GRANDEUR DU AR
le Nord du dépai'temenl de Gonstantine. Nous assistions, au cours d'une tournée d'instruction de demandes en écorcement de chènes-lièges, à la séance d'une jmiVa, car l'avis de cette asscmJjIée est pris avant l'autorisation. L'énumération des demandes suivait paisiblement son cours lorsqu'un grand vieillard à longue barbe blanche traversa le plus naturellement du monde les rangs de l'assemblée, qui était assise par terre sous un olivier.
D'un autre cette incorrection eût été relevée, mais il jouissait probablement de quelque considération car tout le monde se tut. Il se tenait devant moi debout et sans parler; puis élevant ses mains à la hauteur de sa tête il se mit à dénouer gravement son turban. Ensuite l'ayant ôté et restant tête nue, il se baissa, le déposa à mes pieds et sans rien dire retourna s'asseoir à trois pas de Ih.
J'appris alors que cet homme avait été gravement insulté par un habitant du village et qu'il venait demander satisfaction pour son honneur outragé ; le geste qu'il venait de faire était une des formes habiluellcs du 'âr. La grandeur de cette attitude par laqueUc le musulman le plus misérable force l'attention et sollicite la justice du plus puissant m'avait ému : j'écoutai gravement la requête du vieillard.
Et je pensais que nous aurions parfois dû envier ce que nous détruisions : les anciens emporteraient avec eux dans la tombe la simplicité de ce geste. Par delà le vieillard dénouant son turban sous l'olivier j'entrevoyais le déclassé qui fait rédiger sa plainte sur papier timbré dans l'olTicine d'un écrivain. Certes nous avons extirpé c|uclques vices de
la société indigène; mais nous avons aussi aboli maints usages dont nous aurions dû admirer la noblesse.
A huit heures et demie, nous nous arrêtons près d'une habitation dépendant encore d'Imi n Tanout pour attendre un de nos muletiers qui s'est mis en retard. Le chemin que nous suivons n'est fréquenté qu'exceptionnellement par des voyageurs européens, et je suis de nouveau un grand objet de curiosité ; le mkhâzni Si T 'ayeb est obligé d'écarter doucement les importuns en leur disant : Ben âdam hh' âlkoum c'est-à-dire : « c'est un homme comme vous... »
Enfin nous repartons à neuf heures cinq : jusqu'ici nous avons descendu la rive gauche de l'oued Imi n Tanout que nous avions traversé presque aussitôt après notre départ, maintenant nous quittons cette rive et nous prenons une direction nord-nord-est. Nous sommes en montagne, mais c'est une montagne sans grands accidents, plutôt un plateau, ondulé, caillouteux et malgré cela bien cultivé.
A notre droite et à notre gauche s'élèvent des collines de deux à trois cents mètres de hauteur; tout le pays est déboisé, pas un arbre ne profile au loin sa silhouette. A perte de vue se succèdent des ondulations de terrain égales entre elles, à pentes malaisées, mais sans important changement de niveau. C'est une route pénible, toute en montées et en descentes. Notre marche est lente, car nos muletiers sont fatigues et toutes nos bêtes ont été estropiées dans le passage du col de Tizi n Miri.
A dix heures moins dix nous voyons à gauche le village d'Imi n l'aïn ; c'est toujours la même tribu qu'Inii n Tanout,