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ISLAMISATION D'UN SAINT JUIF

fait faire par sa famille des dons à presque tous les raara- Ijouts de la région dans l'espoir d'être délivré : comme il n'avait pas réussi, quelques prisonniers lui dirent par dérision : « H ne Le manque plus que de l'adresser au marabout juif Dàouid Dra'. » — « Eh bien ! dit le prisonnier, si je suis délivré, je fais le vœu de lui égorger un taureau noir et de lui apporter une qella d'huile et une qella de mah'ia. » Il n'avait pas achevé ces paroles que l'ordre de le mettre en liberté arriva ; il exécuta son vœu et ne fut plus emprisonné.

Cette légende est remarcpiablc parce qu'une offrande de mah'ia, c'est-à-dire « d'eau-de-vie» à un saint est pour l'orthodoxie musulmane une chose monstrueuse, puisque l'alcool est interdit par la loi de Mahomet et abhorré de ses sectateurs; mais elle ne nous a été rapportée que par des Juifs. Toutefois nous l'avons entendue raconter devant quelques Musulmans qui n'y contredisaient pas.

D'autre part, un Musulman nous a raconté qu'il y avait un de ses coreligionnaires qui se moquait souvent de Dàouid Dra' et qui un join-, par dérision, urina sur le mur de son sanctuaire; aussitôt ses parties devinrent noires et se décomposèrent. Il est à noter que les Musulmans eux-mêmes appellent le saint Dàouid, suivant la forme juive du nom de David, et non Dàvvoûd, suivant la forme arabe, ce qui établit bien sa qualité de Juif.

Mais les Musulmans cherchent aujourd'hui h accaparer le saint. Le caïd a nommé un moqaddem du tombeau, qui demeure au-dessus du sanctuaire et qui per-

çoit un droit sur tous les pèlerins : ce droit est présenté comme une sorte de ziàra ou d'offrande au saint, en sorte que Thabitation du ino((addem tend à devenir une zaouia et qu'en fin de compte le saoctuaire juif menace de s'islamiser.

Cet après-midi donc nous avons monté le chemin du sanctuaire : dès que nous sommes aperçus des habitants de la zaouia (car on se met depuis peu à l'appeler ainsi), l'un d'eux se détache et demande à noire compagnon Si 'Allai quel vœu il fait. Si "Allai désire avoir un enfant et on lui assure que son vœu sera exaucé; cela ne lui coule qu'un demi-douro.

Le sanctuaire que nous cherchons à photographier dans de très mauvaises conditions de lumière, est une ruine : c'est un vieux mur à moitié écroulé dans lequel sont aménagés plusieurs recoins pour brûler des bougies et de l'encens; le mur est tout noirci par la fiunée de ces offrandes. D'un côté est un jujubier, en ce moment rempli de petits oiseaux qui paraissent ajjpartenir à une espèce de gros-becs, et de l'autre un palmier, sous lequel on dit que le saint est enterré (pi. XXIII, fig. 45). Devant le sanctuaire on voit la tombe d'un Juif ([ui s'csl fait inhumer en ce lieu.

Les miracles du saint sonl nombreux ; il guérit les possédés, il rend fécondes les feuunes stériles, il [)rocure un époux aux filles qui ne peuvent se marier, et, tout spécialement, il guérit les enfants de la coqueluche.

Ainsi voilà un niaraboul juif, reconnu connnc .luif par les Musulmans sous ([uchpies légères i-éscrves, fré([uenlé

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par des Juifs et par des Musulmans, et cela du propre consentement des coreligionnaires de ceux-ci, qui détiennent la zaouia. Il est à craindre cependant que le saint ne soit |>lus ou moins prochainement islamisé, mais les offrandes continuelles des Juifs (|ui alimentent acluellement la zaouia et qui diminueraient évidemment, si les Musulmans élevaient trop de prétentions confessionnelles, écartent momentanément cette éventualité.

On a vu par l'énuméralion donnée plus haut, que ce saint judéo-musulman est bien loin d'être isolé dans la région du sud de Marrakech. Il est évident que nous sommes dans un pays où le judaïsme a jadis régné sans pailage, et les cultes mixtes ([ue nous signalons ne paraissent pas être autre chose qu'une survivance de cette époque (1).

Au surplus, des lond)eaux de saints visités également pai" les Juifs et par les Mahométans sont répandus çà et là dans toute l'Africjue du Xord : contentons-nous de rap])eler ici deux sanctuaires très connus, celui des Oulâd Smirrou, de Saffi, dont nous donnerons plus loin la légende (2), et le célèbre Barchichat, dont le tombeau, situé près delà porte de Bab el Oued h Alger et démoli il y a peu d'années, était souvent visité par les Musulmans.

Les sanctuaires judéo-musulmans de la région de Marrakech et Demnât sont tout particulièrement bien conservés. De |)lus il faut remarquer (|ue les saints de Saffi et d'Alger son! IVanchenienI juifs : les Musulmans ne fré-

(1) V. infrù, p. 26.

(2) nr. infin, cliMii. Mil.

quentent leurs sanctuaires qu'exceptionnellement; enfin ils sont isolés en pays musulman. Au contraire, l'abondance des marabouts judéo-musulmans dans le sud de Marrakech, est un fait isolé actuellement dans l'Afrique du Nord et peu explicable si ce n'est par l'hypothèse de la survivance d'un ancien judaïsme (1).

Ainsi le petit peuple de Dieu avait porté jusqu'au delà de l'Atlas lointain la forte empreinte de son génie : tant il était dans sa destinée de donner des lois au monde !

{\\Ai-g. René Basset, Nedroma, p. vu, p. 158.

9 Octobre (1). — De Dra' à Demnât il n'y a que trois heures, mais la fin de la route est difficile parce qu'elle est constamment en montagne. Elle se déroule dans les célèbres jardins, décrits avec un enthousiasme si justifié par les voyageurs et en particulier par de Foucauld. On chemine dans une immense oliveraie, enclavant une infinité de jardins échevelés, qu'arrosent mille canaux d'irrigation ; le long de la route, ([ui côtoie parfois de sauvages ravins, coulent çà el là des ruisseaux entretenant une fraîcheur éternelle.

Entre les haies tissées de plantes grimpantes les chemins obscurs et mystérieux serpentent dans un calme d'église sous les arceaux des oliviers. Les ronces, les rosiers, les clématites, les smilax, les chèvrefeuilles, les vignes sauvages s'enlacent ; leurs lianes insinuantes montent vers les ogives de verdure : (aiilôl elles retombent en stalactites;

(I) Suite du voyage pri^ccdcnt.

tantôt, de branche en branche, de cime en cime, elles s'élancent jusqu'an domaine inviolé du merle el du roui^ejTorge.

Enfin, nous travei-sons la ville de Demnâl, à laquelle des maisons en terre battue, nues el délabrées, donnent l'aspect d'un ksar saharien, une petite Marrakech, plus berbère encore, plus ruinée aussi, plus montueuse surtout ({ue la ville de loûçouf ben Tâchfîn. La cité, perdue au milieu de la forêt des oliviers, s'étend en plusieurs groupes irréguliers (pi. XXIV, fîg. il), entourée de l'enceinte habituelle des villes de cette région (pi. XXV, fig. 48). Plusieurs constructions retiennent particulièrement l'attention du voyageur arrivant de la plaine: ce sont des bâtiments carrés, llanqués de tours de guet et dont la construction est caractéristique de cette partie de l'Atlas (1 ).

Rien n'eût été plus intéressant pour nous que de séjoui'ner ([uelque temps à Demnàt, mais le peu de temps dont nous disposons nous oblige à remettre à plus tard ce projet et nous nous contenterons, cette fois, d'y faire une halte d'un jour pour visiter, comme suite à nos éludes sur les vieux cultes musulmans et berbères, la source célèbre d'Imi n ou Il'ri, où Ton lait périodi([uement des sacrifices.

10 Octobre. — 1min ou IlVi est une caverne située à (jualrc kilomètres de Demnàt et d'où sort un torrent qui court ensuite dans un ravin profond et sauvage. La grotte a

(4) Cr. infrà, p. ;!l'(-.

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