LA VILLE DES MORTS
clan: là vivent les âmes des morts, comme les vivants dans le village. Dans l'Afrique du Nord le cimetière s'appelle el medina, c'est-à-dire « la ville » parce qu'on le considère comme ime funèbre réplique de la cité. Bien plus, on pense que la parfaite cohésion de ce monde des morts est une condition nécessaire du maintien de la solidarité dans le monde des vivants. Si l'harmonie de la société des morts est rompue, la discorde éclate aussitôt dans celle des vivants : c'est ce qui ne manquerait pas d'arriver si l'on introduisait au milieu des sépultures des ancêtres le cadavre d'un étranger.
En tout cas, même si l'on donne au cadavre de l'étranger accès au cimetière, on lave presque toujours son corps sur place si cela est possible et on le mène directement au cimetière le plus proche, car aucun cadavre, et a fortiori aucun cadavre d'étranger, ne doit entrer dans le village ou dans la ville en venant du dehors. Cela est une règle absolue dans toutes les agglomérations indigènes de l'Afrique du Nord ; et cette règle est tellement stricte (jue souvent l'on affecte, dans le voisinage des villes, un bâtiment au lavage des morts ahn de n'être pas obligé de les rentrer pour cela dans la ville. C'est ainsi qu'à Oran les Juifs ont une chambre pour y laver, au dehors de la ville, les cadavres des individus décédés hors de celle-ci el les enterrer ensuite directement dans le cimetière.
Du temps de Moulaye Il'açan, deux dames diaconesses anglaises de Marrakech se noyèrent dans le Tcnsiit ; le Makh/.en lie voulu! p;is (juc l'on rentrai leurs corps tiaiis la ville : on sait (|uc le cimetière chrétien de Marrakech
est situé à l'intérieur de la cité. On envoya donc les deux cadavres à Saffi où ils turent inhumés dans le cimetière des chrétiens, qui est extérieur à l'enceinte de Saffi, pi'èsde Bàb Cha'ba.
Lorsque le même sultan Moulaye H'açan mourut et qu'on le ramena à Rabat, on ne voulut point le faire passer par la porte de la ville pour l'inhumer dans le cimetière. Ce cimetière est situé contre le mur d'enceinte ; on pratiqua une lîrôche dans la muraille et on tit passer le corps par cette brèche dans le cimetière ; de cette façon, si le corps était entré en ville, il n'y était au moins pas entré par la voie ordinaire. Un caïd de Tétouan enfin, il y a quelque trente ans, nommé Si Moh' ammed es Slâoui, fut puni par le sultan sur la plainte de la population pour avoir laissé entrer deux cadavres en ville.
C'est que la mort est une force destructive contagieuse ; et l'inhumation n'est pas autre chose qu'une suite de rites qui ont pour objet de préserver de cette contagion ceux qui sont particulièrement obligés d'approcher du cadavre et tous les membres de l'agglomération en général. C'est là l'origine des rites de deuil qui ont tous le caractère de purifications destinées à libérer de la mauvaise influence ceux qui s'en étaient imprégnés au voisinage du mort .
Il est tellement dangereux en elîet d'approcher celui-ci que l'on ne le porte au cimetière qu'avec de grandes précautions, et qu'afin d'échapper autant que possible à la contamiiKilion inévitable, tous les nicnibrcs présents de la comnuiiiaiilé en prennent leur |)art en portant tour à tour