LA PLAINE 23S
me répondil-il, et une soiilqa (peLit marché). » Voici en effet la mosquée avec son minaret 'pi. XXVI, fig. oO) : elle est fort insignifiante ; et voici le marché qui est aussi médiocre. Le reste de la ville n'est que ruine et décrépitude.
Si T'ayeb ne se doute pas qu'il vient de donner là, avec une spontanéité décisive, une définition sociologique de la cité. Quand il ajoute, pour m'édifier davantage sur le rangd'Amismiz, qu'il y a dans ce pays des maréchaux ferrants et divers autres artisans, il complète son inconsciente délinition : un marché permanent avec des artisans, c'est la ville ; une éghse communale et une casba, c'est la cité.
La piste que nous commençons à suivre se déroule à perte de vue; sous le soleil cuisant, nos hommes sont fatigués de ce départ en plein midi et cheminent mollement. Mais nous nous lançons avec joie dans la plaine, avides de la roule libre et des horizons lointains. Nous avons dit ailleurs (1) l'émotion du voyageur dans les grands espaces; la plaine lui donne des ivresses que le monlagnard ne connaît pas. Les officiers résidant au Sahara, les tourisles visiteurs des Hauts-Plateaux algériens, les voyageurs des plaines du li'oûz marocain, ne perdent jamais le souvenir des chevauchées rapides vers les buts reculants, des silencieuses rêveries dans les interminables marches au ])as, des évocations de l'inlini dans la contemplation des horizons (pii fuient.
La montagne a ses amants : « Jamais, dit .lean-.Tacques Rousseau, jamais pays de plaine, quelque beau (pi'il lût, ne
(1) Mcrrâlcecli, I, pp. 21)7-208 ol !<■ passage citi^ cI'Ai-gi.stin Ukhnauii.
parut tel à mes yeux. Il me faut des torrents, des rochers, des précipices à mes côtés, qui me fassent bien peur » {Conf., I, 4). Il est vrai que la montagne donne des émotions violentes parce que l'homme s'y sent écrasé : humilié de sa petitesse, l'ascensioniste môme, dans l'orgueil de son escalade, sent sa victoire précaire.
La plaine au contraire satisfait les instincts dominateurs: le cavalier y prend possession de l'espace et s'y enivre du sentiment de son indépendance. Puis la monotonie et l'imprécision de l'étendue emphssent l'âme d'une force et d'un calme croissant. La mer elle-même n'engendre pas ces exaltations tranquilles, car la barre brutale de son horizon brise l'élan de l'âme humaine. C'est seulement dans l'immensité des plaines que l'homme s'élève en toute paix vers son ciel : les grandes et belles religions sont filles des plaines brûlantes ou des plateaux glacés.
Voilà les réflexions qu'au pas allègre de notre monture nous roulions en notre esprit, dans l'éblouissemcnt d'un dur soleil de midi ; cependant nos hommes se mettaient péniblement en route : ils invoquaient pour un heureux voyage Sidi Mcgdoûl et Sidi Ouasmîn, les saints patrons de Mogador et de la montagne voisine de cette ville. Au nord la ligne vaporeuse et bleue des Jbîlct était peu distincte à l'horizon; au sud, nous longions les derniers contreforts du puissant Atlas ; parfois la dentelle de ses crêtes s'échancre profondément :â traAcrs l'ouverture d'une vallée, on aperçoit d'autres cimes phis lointaines dont l'argent brille sur le ciel bleu.