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LA GEOGRAPHIE RELIGIEUSE

Nous traversons l'Oued Aker, en suivant la limite septentrionale des Guedmîoua et des Oulad Mt' a'; ceux-ci sont entièrement en plaine, tandis que les Guedmîoua sont en montagne et possèdent seulement un peu de plaine au pied de l'Atlas. Il est deux heures quand nous passons devant Tizguin qu'on aperçoit à gauche en bas de la montagne, et il est trois heures un quart quand nous traversons l'Oued Ait Bourg, avec au fond la dechra du même nom. Moins d'une demi-heure après nous sommes devant celle d'Imiki : le sol est plat, la flore est celle des plaines cultivées de l'Algérie. Des haies de jujubiers, au milieu desquelles nous marchons, s'élance la grande linaire jaune.

Bientôt, devant nous, un peu à l'ouest, se montrent les hauteurs des Mtoûgga qu'il nous faut atteindre après demain. Quatre heures du soir sont passées quand nous quittons les cultures pour entrer dans une petite plaine caillouteuse, qui ne nourrit que des touffes de jujubiers rabougris. Nous avons laissé à gauche et au pied de la montagne le fameux marabout de Sidi Bon 'Atsmàn, dont le moûcern très fréquenté est célébré au mois d'août.

Il y a une géographie i-eligieuse des i)ays musulmans : queUiues saints sont universels, on les invoque de Bagdad à Marrakech, par exemple Sidi Abdelqàder el Jîlani, ce T'ir lemrâgueb, cet (( oiseau des hauts lieux », auquel sont dédiés maints pics inaccessil)les du Nord africain, comme au saint Michel du moyen âge chrétien. Mais les plus aimés sont les saints qui ont leur province nettement limitée : hier nous étions chez Moulaye Ibrahim,

aujourd'hui sur le territoire de Sidi Ah'med ou Moûga. D'autres ont un plus petit royaume mais n'y sont pas moins souverains, comme Sidi Rah'liTd ou Sidi Bou 'Atsman... Les plus petits cantons ont leur siijed, leur seigneur religieux, jusqu'au sanctuaire anonyme que fréquentent seules les femmes d'un village, jusqu'au simple cercle de pierres où traînent les Hoches de laine et les sachets d'étoffe, dieu ignoré, en qui se confient les plus humbles mais non les moins touchantes espérances.

Le monde marocain est plein de pèlerins qui voyagent pour visiter les sanctuaires renommés, de malades qui vont leur demander la santé, de pauvres qui errent de sanctuaire en sanctuaire, hébergés dans les zaouia, dans les casba, dans les moindres villages, car tout le monde respecte le sâïh', c'est-à-dire celui qui parcourt le monde en ascète, vivant du pain que Dieu lui envoie chaque jour (1). Et le Maroc apparaît aux Marocains comme la terre bénie où l'homme pieux est toujours protégé par une puissance divine. Les noms mêmes des villes et des pays, ceux des vallées cl ceux des montagnes éveillent chez lui tout d'abord l'idée du bon saint qui les habile, (Un- aux méchants, pitoyable aux malheureux.

Vers ipialrc heures et demie, nous sommes en face des gorges (le l'Acif cl Mèl : par sa ])r()fondc coupure ou aperçoit au loin la crCle blanclic du Jbcl Tigoùga dans le Soûs. Nous n'arrivons au bord de l'Acif cl Mèl ([u'ù (pialre heures

(1) Le Maroc inconnu, de Mouliéras, csl le récit des i)érégi'iuations d'un sâW.

LA RECHARA DU MARAROUT 239

quarante : sur la rive droite du fleuve nous voyons de loin Imi n ou Acif et dans la gorge même nous apercevons maintenant Dur Lemmech.

L'Acif el Mêl porte le même nom que Tîn Mêl; il serait intéressant de rechercher si d'autres accidents géographiques ou d'autre lieux sont dénommés Mêl dans l'Afrique du Xord: cela éclaircirait peut-être la signification de ce mot.

Maintenant nous descendons la rive droile de l'Acif el Mêl et à cinq heures vingt, nous sommes à Dàr Akîma : il est six heures cinq quand nous atteignons la declira des Aït Abeï (prononcé comme le français <( abeille "i, qui appartient aux Guedmîoua. Nous sortons alors de leur territoire pour entrer chez les Mcjjàt', grande fraction originaire d'une tribu du Sud.

La terre est pauvre et caillouicusc; à scpl heures du soir, après une après-midi de marche lente, nous arrivons à la zaouia de Sidi Ah' mcd ou Moûça où nous camperons, le plus près possible des habitations. Au Maroc, à la limite de deux tribus, il y a peu de sécurité, et Ton nous reconunande fort de nous méfier des volevu's. Il n'est pas certain ([uc les gens de la zaouia eux-mêmes n'en soient pas.

Ce ne serait pas un exemple uniquedc marabouts voleurs : ils ne mauquenl pas dans l'Arri(|iie du Nord, et ne laisscnl pas que d'être honorés. Ou doil dire cpi'ils ne volcnl que des étrangers. Quant aux marabouls qui exercent le métier de hechchtîr, ils sont innond)rables : ou sail cpie le hcchchnr est celui qui fait rendre l'objel volé l\ la viclime d'un vol,

moyennant une rémunération. En ce sens, presque tous les marabouts sont des bechchâr, car en pays africain, il n'y a guère qu'un marabout qui puisse mener à bien de telles négociations entre des gens appartenant à des groupes différents et souvent ennemis. Seulement du bechchâr au receleur, puis au voleur, la distance est petite et beaucoup l'ont franchie.

La différence que nous établissons entre le voleur et le gendarme se conçoit surtout du point de vue éthique. Nous avons parfois entendu des personnes au courant des choses du Maroc amuser leurs interlocuteurs en déclarant que dans ce pays le maraudeur et le garde champêtre sont souvent le même personnage. Mais, dans les sociétés primitives, tant que le point de vue moral ne prévaut pas, il n'existe pas de différence entre le criminel et le policier, car ces deux états exigent les mômes aptitudes.

Les marabouts chez qui nous campons ce soir sont des Semlâla: c'est une population de chérifs c[ui habite le Soûs. Ils se disent descendants d'Idrîs et prétendent qu'ils ne sont devenus chleùh' que par leur séjour prolongé parmi les Berbères. Cette explication ne nous satisfait guère, mais « Dieu est le plus savant », comme on dit en arabe.

Les chérifs Semlâla tiennent sous leur domination religieuse la plus grande partie du Soûs et le Petit- Atlas. Leur chef est actuellement Sidi Moh'ammcd ould H'occïn ou H'achem. Le Makhzcn le craint tellement qu'il a fait naguère emprisonner son fils, qui parlait en pèlerinage à la Mecque et qui est mort à Tanger.

LES SEMLALA ET LES FILALA 241

D'après la croyance populaire, une dynastie de Semlâla succédera à la dynastie actuelle des Filàla et l'on dit en manière de proverbe: Ouwwelha Filâla ou âkhirha Semlâla, c'est-à-dire: « Son commencement (en parlant de « la fin du monde») sera le règne des Filàla et elle se terminera par celui des Semlâla. » Ce dicton, colporté sur les marchés et souvent répété dans ces dernières années, a été un des éléments de la campagne religieuse contre la dynastie actuelle, représentée par Moulaye 'Abdel'azîz. Use rat tache aux récits de l'eschatologie populaire dont nous aurons occasion de parler dans un autre travail.

On interprète ce proverI)e en disant que les Filàla marquent l'époque de corruption générale qui sera un des signes avant-coureurs de la fin du monde. Au contraire, l'avènement des Semlâla signifiera le règne de la justice, sous la domination du Mahdi ou « Maître de l'heure ». Ce rapprochement est facilité par la légende qui dit que le t'ehel ou « tambour » de Massât sonnera pour annoncer la venue du Mahdi. Massât est une ville du Soûs dont le nom est toujours môle aux conceptions cschatologiqucs du Magrib. Là, dit-on, se trouve une mosquée enterrée dans les sables et de laquelle on entendra sortir le son du t'ehel {\).

Le chérif des Semlâla qui réside à Ilir', au Tazerouàlt, est le descendant du célèbre Sîdi Ah'med ou Moûça, enterré là-bas, et le chef de l'association religieuse qui porte

(i) Voy. René Basset, Relal. de Sidi Drahim. Cf. supri'i, p. i. Edm. Doutté. — Missions au Maroc.

le nom du saint. On sait que les adeptes de cette espèce de confrérie, les Oulâd Sîdi Ah'med ou Moûça, prétendent tenii" de leur saint patron une haraka qui leur permet d'exécuter de surprenants et périlleux tom's de saltimbanques. Ils exercent le métier d'acrobates ambulants, non seulement dans toute l'Afrique du Nord, mais encore en Europe et en Amérique. Ils s'engagent par troupes dans les cirques, et sont sur les programmes un numéro fréquent : ils retournent ensuite dans leur pays jouir du capital qu'ils ont ainsi amassé.

On remarquera la grande ressemblance qui existe entre la confrérie des Oulàd Sîdi Ah'med ou Moûça et celle des Oulâd Sîdi Rah'Ji'àl que nous avons décrite. Mais la renommée de ces derniers est bien moins grande ; ils ne voyagent pas comme lem-s émules du Soûs, ou du moins leurs déplacements sont strictement régionaux. L'étude de ces associations religieuses à caractère primitif ne peut manquer d'être féconde pour la sociologie du Nord de l'Afrique.

Les marabouts seraient désii^eux de nous voir et de nous retenir un jour ici, mais nous sommes pressés et peu en train de faire des observations ; aussi, pour gagner du temps et échappera rinlcrrogaloirc, nous décidons de camper dans le mellàh', car il y a ici un mellâh' de Juifs indigènes, qui est assez important. Dans ce pays les mellâh' sont providentiels et quand SiT'ayeb nous a dit tout â l'iieure: « Il vaut mieux camper à la zaouia de Sîdi Ah'med parce qu'il y a un mellâh' », on comprenait que, d'après lui, cette raison était décisive et ([u'il attachait h ce mot l'idée do toutes

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lu...',0. — \<iiii laiiiosi|ui'i' d' \iiiisiniz avec Miii uiiiKiit'l (p. 235).

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