LES MAGASINS A GRAINS
les commodités de la vie dans le Sud du Maroc. Dans les petits mellàh' de ces pays en effet, on trouve à se ravitailler aisément, non seulement en orge et en poulets, mais aussi en viande et même en pain.
Les Juifs d'ici sont riches et détiennent de grandes quantités de grains: ils les emmagasinent dans des paniers cylindriques posés debout sur la terrasse de leurs maisons, ce qui donne de loin à celles-ci une apparence caractéristique (pi. XXVI, fig. 51). Ces paniers sont habituellement en roseaux enduits de bouse de vache : ils sont usités chez tous les Berbères du Sud du Maroc. Des emmagasinements semblables s'observent dans le centre de l'Afrique (1).
Un ou deux malades se présentent, mais le médecin est fatigué de traiter, aussi il les renvoie à Si Bou Médiène qui les renvoie lui-même à notre cuisinier Moulaye'Ah. Celui-ci est en même temps un chérif ; au Maroc la quahté de chérif lorsqu'on n'y joint pas la sainteté, la puissance ou la richesse, ne confère aucune vénération spéciale. Les chérifs, spécialement les chérifs ichicides, pullulent, mais ne jouissent d'aucune considération : c'est à peine si leur litre leur permet d'extorquer à leurs coreligionnaires les plus crédules quelques maigres aumônes.
Je découvre à cette occasion que, depuis une semaine, Moulaye'Ali donne, en mon nom et à mon insu, des consultations et déhvre même des médicaments qu'il me dérobe. J'exige qu'il me remette ces médicaments, mais il ne peut me
(i) P. ex. IhiuKL, Mni/en Loijoiic, p. 84.
donner qu'un paquet de poudre blanche qui fait les frais des traitements qu'il institue et que je reconnais pour être simplement de l'alun. Si Bou Médiène apprend à son tour, avec indignation, qu'il se permet d'écrire en son nom des amulettes et de les vendre, usurpant ainsi sa qualité de chérif de haute volée.
Nous réprimandons sévèrement le chérif cuisinier et nous découvrons aux yeux de tous sa fourberie ; mais ses clients ne nous croient pas et continuent à avoir confiance dans ses lumières, en sorte que nous finissons par le laisser faire. Et Si T'ayeb murmure entre ses dents : Lkedh elmzelleff, t'âh'l el qoiilla ou bqà z zit rna'alleçj, ce qui signifie : « Le mensonge bien tordu (comme la corde bien tordue et solide), la cruche est tombée et l'huile (qu'elle contenait) est restée suspendue (au clou où la cruche était accrochée). »
12 Mal — Nous partons à six heures moins dix et nous revenons pendant quelque temps sur nos pas en remontant la rive droite de l'Acîf el Mêl, puis non loin de la zaouianous traversons le Soûq el H'âd ou marché du dimanche. Les marchés au Maroc sont le plus souvent situés aux bordiu'es des tribus et constituent ainsi une sorte de terrain neutre où les gens des tribus ennemies peuvent se rencontrer en dehors des hostilités. On sait (|uc les limites tics tril)us sont des zones désertes et dangereuses, leur passage est toujours délicat pour une personne isolée ( 1 ).
Ce matin le marché est encore presque vide, nous Iraver-
(1) Voy. .MoL'LiÉRAB, Maroc inconnu, passim.
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sons la rivière et nous remontons ensuite dans la plaine vers le Sud-ouest ; il est huit heures moins cinq lorsque nous passons à Tazari, devant la casba de Mzoûda, qui est au pied de la montagne et à côté de la qoubba de Sidi Ah'med ou 'Ali, qui a, dit-on, la spécialité de guérir les chancres ou nomvâr.
Nous n'empruntons que peu de temps le territoire des Mzoûda et nous entrons dans une grande plaine caillouteuse et stérile que l'on nomme Bou Jmâda et qui appartient aux Idouîren: ces Idouîren sont siyâb (pi. de sâïb), c'est-à-dire insoumis et n'ont pas de dechera dans la plaine. Ils n'y ont que des 'c?:://), c'est-à-dire des sortes de fermes où ils abritent leurs bestiaux, des « écarts ».
Ils descendent dans la plaine faire paître leurs troupeaux, moissonner, travailler quelques terres ; mais, dès qu'il est question de payer des impôts, ils se retirent dans les montagnes que nous apercevons sur notre gauche: aussi la plaine a-t-elle l'air presque inhabitée.
Ces Idouîren sont toujours en lutte avec les Mzoûda; ils sont eux-mêmes continuellement déchirés par des querelles intestines et les meurtres sont chez eux très fréquents; ce sont enfin de grands voleurs qui terrorisent les régions environnantes. Ils avaient jadis un caïd pai-liculier, mais il a été emprisonné cl les Idouîren n'ont plus qu'un khalifa qui dépend du caïd Mzoûdi et qui n'a du reste qu'une autorité nominale.
Hr)u Jmûda est une plaine remplie de galets et |)cu ferlilc, (|ui s'étend jus(|M'à l'oued des Idouîren; nous y clicmi-
nons par une belle journée mais sous un soleil brûlant. Autant la route est sèche et âpre, autant les rares passants ont l'air farouche et hostile. A neuf heures trente nous passons devant un 'azih ; à neuf heures cinquante, nous apercevons à droite et au loin la casba du caïd Ould bel Bachîr, qui est située sur le territoire des Oulad bon S'ba' (1) pendant qu'à notre gauche s'étend le Jbel des Idouîren, peu élevé, mais très rude.
Peu après dix heures, la plaine ingrate s'interrompt et nous marchons sur les alluvions d'épandage d'un petit oued: à sa sortie de la montagne se trouve un 'azih isolé. Puis la plaine reprend .de plus en plus caillouteuse, et vers onze heures nous marchons dans d'énormes galets ; il y a là une vaste étendue de pays sans aucune habitation. Rien à perte de vue que les gros cailloux blancs et les jujubiers revêches que couvrent des milliers d'hélices blanches (xérophiles) : on conçoit avec peine comment ces animaux peuvent résister à une telle chaleur. De plaine en plaine, dans le silence écrasant de la lumière, les stries de l'air enfiévré dansent devant nos yeux.
A midi enfin, nous sommes à la vallée de l'oued Qahîra ; le pays devient plus riant, le sol est fécond, la population estplus pacifique, le makhzen mieux assis. Voici la maison du khalifa, bâtie à côté d'une maison de caïd ruinée ; les caïds ont presque tous la même fin : lorsqu'ils tombent en disgrâce,
(1) On prononce be s's'ba' àe mt^mc qu'on dit BeJqilc'cra (que nous écrivons « Belkasscm »); mais le sens n'est pas douteux : c'est abou s' s'bà , » le pure dti lion ».