FRANÇAISE
Jean et Charles m'ont demandé de parler encore de Carillon. « C'est un nom, disent-ils, qui nous fait grandir d'un pouce en cinq minutes, tant il nous rend fiers de notre race. » Je le veux bien, mais à la condition que Jean et Charles, et tous les autres, vous me chantiez les beaux vers df notre poète national Crémazie :
0 Carillon, je te revois encore, Non plus, hélas ' comme en ces jours bénis, Où, dans tes murs, la trompette sonore Pour te sauver nous avait réunis. . .
Bien !. . . Sentez-vous comme c'est doux d'être Canadien ? 0 Carillon, tu seras toujours impre^ nable dans le cœur des petits de chez nous !
Mes petits amis, le fort de Carillon était bâti à mi-chemin entre le lac Georges et le lac Champlain.
Le 8 juillet 1758, les troupes françaises, sous le commandement général de M. de Montealm, attendent, dans le fort de Carillon, l'arrivée de l'armée anglaise. A midi et demi, l'armée anglaise apparaît, puis s'avance dans un ordre admirable devant les retranchements silencieux.
Pas un coup de feu. Et les colonnes anglaises s'avancent, s'avancent toujours ; elles veulent simplement enlever la position à la baïonnette; elles sont à quarante-cinq pas du fort. Soudain on entend : « Feu ! » Montealm a donné le signal. La bataille est commencée Un ouragan de fer et de plomb laboure les colonnes anglaises qui, dans la tempête, poursuivent leur marche à travers les abattis placés tout exprès sur leur chemin. Le feu des Anglais répond au feu des Français. Ah ! si vous aviez vu le brouillard, si vous aviez vu le feu, si vous aviez entendu la fusillade ! C'était terrible ! . . . Les Anglais n'en peuvent plus, ils reculent. Mais Abercromby, leur commandant, ordonne de recommencer l'attaque. Ils reprennent leur élan ; c'est l'élan du désespoir. Ils tombent, se relèvent foulent aux pieds les
cadavres, crient, jurent et s'avancent. Quelle journée, mes petits amis ! Les masses anglaises luttèrent ainsi pendant sept heures. Sept heures ! Ce furent, vous comprenez, des heures d'angoisse et de triomphe. Tout vous conter serait trop long, mais je puis toujours vous dire que M. de Montcalm était beau à voir au milieu de ses braves. Quelle activité ! quelle bravoure ! Il est partout à la fois, et stimule l'ardeur des soldats. Et puis, Bourlamaque, Senezergues, Lévis, Pouchot, ceuxlà aussi sont des hommes ! Si vous aviez vu les Canadiens quand Lévis leur cria : Eîi avant, les Canadiens ! Ah ! je vous promets que MM. de Raymond, de Saint-Ours, de Lanaudière, de Gaspé, leurs commandants, n'eurent pas besoin d'aller les chercher par la main. Les Anglais, mes enfants, tombaient comme les blés qu'on fauche l'automne. C'était triste de voir culbuter les beaux grands montagnards d'Ecosse, et les autres de même, mais il fallait bien les empêcher de prendre le fort de Carillon. Aussi pourquoi voulaient-ils le prendre ? Quand les Anglais eurent assez de morts à compter, ils décidèrent de s'en aller. N'empêche que la journée du 8 juillet 1758 fut une belle journée pour les gens de chez nous.
Mais il faut que je me hâte.
Après la bataille de Carillon, nos pères continuèrent de se battre. Ils avaient bien des rai-
sons pour ne pas se laisser prendre sans rien dire, je vous assure. Les Anglais n'étaient pas des gens commodes. Ça ne faisait pas longtemps qu'ils avaient déporté les Acadiens. Le massacre du l)on Père Rasles, missionnaire chez les Abénaquis, les missionnaires chargés de chaînes et conduits en exil, les églises profanées et brûlées, des femmes et des enfants égorgés, les campagnes dévastées, il n'en fallait pas davantage pour faire comprendre à nos pères que les Anglais, les persécuteurs de la catholique Irlande, seraient des maîtres dangereux. Aussi ce ne fut pas chose facile, je vous le promets, de planter le drapeau anglais à la place du drapeau français chez nous.
La population du Canada était en 1759, de 82,000. (i) Eh bien ! savez-vous combien il fallut de soldats anglais pour vaincre ce petit peuple-là? Devinez... Remarquez bien que ces 82,000 ne comprenaient pas rien que des soldats : il y avait des femmes, des enfants, des vieillards incapables de porter les armes. Remarquez encore que ce monde-là était soumis depuis longtemps aux plus dures privations; l'on manquait de munitions comme on manquait de vivres. Cependant, mes petits amis, pour vaincre ce petit peuple de vaillants, il fallut environ 82,000 soldats anglais. Donc
(i) Le Canada de L. Dussieux, p. 213.
autant de soldats anglais qu'il y avait d'habitants en Canada. Ah ! si la France avait eu le temps et les moyens de nous secourir, toute l'Angleterre s'y serait mise et les Canadiens auraient tenu bon toujours.
L'année 1759 fut une année de malheur pour nous. Les Anglais envoyèrent contre Québec une armée commandée par Wolfe. Deux autres armées devaient le rejoindre. Le gouverneur Vaudreuil avait trouvé 15,000 soldats dans la colonie. Retenez bien ce nom de Vaudreuil, c'est le nom du dernier gouverneur de la Nouvelle-France; c'est le nom d'ù'n Canadien français qui souffrit beaucoup pour notre patrie. Vaudreuil donc avait rassemblé 15,000 soldats dans la colonie. Pour constituer cette petite armée on avait pris tous les hommes depuis seize ans jusqu'à soixante. En outre, il y avait 5,300 soldats de troupes régulières...
La lutte s'engagea plus ardente que jamais. Carillon et Saint-Frédéric tombèrent aux mains des Anglais, ainsi que Niagara. Puis le 27 juin Wolfe parut devant Québec. La chère cité de Champlain eut beaucoup à souffrir. Toute la basse ville fut détruite. Ensuite Wolfe essaya de débarquer du côté de Montmorency, mais il dut renoncer à son entreprise, après avoir perdu 600 hommes.
On était à riiutoinne, et Wolfe n'avait pas encore réussi à réaliser ses espérances. . . Une nuit, la nuit du 13 septembre 1759, Wolfe, avec cinq à six mille hommes, sans qu'on s'y attendît, passa par l'Anse au Foulon, et dans le plus profond silence, alla s'installer sur les plaines , d'Abraham. Quand le soleil se leva Montcalm vit les Anglais campés aux portes de la ville. Comment faire ?
Lévis était à Montréal, Bougainville était occupé audessus de Québec. Il fallait pourtant livrer bataille . . . Le combat commença. Wolfe et Montcalm étaient deux grands guerriers, mes petits amis. Des deux côtés la vaillance des soldats et des généraux fut admirable. Wolfe eut la poitrine traversée par une balle et tomba. Bientôt on vint lui dire que les Français fuyaient. . . « Je meurs content », répondit-il. Montcalm, lui, atteint de deux blessures, se maintint à cheval malgré la souffrance, et entra dans la ville. On lui annonça que dans trois heures il serait mort, et tranquillement il murmura : « Tant mieux, je ne verrai pas les Anglais dans Québec. » Sa mort fut