irad. Fagnan, i)p. 131 soq.

LA MEDERSA D'AUMAT 13

quée. Cette mosquée, très vieille, esl complètement en ruines, paraît-il, et il n'en reste plus guère de bien conservé ([ue le miJi'vûb. Elle fui bâtie, dit le professeur, « fi' ayàm Ar'mât », c'est-à-dire « dans les jours d'Ar'màt », autrement dit « à l'époque delà grande prospérité d'Ar'màt )>.

C'est là que devrait se trouver le tombeau du célèbre El Mo'tamid, mais nous ne pouvons obtenir à ce sujet aucun éclaircissement. Ceux à ([ui nous nous adressons sont fort ignorants et il paraît que l'on n'apprend plus guère dans la Médersa que le Coran. Ou nous nomme pourtant Abou'Abdallàh el Hazmîri, dont le frère est, paraît-il, enterré à Fez : les deux saints ont été célébrés dans des 7na/î;i(/?7j ou recueils hagiographiques (1). Le t'àleb prétend en posséder un exemplaire, mais il refuse de le vendre à Si Bou Médiène, alléguant que notre compagnon en trouvera d'autres à Fez, et il ne veut même pas le lui prêter. Peut-être n'eu a-l-il pas, car il est fréquent de voir dansrAfri(|ue du Nord des lettrés al'lirmer qu'ils possèdent ou qu'ils ont vu des nmmlqihde sain I s, alors qu'il n'en a jamais existé.

Des honnnes s'élancent derrière nous en nous criant îles injures: il j)arait que nous traversons un cluunp i[ui fait j)artie de h\ roûd'u, c'est-à-dire du cimetière, dont le passage est suivant l'usage interdit aux cbréliens. Dans cette i-oùd'n se trouve la (foiihhu (jui recouvre les restes de Sidi Mli'ammed el 'Amoûri et une auti'c où se lrou\enl les deux tombeaux de Sidi Mh'aramed ben Sa'doùn et de Sidi Ah'mcd

(i) Sa biographie dans /)/c'/-ouo/ ci/ [qlibûs,éd. île Fez, cali. 33, p. 7 ; pèlerinage d'un sultan ù son tombeau, Nozhal, trad. Houdas, p. 203.

ben "Abdallah. Il y a aussi, derrière la Médersa, le tombeau de Sidi Mans'oûr es Sbà'i et celui de Sidi 'Abdeljelîl, qui fut, dit-on, un professeur de celle-ci. Enfin dans les environs d'x\r'mât se trouvent Sidi 'Ali Loqmàni (pi. I, fig-. 2), Sidi la'qoûb, Sidi 'Abbâd et Moulaye Bou Merouân, qui, nous dit-on, était un roi (1 ) : il y a là au moins des réminiscences de l'histoire des Musulmans d'Espagne.

Il n'y a guère à chercher de souvenirs hisloriques dans tout ce que Ton nous dit : un petit pont qui se trouve devant la Médersa nous est donné comme Toeuvre du « sultan noir » ; et l'on nous assure d'autre part que dans le cimetière reposent sept cent mille sept cent sept saints parmi lesquels trois cent trente-trois vierges qui furent si instruites dans la religion qu'elles savaient par cœur la Moudawwana (2). N'allez pas supposer pour cela que nos interlocuteurs connaissent l'œuvre juridique de ce nom, mais le mot Moudawwana désigne dans leur esprit rensemble, mystérieux pour eux, du droit et de la religion. Quant au nombre excessif et singulier de ces saints et de ces vierges, il n'y faut voir qu'un exemple du caractère mystique que prennent les nombres composés des mêmes chilTres, surtout quand ce sont des chiffres inq)airs. Même dans la pensée des intéressés, ces nombres ont une signification plus sacrée qu'arithmétique (3).

(1) Voy. dans ]e Djedzoïial la biographie d'un certain 'Abdallah Moli'ammcd ben 'Abdallâli ben 'Omar es Salmi, cah. 31, p. À.

(2j Recueil de jurisprudence malékite ancien.

(H) Magric e//îe/(i7/o«, pour les nombres augmentés d'une uniti^, ou composés des mêmes lettres. Sur le sultan noir, voy. Merrâkech, I, pp. "Idi-Sl i.

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