DISPARITION DES JUIFS DE TRIBU
friables s'étant désagrégées, les collines semblent être à étages et prennent l'aspect d'une vaste bâtisse : on dirait que des murs réguliers et concentriques ont été construits pour soutenir la terre.
Les passants que nous croisons nous dévisagent d'un oeil hostile : les Mtoûgga sont sauvages, leurs têtes rasées et nues leur donnent l'air farouche. Nous ne rencontrons pas un seul Juif, car il n'y a pas de mellâh' chez les Mtoûgga ; il est pourtant à croire que jadis il en fut autrement. Les Juifs paraissent avoir disparu de la plupart des tribus du H'oûz à une époque relativement récente.
Nous savons que Léon l'Africain en signale dans des tribus où il ne s'en rencontre plus aujourd'hui, par exemple dans les H'âh'a (l). Les Juifs n'ont susbsislé en colonies importantes que dans les pays de montagnes et dans ceux où l'on [)arlc berbère. Partout ailleurs les mellâh' sont relativement rares et peu importants, à l'exception des mellâh' des villes de la côte et de ceux de quelques grandes cités, qui sont, on le sait, de formation plus récente.
Leur présence dans ces villes est actuellement justifiée par des nécessités d'ordre économique : les Juifs comptent parmi les meilleurs artisans du Maroc et là comme ailleurs ils ont la spécialité du courtage et de la banque. Mais IcMii- présence dansl'Atlas et dans leSoûsestaucoiilraire très ancienne et leur nombre y dépasse de beaucoup celui que
(I) Lkon, in Ramnnio, \, loi, A, li. ; \"i \>. Cf. sous réserves ce que dit Slouscii, in Arch. Mar., IV, I cl 2. \'oir d'aillcui's lYniiméralion de Massionon, Maroc, p. 157.
pourraient faire supposer les besoins économiques de celte région.
En résumé, ils ont disparu des pays arabisés pour se maintenir dans les pays restés purement berbères. Il est probable que beaucoup furent massacrés, qu'un plus grand nombre furent convertis de force à Tislamisme et cjue les autres se réfugièrent chez leurs coreligionnaires des pays chleûh'. C'est donc dans le Soùsquese trouvent aujourd'hui les plus grandes communautés juives. Or, tandis que le H'oûz, comme le R' arb et tous les pays dominés par le Makhzen, ont vu leur industrie décliner d'une façon lamentable, c'est dans le Soûs que se trouvent aujourd'hui les plus nombreux et les plus habiles artisans du Maroc; les Juifs sont parmi eux au premier rang.
On est donc amené à conclure que la disparition des Juifs du H'oûz a été une des causes de la décadence industrielle de ce pays ou tout au moins qu'elle a coïncidé avec cette décadence.II n'y a plus aujourd'hui que le Soûs où l'on sache traiter les minerais de fer; au moins on y connaissait celte métallurgie h une époque très récente ; les meilleurs fusils indigènes, les meilleures lames de koumwiyn, c'est-à-dire de poignards, viennent du Soûs.
Les habitants du Maroc septentrional au contraire sont tombés dans une telle misère industrielle que c'est à peine s'ils savent forger le fer et qu'ils se contentent, pour fabriquer quelques outils informes, des déchets de l'Europe. C'est ainsi que Londres leur expédie j)ar cargaisons les cercles de fer des roues de ses vieux omnibus !
LE MTOUGGUI 263
Vers cinq heures et quart le pays est toujours montueux et encore plus pierreux: nous descendons dans une gorge, petite et sauvage, où coule un ruisseau médiocre : ce chemin nous mène rapidement à un oued sur les rives duquel est assise la casba du caïd des Mtoûgga : c'est Tiggui (pi. XXIX, fig. 55). Il est six heures cinq, nous voudrions bien ne pas pénétrer dans la casba, pom' esquiver les interrogatoires et camper tranquillement un peu au large, mais le caïd luimême est devant son château et force nous est d'aller le saluer : l'entretien est d'ailleurs extrêmement bref, car il veut évidemment bien marquer aux yeux de tout le monde qu'il n'a avec nous aucune espèce d'accointance et de notre côté nous ne demandons qu'à nous éloigner. Nous prenons donc congé presque aussitôt et nous laissons Si Bou Médiène répondre aux questions de ce seigneur.
Le Mtoûggui est un homme qui doit avoir cinquantecinq ans, petit, les épaules voûtées, le visage un peu renfrogné ; ses yeux sont grands, ses sourcils noirs, sa bouche large, sont teint très blanc. Il marche généralement appuyé sur un bâton, le chapelet toujours en main, récitant continuellement son dzikr. Il est musulman rigide et paraît fort dur, mais on dit qu'il est bon avec sa tribu ; il ne se résout à y sévir que difficilement et après avoir pris conseil.
Toujours habillé d'un selhiim ou burnous blanc, sous lequel il porte une ye/Zà/jt-j, la tête ceinte d'une rezza ou turban, blanche et brodée de soie jaune, il ne sort de sa résidence qu'avec une forte escorte de nègres armés de fusils. Si 'Abdehnàlck esl plulôl un homme de conseil c[u'iiii homme
de combat. ; moins grand seigneur que Si T'ayeb, par exem])le, il est aussi plus rusé diplomate, et il excelle à brouiller les tribus entre elles pour les dominer toutes.
Après avoir fait boire nos bêtes dans l'oued, nous repartons et, comme aucune dechera n'est en vue, nous campons sur un plateau affreusement pierreux à un kilomètre de la casba, que nous apercevons. Une demi-heure après SiBou Médiène revient : le caïd lui a fait un bon accueil, lui a déclaré qu'il aurait désiré nous retenir dans sa maison, mais qu'il a respecté notre désir de camper en plein air et que d'ailleurs il' est en cemoment très souffrant. C'est son premier nîc/îao^irz' qui nous fournit ce qui nous est nécessaire.
Afin d'éviter les consultations, je continue à passer pour un h'arràh, malgré que je n'aie aucune des connaissances qui se rapportent à cette fonction. Mais, juste punition de ma supercherie, le mchâoùri s'empresse aussitôt de me questionner sur l'armement, sur l'organisation des armées, sur les différences qu'il y a entre les guerres européennes et les guerres marocaines. J'ai quelque peine à dissimuler mon ignorance spr ces sujets, mais il est enèore moins savant que moi: il paraît se faire une idée fort médiocre des armées européennes, soit qu'il exagère à dessein son appréciation' défavorable, soi l faute d'avoir expérimenté nos armes.
• Nous essayons de reclifier doucement son jugement, mais Si B<iu Médièné nous fait remarquer que nous nous exprimons avec trop de modération ; il faut lui dire que l'armée française compte des millions et des millions de soldats.