L'AIME DU MORT
chacun pendant un instant la bière où repose le cadavre : on sait que cette coutiune est répandue dans tous nos pays musulmans. C'est pour cela encore que la marche du convoi est aussi accélérée que possible alin de diminuer la durée de la période dangereuse pour les assistants.
On comprend que Tonne s'embarrasse pas de toute cette complication de rites pour un étranger et qu'on ne court pas volontiers pour lui les dangers que ces rites ont pour but d'écarter. Aussi l'indigène qui meurt en pays étranger n'obtient toujours qu'une inhumation très sommaire; même chez les morts il sera à part, comme il était à part dans la société des vivants. C'est pourquoi la mort en pays étranger est considérée comme le plus grand des malheurs.
Celui qui meurt en pleins champs est le plus à plaindre de tous : son âme ne cesse d'errer dans les lieux où il est mort et elle est une menace pour les passants. Même si l'on ne se représente pas cette âme sous la forme d'une ])ersoune spiiiluelle, on pense que le sang versé ne cesse pas d'exhaler des influences pernicieuses. En lui réside une énergie mystérieuse, celle de la vie, que les hasards ont déchaînée et sous l'influence de laquelle il est dangereux de se trouver.
Cette énergie n'est cependant pas conçue nécessairement comme mauvaise, elle peut aussi dans certain;^ cas cire favorable; elle est surtout ce que les circonstances la l'ont. Nous reconnaissons ici le caractère ambigu d'une force sacrée; et cela nous expli(|uc pour(|uoi on gi-ossil (rime pierre aussi bien le kcrUoùr de rélraiigcr t|uc les las de
pierres sacrés et les tombeaux des saints dont nous avons parlé jadis.
La vertu de ces derniers n'est pas due uniquement à la baraka spéciale du saint, elle prend sa source aussi dans le caractère sacré de toute espèce de mort. Aussi ne doit-on pas s'étonner de rencontrer dans tous ces cas la même pratique du jet ou du dépôt des pierres que nous avons étudiée et qui s'explique toujours ici de la même façon par un double transfert d'influences (1). Seulement, dans le cas du kerkoûr de l'étranger la mauvaise influence du mort prédomine et c'est pour cela qu'on jette la pierre, tandis que dans le cas du marabout c'est la bonne qui prévaut, et c'est pour cela que l'on dépose pieusement cette pierre. Nos hommes ne manquent pas de suivre le premier de ces usages et ils envoient chacun leur caillou sur les kerkoûr.
Voici enfin El Qala'a, ville indigène (pi. XXV, fig. 49) qui ressemble aux autres petites villes de la région ; nous campons sous ses murs, encore dans des jardins, mais nous ne songeons qu'au repos et nous passons notre journée et celle du lendemain dans notre tente : la fièvre s'est considérablement amendée et nous allons pouvoir demain, sans plus nous attarder au milieu des sâguia funestes, gagner les régions salnbrcs des Heh amna (2), où le vent âpre des plateaux courbe les llcurs odorantes des narcisses.
(\) Mrrràhech. I, p. 401.
(2) Ln lin dp ne voyas,'o a paru dans Merràkech, I, pp. 299-309 et pp. 179-202.
48. — DeiiiiuU, L'iiloui'i'e de rciRi'uik' liabiliirllc de cotte région (p. 216i.
11... W. — \..k:. nilu, Il cj,,l., .., |»lilr ull.' in.h^cnr , [j. Zii).
1 1 Mai (1 ). — Nous n'avons pas été reçus courtoisement à Amismiz : le caïd est en très mauvais termes avec son voisin, le seigneur du Goundâli, et comme nous avons été bien accueillis là-bas, nous le sommes mal ici. On m'interdit de sortir de la casba, si ce n'est pour me mettre en route vers la côte, on me fait même savoir qu'on ne me laissera pas me promener dans la ville. Tant de sévérité ne nous touche pas beaucoup, parce que devant être à Mogador à date fixe, nous n'avons pas le loisir de poursuivre nos études ici.
Nous employons toute la matinée à écrire des lettres et à mettre sous presse des échantillons de plantes que nous avons pu rccucillirsurlcsj)enlcs de l'Atlascn dérobant quel- (pies instants aux observations géographifpics et sociologiques. Le caïd, «[uoicpic que mal disposé, nous envoie pour-
(!) Suite du chapitre V. Cet itinéraire a été suivi en ^90^; nous avons aussi fait état d'observations faites dans les mêmes pays au cours de voyages effectués dans nos missions de 4900, 1904, 1906 et 1907.
tant une nioûna convenable : on ne se croit jamais dispensé, en ce pays, du devoir de l'hospitalité, même envers un ennemi, du moment ({u'il est un liôle. C'est ce caractère sacré de riiôte f[u'exprime énergiquement le proverbe arabe : Ed' d'if d'ùf'aln hoûh, c'est-à-dire: « L'hôte est hôte même chez son père », autrement dit : le père lui-même n'a plus de droits sur son hls, lorsque celui-ci, vivanl hal)iluellement séparé de lui, est momentanément son hôte, et il lui doit les égards que comporte l'hospitalité.
Avec du temps, de bonnes paroles et de grandes promesses, on arriverait à adoucir le caïd et à séjourner ici ; mais aujourd'hui il est intraitable. Si Bou Médiène a essayé en vain de l'amadouer, et le sentencieux Si T'ayeb, en apprenant son insuccès, déclare: Houwa hh'ûl kheça l'aoûd, ma lelqâh là mehmez ou là mechh'ûh', c'est-à-dire, en traduisant honnêtement : « Il est comme cette partie du cheval que ne peuvent atteindre ni l'éperon ni la cravache ! »
Bien que l'accès de la ville nous soit interdit, nous la traversons cependant pour en emporter un souvenir ; mais elle n'offre rien de bien intéressant à un coup d'oeil aussi superficiel. Ce ne sont que de vieilles masures en terre sèche, pour la plui)art écroulées et dont un grand nombre demeurent sans habitants. La ville se divise en deux agglomérations, dont l'une entoure la casba du caïd, et dont l'autre est Amismiz proprement dite, petit bourg campagnard, (Ion! les liabilants s'enorgueillissent pourtant.
Le ndchûzni Si T'ayeb était scandalisé (|uc j'appelasse ironiquement Amismiz une dechra : « 11 y a un minaret?