SAINT GEORGES AU MAROC
t'anéantir complètement. » — « Alors, si tu es un brave, attaque-moi comme un brave, mais ne me prends pas en traître, laisse-moi combattre avec mon sabre. »
A ce moment il s'aperçut que ce sabre était entre les mains de son adversaire ; alors il perdit contenance et Màlek S'îf le frappa d'un coup formidable. Il en mourut sur-le-champ ; et de ses cendres sortirent des milliers et des milliers de vers, qui donnèrent ensuite naissance à une espèce d'oiseaux semblables au corbeau, mais plus petite.
Cette espèce est très commune à Demnàt et on ne la trouve pas à l'ouest de cette ville au Maroc. Elle se rencontre, paraît-il, du côté de Mazouna, dans le département d'Oran, où on l'appelle r'orâb en Ns'âra, c'est-à-dire « le corbeau des chrétiens ». Les Glileuh' l'appellent âinzoui, elle constitue aux yeux des indigènes une des curiosités de Demnât. Sa chair, qui est mauvaise, est cependant mangée à titre de médication : on prétend qu'elle guérit les maladies vénériennes.
Les folkloristes n'auront pas de peine à reconnaître la légende que nous venons de rapporter. Le thème en est banal, c'est celui de Perséc et d'Andromède, de saint Georges et du dragon, de saint Romain et de la gargouille rouennaise ( 1 ) : il est remarquable que dans la légende de saint Georges, il y a aussi une source sacrée. Seulement il semble bien, si l'on considère les expressions recherchées
(1) Fraze», Earlij Kinship, pp. 184 scq., avec uno intùrossantc cilalion d'ibn Bat' oût'a. L'intorpnUalioii de Fi'azor nous semble plus large et mieux élayée que celle de l'école symbolisle : v. Malk, Arl rel. Ircizièmv !iii)cle, p|i. 337-338.
■iiO LA SOURCE SACREE DE DEMNAT
donl on se serl pour la raconter, non moins ([uc l'imprécision du récit, que ce soit ici une réminiscence littéraire, mais nous ne pouvons Taffirmer. S'il en était ainsi, ce serait, à notre avis, le rajeunissement par des lettrés d'une légende locale. De toutes façons, nous avons là l'exemple d'une forme littéraire descendue dans le domaine du folklore.
Du point de vue de nos études actuelles, le fait qui mérite le plus de retenir ici notre attention est le culte de la source. Bien t[ue celui-ci soil prati(|ué à la fois [)ar les Juifs et les ^Musulmans, cependant ces dcrnici's jirélendenl le rapporter à un marabout sur lequel on ne peut rien dire, ni de sa vie, ni de l'endroit où il est enterré, mais que l'on appelle Sidi Mh'àc'er, sans ([uc personne puisse nous expliquer la signification qu'a ici ce nom puremcnl arabe. Tous les ans, le quatorzième jour après l'Aïd cl Kebir, on égorge un taureau noir à la fête de Sidi Mh'àc'er et c'est une grande réjouissance pour les halHlanlsde Dcmnàt.
Cependanl le patron de Denmàt est Sidi Il'cd'd'àr, au([uel on rend un culte bien nuisulnian cl sans ([uc les Juifs y prennent la moindre part. Il apjjuraît que, toul en rendant leiu's devoirs religieux à ce prolecleur nuisulnian de la ville, les gens de Demnàl ont conservé le souvenir d'un autre culte pi-obablement très ancien et remontant au moins à une époque où le judaïsme llorissail dans la région.
Demnât possède encore aujdnid'luii nn l'ori inellàh': les habitants de ce inellàh' jouissent d'une sécurité assez précaire, car Demnàl étant à la lisière de la plaine et de la montagne, est souvent disputée entre les partis et,
PERSONNALITK DE I.A SOURCE '2-il
chaque fois qu'il y a des troubles, le mellàh' est ex})osc à être pillé.
Parmi les récits ([u'on nous fait à ce sujet, nous notons celui d'un pillage (pii eul lieu à la mort du sultan Moulaye H'açan. Un grand nombi-e de jeunes lilles juives furent alors enlevées et vendues comme esclaves dans tout l'empire du Maroc : il en est dont les parents n'eurent plus jamais de nouvelles. Or, dans ces circonslances tragiques, les Juifs de Denuiât se réfugièrent dans une zaouia musulmane voisine que l'on appelle la zaouia de Sidi Bou Khlcf, et les memi)res de cette zaouia les protégèrent efficacement contre leurs ennemis. Ce trait vaut d'être rapporté.
Revenons à notre source : le culte ou tout au moins la vénération des fontaines est 1res répandue au Maroc; dans ce pays, comme dans toute l'Afrique du Nord, et chez la plupart des primitifs du monde entier, on croit que les génies, troupe confuse (jui peuple l'espace, se tiennent de préférence dans les cavernes, aux carrefours, sur les tas de fumier, dans les forêts et particulièrement au voisinage des eaux, dans les sources, les puits, les citernes..., et on leur fait des sacrifices.
Il est diriicile de savoirsi c'est à la source ou au génie cpii la hante, (pic s'adressent ces sacrifices. L'on peut en effet s'élever insensiblement de l'idée d'une force mystérieuse et purificatrice de la source à la conce])tion confuse cl llol tante des génies (pii i'iiabilcnl et cpii en sont crjmnio une émanation.
Bien des soui'ces sont siniplcnicnl l'objet d'une soi-te de
respect religieux, sans que ce respect se manifeste par des pratiques rituelles, et sans qu'on le désigne par un nom d'allure musulmane. Telle est par exemple la source de 'Aïn ou Màcet dont nous parlons plus loin (1). Souvent aussi un culte plus ou moins régulier s"y établit sans que la source soit désignée par un nom indi([uant un commencement de personnification.
Une source sacrée située dans la région qui esl au sud de Marrakech nous olTre un exemple fort curieux de l'islamisation d'un vieux culte berbère. Elle se trouve dans le sud-est d'Amismiz et nous avions formé le projet de la visiter cette année ; mais diverses raisons nous en ont empêché. Faute d'observations directes, nous donnons ici le résultat des informations que nous avons recueillies à son sujet, mais en faisant des réserves, puisque cette information n'a été l'objet, de notre part, d'aucune vérification sur place.
A l'endroit où est aujourd'hui LâllaTakerkouzel , il y avait sept hommes pieux, les seJ/atou rijâl (toujours la conception mystique des « sept saints »), qui priaient dans une petite moscpiéc, à côté de laquelle était une source. On verrait encore, ;i ce que l'on nous a assuré, (piclcpics i-uines de cette mosquée et l'on y pourrait même, avec de la foi sans doute, distinguer les restes des sept cellules où priaient les sept saints. Ils faisaient leurs ablutions dans la source qui a pris d'eux sa baraka.
(1) V. infrà, chap. xi.
judaïsme et islamisme SÎ3
Aujourd'hui, lorsqu'un individu est possédé par les génies, le moqaddem de Làlla Takerkouzet lui fait prendre un bain de pieds dans la source après que l'on a mis sur ses pieds de la pâte de pain. Or. dans l'eau vivent de nombreuses tortues que l'on croit sacrées et qui viennent, si le sujet garde une immobilité et un silence absolus, manger la ])âte que l'on a mise sur ses orteils. Plus elles y mettent d appétit et plus elles mordillent le patient, plus efficace est la ziâra ou « pèlerinage », et plus assurée laguérison.
Cette source guérit non seulement les Musulmans mais encore les Juifs, qui se réclament aussi de la croyance à Lâlla Takerkouzet ; ils ont un bassin spécial en dehors de la mosquée, où il y a aussi des tortues et où ils se livrent aux mêmes pratiques que les Musulmans dans l'intérieui' de cette prétendue mosquée. L'expression Lâlla Takerkouzet, de teinte très légèrement musulmane, désigne l'ensemble des sanctuaires.
Ilest bien visible que cette Lâlla Takerkouzet est en passe d'être supplantée parles seb'ntou /■?}«/ musulmans et qu'elle représente simplement la divinité ou la force sacrée de la source. On peut essayer de reconstituer ainsi les étapes île l'évolution de ce culte: il veut d'abord le culte berbère antique de la source et des tortues ; puis à l'époque où le judaïsme Ileuril dans le ]x\ys, la religion juive fit bon accueil à ce culte ; lorsque l'islamisme s'imposa aux Berbères, ils ne renièrent pas |>our cela leurs antiques traditions sacrées et ils islamisèrent à peine ce culte sous le nom de Làlla Takerkouzet ; à ce moment les Juifs et les Musulmans le
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pratiquèrent concui reniinent. Dans la suiteun islamisme plus sévère se fit jour avec la légende des Seb'atou Rijâl, fortement influencée par celle de Marrakech, avec l'érection d'im sanctuaire musulman et avec la séparation entre les pratiques juives et les pratiques musulmanes.
Un exemple d'islamisation plus avancé en un sens est précisément celui d'Imi n ou Ifri, où nous trouvons la source dotée d'un nom d'allure plus musulmane, celui de Sidi Mh'âcer, qui désigne sûrement dans l'esprit des indigènes un marabout, mais sans que ce marabout soit situé ni dans le temps ni dans l'espace.
Enfin l'islamisation par le procédé du maraboutisme s'affirme d'une façon conqilôlc lorsque s'élève près de la source le tombeau d'un marabout. C^csl le cas par exemple de Sidi Rah' hâl dont nous avons mentionné la source miraculeuse. Toutefois, dans cet exemple, le caractère miraculeux de la source pourrait être secondaire et dérivé de la conception de la baraka du saint.
H Octobre. — Aujourd'hui nous quittons Demnât pour prendre le chemin d'El Qala'a. car nous sommes assez pressés. Malheureusement, dès le début de notre route et sur la foi d'indications inexactes, nous nous égarons: nous prenons tro|) à l'ouesl et nous sonnnes ramenés dans le nord de Drâ'. Nous retrouvons ensuite le bon chemin et, après six heures d'ime marche lente, nous campons tout près du