CHAPITRE V
Chicago. — L'Union Stock-Yard. — Le massacre des cochons. — Jacques, Anastasie et Sophie. — Freyschiitz, le chasseur tyrolien. — Une stampède. — Histoire d'un Frenchman from the old country. — Les noirs. — Les Ku-Klux-CIans. — Travail et protection. — L'émigration italienne. — Les Chinois en Californie. — Les opinions de Pipi-Afa. — Un incendie à Hong-kong.
Mardi. — Quand nous avons eu inscrit nos noms sur le registre de l'hôtel, le clerk nous a fait conduire à un appartement situé au deuxième étage, qui se compose de deux chambres, d'un salon et d'une salle de bain. Tout cela est éclairé par vingt-deux becs de gaz : nous les avons comptés. Les lits sont excellents et d'une propreté admirable. La salle de bain, où l'eau chaude et froide arrive jour et nuit, est garnie de piles de serviettes et de savons de toutes les formes et de toutes les couleurs ; il y a des tapis partout, et une pancarte clouée à la porte nous apprend que tout cela, y compris quatre repas par jour, nous coûtera 20 francs par tète. Je ne puis m'empêcher de consigner ces chiffres, parce qu'ils me semblent absolument inexplicables, étant donné surtout la valeur de l'argent dans ce pays. Depuis que je suis en Amérique, je ne cesse de m'extasier sur la cherté des fiacres et sur le bon marché des hôtels. Dans tous les pays du monde où j'ai voyagé, et la liste com-
mence à être longue, en payant mes notes d'hôtel, j'ai toujours eu la conscience que j'étais volé. Ici, quand j'examine ma note, je me sens pris de scrupules, et j'ai envie de demander au clerk s'il est bien sûr de ne pas s'être trompé à son désavantage. Aux Etats-Unis, les administrations publiques absorbent tant de filous, qu'il n'en reste plus beaucoup dans les affaires. C'est probablement à ce système permanent d'épuration qu'est due l'honorabilité très-réelle de la plupart des grandes maisons de commerce de ce pays. Pendant la Commune de Paris, tous les repris de justice avaient été nommés colonels : on ne volait plus du tout dans les poches ni aux étalages. Il y a du reste bien longtemps que M. Victor Hugo a péremptoirement démontré, dans son livre des Misérables, que si la société s'arrangeait pour donner seulement 50,000 livres de rente aux malfaiteurs, ils ne voleraient plus les flambeaux d'argent des évêques. Mais cette misérable société est ainsi faite qu'elle ne veut jamais s'arrêter aux solutions simples et pratiques.
Tout en déjeunant, nous avons tenu conseil pour décider de nos faits et gestes. Avant de partir pour le Far-West, nous avons quarante-huit heures à passer à Chicago : comment des touristes consciencieux doiventils employer ce temps ? Le Guide-book, que nous avons admis en tiers dans nos délibérations, et auquel nous en référons, nous donne tous les renseignements désirables. Au fond, j'aimerais assez une promenade sur le port, suivie d'une pèche à la ligne dans le lac. Il parait que le Alichigan recèle dans ses ondes des truites grosses comme des cachalots et des perches
merveilleuses. Mais ma proposition est accueillie d'une façon si méprisante par II,.., que je n'ose pas insister. On vient à Chicago, affirme-t-il, non pour pêcher à la ligne, mais pour voir tuer des cochons. Il est donc décidé que nous irons voir tuer des cochons. Du reste, je suis moi-même assez curieux d'aller voir cela. Un capitaine marseillais m'a, dans le temps, décrit les procédés employés. Il affirmait que les cochons étaient amenés, par leurs propriétaires, à l'orifice d'un mécanisme très-compliqué, mû par la vapeur. On mettait la machine en train, et, au bout de deux minutes, le cochon reparaissait à l'autre extrémité, transformé en saucisses. Si celles-ci n'élaient pas suffisamment assaisonnées ou que, pour toute autre cause, l'opération n'eût pas donné des résultats satisfaisants, il suffisait, disait-il, de faire aller la machine en arrière, pour voir reparaître le cochon tout en vie et prêt à subir un nouvel essai. J'ai toujours soupçonné les récits du capitaine d'être empreints d'une certaine exagération ; aussi je ne suis pas fâché de voir les choses par moi-même.
Comme nous avons négligé de nous munir de lettres de recommandation pour AI. Armour, l'Attila des cochons, nous allons exposer notre cas au banquier auprès duquel nous sommes crédités, et c'est munis d'un mot d'introduction de sa main que nous nous faisons conduire à V Union Stock-Yard.
Le commerce de la ville de Chicago, qui, aux États- Unis, n'est surpassé que par celui de New-York, a deux spécialités principales. D'abord la Cité des Prairies est devenue le plus grand marché de grains du monde entier : car c'est dans ses élévateurs que viennent
affluer toutes ces expéditions ^e blé qui inondent le marché européen : c'est aussi le pays de l'univers où il se tue le plus de cochons : on y abat également pas mal de bœufs, pour en faire des conserves. Mais le massacre des bœufs n'est rien en comparaison de celui des cochons. Un spéculateur du pays achète cent mille barils de lard, fin courant, ou en revend cinquante mille à terme. Les résultats sont, du reste, identiquement les mêmes que lorsque l'on opère sur des titres de Suez ou de Panama. Nous arrivons au beau milieu d'un krach, qui produit une grande émotion. Les vendeurs sont en train d'étrangler les acheteurs. On nous parle d'un monsieur, entre autres, qui fait une faillite de 6 millions de dollars. Seulement, à cause de la nature toute spéciale des opérations engagées, les liquidations prennent quelquefois une tournure originale. On nous cite un acheteur de mauvaise humeur qui, au lieu de se liquider, en payant tranquillement ses différences, s'est avisé de vouloir « lever » ses barils de lard. Les vendeurs, très-surpris, se sont rappelés qu'ils en avaient quelques milliers oubliés depuis bien longtemps sous un hangar. Ils les ont offerts. Mais alors l'acheteurastucieux enafait ouvrir un certain nombre, et, constatant qu'ils contenaient une foule de choses autres que du lard, a prétendu faire annuler le marché. Le procès va se plaider.
A côté de ces spéculations, il y a le marché régulier. L'établissement où l'on nous conduit, le plus important de tous, celui de MM. Armour et Cie, est un immense bâtiment à cinq ou six étages. A l'une des extrémités sont des parcs, où des trains de chemin de fer
viennent constamment décharger leur cargaison vivante et grognante. Les nouveaux arrivés poussant les anciens, ces malheureux animaux, affolés, se précipitent à l'escalade d'un plan incliné, en forme de triangle dont le sommet atteint le niveau de l'étage supérieur.
Nous y montons, de l'autre côté, par un escalier dont les marches sont toutes glissantes de sang. On nous fait pénétrer dans une grande pièce qui a l'apparence d'un véritable pandémonium. Je commence à croire que mon Marseillais a moins exagéré que je ne me le figurais. Des hommes à moitié nus, ruisselants de sang, courent de tous les côtés au milieu de machines d'apparence sinistre ; des débris sans nom couvrent le plancher ; des chaînes, armées de crocs aigus, retombent vers le sol, après s'être enroulées à des poulies pendues au plafond : à nos pieds, se trouve une sorte de puits carré, de 3 ou 4 mètres de côté, sur 2 de profondeur. Une porte à coulisse se relève : c'est alors que nous voyons la masse grouillante des porcs, dont une simple cloison nous sépare. La seule pression de tous ces corps en fait rouler douze ou quinze dans le puits. La porte retombe alors. Un homme saute au milieu d'eux, saisit le jarret du premier qui lui tombe sous la main et y enfonce l'un des crocs que nous avons vus. Le cochon, hissé aussitôt par la chaîne qui s'enroule sur un treuil à vapeur, descend lentement, la tête en bas, le long d'un plan incliné, en poussant des hurlements effroyables. Un homme l'attend au passage, qui d'un coup de couteau lui fend la gorge. Celui que nous voyons opéré de la sorte est le trois cent cinquante
millième tué dans ce seul établissement depuis le 1er janvier (je dis 350,000!). Un décliquetage le fait tomber, tout vivant encore, dans une cuve d'eau bouillante, d'où une grille en fer que fait mouvoir un excentrique le rejette, d'un coup sec, dans un défilé bordé de huit roues à brosses, faisant quatre ou cinq cents tours à la minute, qui enlèvent toutes les soies : et puis ces gros corps tout ronds tombent d'étage en étage, subissant à chaque instant une nouvelle transformation. Il en passe sept à la minute ! \ous les suivons jusqu'à la chambre, pavée de gros blocs de glace, où ils se refroidissent. Puis on nous fait arpenter l'atelier, où quatre cents charcutiers, tout en surveillant les guillotines à vapeur qui hachent la chair à pâté, confectionnent des kilomètres de saucisses et des lieues d'andouilleltes '. Nous voyons, à travers une buée infecte, les cuves, où des tonnes de saindoux mijotent sur de grands feux clairs ; les salles, où s'enfument vingt mille jambons. Un peu plus loin, nous enfilons une avenue bordée de quelques milliers de têtes pendues à des crocs, qui nous regardent par leurs yeux entr'ouverls sous leurs paupières plissées.
Pour le coup, je proteste énergiquement. Toutes ces têtes ont des physionomies si inquiétantes, qu'elles finiraient sûrement par donner le cauchemar. Chez certains, les muscles, tirés par en haut, donnent à la face, encadrée de ses deux oreilles ramenées en avant, un air de gouaillerie féroce et sinistre ; d'autres expriment très-clairement une abjecte terreur; quelques-uns
1 La maison Armour occupe trois mille cinq cents ouvriers. En 1882, on y a tué douze cent mille cochons.
témoignent d'une surprise douloureuse. Tout cela me choque d'au tant plus que j'ai toujours pensé quele cochon ne rencontrait pas, dans ce monde, les sympathies auxquelles il aurait droit. Seuls, quelques grands esprits, s'affranchissant des préjugés vulgaires, ont su découvrir tous les trésors d'intelligence et toutes les qualités du cœur qui feraient de ces philosophes, auxquels nous devons la Iruffe ! des compagnons charmants. Seulement, rehutés par les mauvais traitements de la race humaine, ils sont obligés de cacher soigneusement tout cela sous une apparence un peu lourde : j'en conviens. Mais voyez saint Antoine ! quand il s'est décidé à se retirer du monde, pour aller vivre dans un désert, a-t-il emmené avec lui un chien ? Jamais de la vie! Il savait bien qu'un chien le dérangerait continuellement dans ses méditations, s'accommoderait mal de sa nourriture habituelle et lui causerait mille ennuis, jusqu'au jour où. il se ferait bêlement piquer par un serpent ou gober par un caïman. Admirons la sagesse de ce grand saint qui a évité tous ces inconvénients en prenant pour compagnon de sa solitude un de ces petits cochons noirs, au museau recouvert de peau de chagrin, à la queue joyeusement tire-bouchonnée ; Diogènes à quatre pattes qu'on voit rôder dans toutes les villes de la basse Egypte. Il se nourrissait, tout seul, des dattes qui tombaient des palmiers, croquait avec délices les vipères, cobras et aspics qui abondent dans les rochers de la Thébaïde, et, pendant les récréations, il faisait, sans aucun doute, la joie des pieux solitaires, par ses petits grognements si expressifs et ses courses folles à travers le sable : sans compter que, lorsqu'il était gras,
il fournissait leur garde-manger de saucisses, qui devaient être bien précieuses, après les longs jeûnes en usage parmi les cénobites.
J'ajoute, et c'est un nouveau titre à ma sympathie, que, de tous les animaux, le cochon est le seul qui soit réellement marin. J'ai été embarqué, dans le temps, sur une frégate, la Cassiopée, où nous avons eu, pendant trois ans, à bord, un mouton du cap de Bonne- Espérance, nommé Jacques ; une chèvre indienne, qui s'appelait Anastasie, et une truie de Mozambique, qui répondait au doux nom de Sophie. Jacques était un abominable ivrogne qui, tous les matins, intriguait pour se faire donner cinq ou six boujarons d'eau-devie, et finit par mourir du delirium tremens : juste punition de ses débordements ! Anastasie avait un peu le même défaut : de plus, elle avait la manie de manger du tabac, ce qui donnait à son lait une odeur atroce de vieux cigare : enfin, un jour, à Bombay, elle a failli soulever une complication internationale. Un colonel écossais en grande tenue, roide comme s'il avait avalé un manche de gafle, était venu à bord pour faire sa visite officielle à l'amiral. Au moment où, debout à la coupée, il saluait le capitaine de pavillon, avant de s'en aller, Anastasie, prenant son élan, lui lança par derrière, dans son kilt, un tel coup, que le malheureux faillit tomber dans sa baleinière, la tête la première. II fallut lui faire de très-plates excuses, ce qui coûta à notre orgueil national. Tandis que Sophie, toujours correcte dans sa tenue, sachant reconnaître toutes les sonneries ou sifflets annonçant les repas, pour aller dans la batterie faire le tour des tables, était devenue, en peu de
temps, la favorite des matelots, qui la comblaient de biscuits et de fayols, et lui avaient même appris à jouer très-bien aux dominos. Aussi fut-elle ramenée à Brest et eut l'honneur de figurer au bal qui nous fut donné par l'équipage, à la salle de Venise. Puis elle fut offerte au gardien du phare du Portzic, lequel, moyennant une petite somme, s'était engagé à lui ménager une vieillesse heureuse. J'espère pour lui qu'il aura tenu parole.
C'était par ces raisonnements et par d'autres aussi concluants que je cherchais à décider mon compagnon de voyage à quitter bien vile cette horrible caverne. Malheureusement M... a été inexorable. 11 appartient à cette catégorie de touristes consciencieux qui veulent voir les choses à fond. Nous n'avions pas vu tuer les bœufs : il nous a fallu aller voir tuer les bœufs.
Je dois le dire, la première impression a été beaucoup moins répugnante que je ne le craignais. Les choses se passent avec un certain pittoresque. Sur une petite construction en planches, de forme bizarre, nous voyons un gros monsieur, en bras de chemise, qui se promène gravement, coiffé d'un chapeau tyrolien, orné d'une plume. Il chante d'une voix attendrie un lied allemand , où il est question de nuages blancs qui courent dans un ciel bleu, de ruisseaux serpentant dans les prés verts et des saucisses que mangent deux amants en se tenant la main! Enfin, toute la poésie de la naïve Allemagne ! Seulement ce qui nous semble extraordinaire, c'est que ce gros monsieur tient à la main une carabine, le canon dirigé vers le sol, et en lire un coup à chaque pas qu'il fait, comme pour
ponctuer les vers de sa canlilène amoureuse. Arrivé à l'extrémité de sa course, il dépose sa carabine, s'essuie le front, avale un grand verre de bière, et puis, nous apercevant, il nous invite d'un geste gracieux à venir le rejoindre, ce que nous faisons, en montant à une petite échelle. Quand nous sommes auprès delui, nous comprenons ce qui se passe.
Devant nous s'étend une rangée de vingt-cinq loges en charpente, semblables à des stalles d'écurie trèsétroites. A notre gauche, elles s'appuient au grand bâtiment dont nous venons d'explorer les étages supérieurs. Chacune en est séparée par une porte à coulisse. De l'autre côté, une porte agencée de la même façon les fait communiquer avec un grand parc contenant quatre ou cinq cents bœufs, qu'une dizaine d'hommes à cheval, armés de gros fouets, maintiennent réunis en masse serrée.
Au moment où nous arrivons, les loges sont vides et les portes de gauche fermées : un mécanisme quelconque ouvre tout d'un coup celles de droite. Vingtcinq bœufs placés au premier rang, cédant à la pression qui les pousse en avant, se précipitent dans l'espace libre qu'ils voient devant eux. Aussitôt qu'ils sont entrés, les portes retombent. Chaque animal se trouve alors isolé entre quatre murs de planches, élevés de 7 ou 8 pieds. C'est alors que le chasseur tyrolien recommence sa promenade. Il marche sur une sorte de passerelle qui domine toutes les loges. Chaque bœuf, en entendant sa voix, relève la tête : le bonhomme lui emoie alors, au beau milieu du front, une balle de sa carabine à répétition. Puis il passe à un autre. L'animal,
sitôt frappé, tombe foudroyé, et à travers la porte de gauche qui s'ouvre, il roule dans le sous-sol, où nous voyons s'agiter les bouchers qui préparent la viande. En moins de cinq minutes le Tyrolien a fini sa tournée et revient nous rejoindre. Il tue, pendant cinq ou six mois de l'année, de trois à six cents bœufs par jour ! Je lui ai demandé si c'était toujours avec la même carabine et sur le même air ; il m'a répondu qu'il changeait assez souvent de carabine, mais chantait toujours la même chanson. Il y tient, parce qu'elle lui rappelle une blonde enfant pour laquelle il a eu, dans le temps, un sentiment tendre.
Quand, non contents d'avoir appris l'art de tuer des bœufs à coups de fusil, nous en avons vu dépouiller et découper deux ou trois douzaines, nous quittons, à ma grande satisfaction, l'établissement de M. Armour. Nous donnons, cependant, un coup d'œil aux parcs. Ils sont aménagés pour recevoir, à la fois, cent cinquante mille cochons; quelques milliers s'ébattent joyeusement devant nous dans de grands enclos, sans paraître se douter du sort qui les attend. Ils sont presque tous noirs; suffisamment gras, sans être énormes : d'une bonne espèce qui rappelle notre race tonkinoise.
C'est encore la Prairie qui fournit cette immense quantité d'animaux. Presque tous arrivent du Kansas, de l'Illinois, de l'Ohio, du Missouri, de l'Indiana et du Kcntucky. La production dépend de la récolte du maïs qui sert à les nourrir. Sur bien des points aussi, on leur fait manger des débris de boucheries.
Disant adieu à ces intéressants cochons, nous allons visiter les parcs de bêles à cornes : ils peuvent en recevoir
vingt-cinq mille. Les provenances sont indiquées par les différences de race. Le Sud envoie encore des troupeaux d'animaux bien faits, aux cornes énormes, mais cependant peu susceptibles d'engraissement. C'est la race presque sauvage du Texas. Elle tend à disparaître par suite de l'introduction de reproducteurs Durham de premier ordre que les ranchmen font venir d'Angleterre. Leur influence se fait dès à présent sentir de la manière la plus évidente. Les ranchs de l'Ouest n'envoient déjà plus que des animaux qui montrent tous les traits caractéristiques auxquels la célèbre race anglaise doit sa réputation. Ces bœufs ont trois ou quatre ans. Ils ont été élevés absolument à l'état sauvage. Assurément ils ne sont pas aussi chargés de graisse que la moyenne des bœufs que l'on envoie, à la Villette, des bons pays d'élevage ; mais, malgré le long voyage qu'ils viennent de faire pour arriver ici, ils sont dans un très-bel état, et leur viande est superbe. Ils pèsent, sur pied, de 12 à 1 ,600 livres.
Le lecteur me rendra cette justice, que je n'abuse pas des statistiques. Cependant l'Union Stock-Fard de Chicago nous a déjà fait tant de mal ; il y a, dans le centre de la France, tant de petits ménages qui se sont vu enlever le plus clair de leurs ressources, en étant obligés de renoncer à l'élevage de leurs « vêtus de soie » ; l'industrie de nos herbagers me semble elle-même si menacée, que je crois uiile de consigner ici quelques chiffres qui donneront une idée de ce qui se passe là-bas.
En 1874, il est arrivé, sur le marché de Chicago, 4,258,379 cochons; en 1879, 4,911,913; en 1880,
7,059,355. En 1882, il y a eu une petite diminution, due à la mauvaise récolte de 1881. Cependant voici les chiffres officiels :
Cochons 5,816,937
Bœufs 1,582,237
Moutons 626,948
On voit que, sauf un léger arrêt, dû à une cause connue, la progression est constante. La consommation, locale et celle du Far-West absorbent à peu près la moitié du lard produit. Car c'est un fait bien caractéristique des mœurs domestiques américaines : un fermier du Kansas envoie ses cochons à Chicago, et se nourrit exclusivement du lard et de la charcuterie qu'il fait venir de la môme ville, sa femme étant incapable de lui préparer une autre nourriture.
L'autre moitié est envoyée dans l'Est et forme, engrande partie, le stock disponible que les Américains cherchent à faire pénétrer en Europe, malgré toutes les mesures plus ou moins ingénieuses prises par les gouvernements pour en gêner l'importation.
C'est au cours de cette promenade que nous faisons connaissance avec les fameux cow-boys dont il est tant question dans les romans américains. Il y en a toujours quelques centaines qui ont quitté les prairies de l'Ouest pour accompagner leurs bêtes jusqu'ici. Ils galopent de tous les côtés, montés sur des poneys maigres qu'ils semblent écraser : d'autant plus que leurs selles sont énormes. Elles ont un pommeau pointu, auquel pend le lasso ou lariat en cuir tressé. Les étriers sont en bois. Ils sont tous sales à faire peur et ont l'air de parfaits bandits.
Les journaux de ce matin racontent une assez curieuse histoire. Hier, une centaine de bœufs ont été pris d'une de ces folies passagères qui sont bien connues dans nos grandes foires de l'Ouest. Ici , on appelle cela une stampède. Toujours est-il qu'ils ont démoli la barrière de leur parc, ont enfilé au grand galop l'avenue qui conduit en ville, renversant les piétons et même les voitures qu'ils rencontraient : une douzaine de cow-boys sont partis à leurs trousses... tuant à coups de winchester ceux qui paraissaient les plus affolés. Quelques-uns sont arrivés cependant jusque sur les quais et se sont jetés à l'eau, d'où ils ont élé repêchés immédiatement par les soins des capitaines de goélette, ravis de l'occasion qui se présentait de donner de la viande fraîche à leurs équipages. L'affaire va occasionner plusieurs procès. Les propriétaires du troupeau et, peut-être, l'administration des Stock-Fards seront rendus responsables des accidents causés par les bœufs et aussi par les balles des cow-boys, qui n'ont pas toutes été à leur adresse.
Il n'est personne ayant un peu voyagé qui n'ait été frappé de l'extrême petitesse du globe terrestre. En quelque endroit qu'on se trouve, on rencontre toujours, sinon des gens de connaissance, du moins des gens dont on connaît tous les tenants et aboutissants. Une fois, ayant amariné un pirate chinois que nous venions de canonncr pendant deux heures, je trouvai à bord un homme qui était né à trois lieues de Grancey, mon pays natal. J'ai encore vérifié aujourd'hui la vérité de ce principe. En sortant du Stock-Yard, nous étions allés visiter des chevaux. Et, par parenthèse, je ne suis pas enthousiaste de ce que j'ai vu. En fait de chevaux
américains, nous ne connaissons, en France, que des trotteurs et des animaux tout à fait hors ligne qu'on a jugés dignes de faire le voyage. Mais, d'après ce que j'ai vu dans les rues de New-York et ce que je vois ici, les chevaux de commerce ordinaire sont certainement fort inférieurs aux nôtres. Ils ont surtout le rein trop long et les memhres postérieurs bien insuffisants. Il est vrai qu'ils ne coûtent pas cher. La plus belle paire de chevaux qu'on m'ait montrée valait cinq mille francs, et le marchand faisait entendre que ce n'était pas son dernier prix. On leur laisse toujours aussi de grandes queues traînant par terre, auxquelles on a l'air de tenir beaucoup, mais qui, chez nous, dépareraient des carrossiers. Pendant que je causais avec le marchand, il me dit tout à coup, en me montrant un jeune homme qui examinait un cheval :
« Alais voilà aussi un Français du vieux pays! A French man front the old couniry! » (Cela veut dire un Français qui n'est pas Canadien.) a
Et il me présente un beau garçon de vingt-cinq ans environ, à la barbe fauve, que je prenais pour un cow-boy pur sang, car il en avait l'uniforme : immense chapeau de feutre blanc relevé par devant, à la polichinelle, chemise de flanelle grise et, en guise de chaussures, de grandes bottes portant sur le devant une plaque de maroquin rouge, en forme de cœur, timbrée du nom du fabricant, en grosses lettres dorées.
Dès que ce « França, de France », comme disent les Canadiens, m'eut dit son nom, je sus tout de suite à qui j'avais affaire, car j'avais connu très-intimement un de ses oncles, et j'avais aussi entendu parler de ses
aventures. L'histoire en est trop curieuse et, j'ajouterai, trop symptomalique pour que je ne la consigne pas ici. M. Maubert (ne cherchez pas, je préfère le désigner par un faux nom) est le fils d'un grand manufacturier. Il y a deux ans, il revenait d'Angleterre, où il avait été terminer son éducation chez les Jésuites, et où, notamment, il avait étudié à fond l'art de la boxe, pour lequel il a, du reste, des aptitudes toutes spéciales, étant bàli comme l'Hercule Farnèse. Peu de temps après son retour en France, un jour de Fête-Dieu, il suivait paisiblement la procession dans son village, quand trois Alphonses de la ville voisine trouvèrent joli d'insulter le Saint Sacrement d'abord, et puis, accessoirement, les personnes qui lui faisaient cortège, parmi lesquelles se trouvaient sa mère et ses sœurs. Maubert, bien heureux de trouver celte occasion de se faire honneur de ses petits talents devant ses concitoyens, demanda des explications à ces trois sympathiques personnages, et leur Opposa des arguments si convaincants, qu'en moins de cinq minutes, ils étaient tous les trois sur le flanc. En tout autre pays ou en tout autre temps, une pareille opération lui aurait valu les félicitations des autorités et l'estime de ses concitoyens. Les autorités firent verbaliser la gendarmerie, et quelques uns de ses concitoyens estimèrent qu'il eut mieux fait de se contenter d'écraser de son dédain les trois Alphonses ! ! ! On entend souvent des raisonnements de cette force-là. Toujours est-il qu'au bout de quelques semaines, il comparaissait devant un tribunal foncièrement républicain et surtout foncièrement effrayé de l'épuration projetée. Il y avait incapacité de travail.
Haubert fut admonesté d'abord, condamné ensuite à trois semaines de prison. II a sagement mis la frontière entre lui et ces charmants robins, qui, dans peu de temps, seront peut-être bienheureux de l'avoir sous la main pour les défendre contre leurs aimables protégés : ses parents lui ont donné cent cinquante mille francs, et il est venu fonder un ranch dans la Nebrasca. Au moins, là, on n'est pas gêné par les gendarmes pour se défendre quand on est attaqué. Ses affaires marchent à merveille. Il vient d'amener ici son premier convoi de bœufs.
Je fais monter notre nouvelle connaissance en voiture avec nous, et nous l'emmenons dîner au Grand Pacific. C'est un vrai monde que ce Grand Pacific. Il est monté sur un pied encore plus colossal que le Fifth Avenue, de New-York. Il paraît qu'il peut recevoir deux mille cinq cents voyageurs, et il est presque plein. Les corridors sont de véritables dédales, dans lesquels je me perds régulièrement toutes les fois que je sors de ma chambre. Le service est fait exclusivement par des nègres, ce qui me donne encore l'occasion de constater combien les premières impressions s'effacent difficilement. J'ai passé toute ma première jeunesse sur la côte d'Afrique, en plein pays de production du « bois d'ébène » , pour employer l'expression des négriers auxquels nous donnions la chasse. Depuis ce temps-là, je ne peux plus voir un noir qui ne soit pas tout nu, sans éprouver le sentiment pénible qu'inspire toujours la vue d'un malheureux caniche affublé d'un costume de marquis; et quand j'aperçois une négresse vêtue d'autre chose que d'un anneau dans le nez, je
me sens pris, instinctivement, de ce mouvement de compassion qu'on a pour les guenons qui, dans les cirques, figurent sur la corde roide, en costume de danseuse.
Le question des noirs est encore une des questions ouvertes aux Etats-Unis. Cependant elle crée ici bien moins de difficultés qu'on n'eût pu le supposer. Après la guerre, on a commencé par essayer de les renvoyer en Afrique, où quelques âmes charitables avaient, déjà depuis quelques années, fondé, à l'intention des esclaves libérés, un petit Eden, qui s'appelle Libéria, où se trouve un ensemble merveilleux de tout ce qui fait le bonheur des nègres : des cannes à sucre sauvages dont on lire du rhum, des patates, qu'on mange, des cocotiers, ornés de quelques singes pour donner le bon exemple et engager à faire de la gymnastique; enfin, de grands marais et une température moyenne de trente-cinq degrés à l'ombre, pour donner la fièvre aux blancs qui s'aviseraient de souiller de leur présence ces lieux enchanteurs. Je n'y ai jamais été, mais ceux de mes camarades que leur mauvaise étoile a conduits dans ces parages en font des récits fantastiques. Les noirs de Saint-Domingue, délivrés de la domination française, se sont immédiatement donné un empereur, un code civil et une noblesse impériale, dont ils faisaient tous partie, et qui avait à sa tête les ducs de Troubon-bon et de la Marmelade et les marquis de la Crète à Pierrot. A Libéria, les esclaves libérés, venant des États-Unis, sont tous juges ou colonels comme leurs anciens maîtres, sauf quelques douzaines qui s'intitulent présidents. Seulement, corrompus par la civilisation,
ils ne se contentent plus des joies pures et simples qui suffisaient à leurs ancêtres, et ne comprennent plus que deux bonheurs sur la terre : piller les caisses publiques et réduire en esclavage les populations indigènes du voisinage, afin de les vendre pour avoir du vvisky. Seulement, ces nobles aspirations trouvent malaisément à se satisfaire. D'une part, il est bien difficile de voler la caisse, parce qu'elle est toujours vide; de l'autre, les nègres des environs ont pris un goût très-vif pour leurs bons cousins de Libéria, et ce sont eux qui maintenant viennent faire des invasions sur le territoire de la république, pour en manger les habitants.
Tous ces déboires ont dégoûté les philanthropes, qui semblent avoir renoncé à l'idée de renvoyer leurs frères noirs en Afrique. Du reste, pendant les premières années qui suivirent la fin de la guerre, les nègres, soutenus dans les Etats du Sud par les politiciens du Nord et ayant la majorité, puisqu'on leur avait donné le droit de vote, s'étaient arrangé une existence idéale. Ils se nommaient à toutes les fonctions, et vivaient, eux et leurs amis, en rançonnant les blancs qu'ils soumettaient à la plus atroce des tyrannies, et qui n'avaient même pas la consolation de recevoir des lettres d'encouragement de M. Victor Hugo : car chacun sait que cet illustre ami de l'humanité a tellement versé de larmes sur les malheurs de John Brown et de tous les Dombrowski et Crapulinski de la Commune, qu'il ne lui en est jamais resté pour ceux que ces braves gens avaient assassinés, à Harper's-ferry ou à la Roquette. Dans la Virginie et la Floride, il y eut, notamment,
des histoires de viols dont le récit fait dresser les cheveux sur la tête.
Heureusement les hommes qui, pendant quatre ans, venaient de tenir tête, un contre dix, aux armées du Nord, n'étaient pas gens à supporter longtemps pareil état de choses. La justice, tout entière entre les mains de leurs ennemis, ne faisait rien pour eux : ils surent se défendre eux-mêmes. Il se forma, dans tout le pays, une série d'associations secrètes, connues sous le nom bizarre de Ku-Klux-Clan, qui réussirent, en très-peu de temps, à remettre les choses sur un autre pied. Quand un noir était signalé par les journaux comme ayant commis quelque nouveau méfait, il ne lardait guère à être surpris dans son lit par une douzaine d'hommes masqués, armés jusqu'aux dents, qui le menaient jusqu'à l'arbre le plus voisin et l'y pendaient haut et court. Les autres se le tinrent pour dit, et tout rentra, à peu près, dans l'ordre. Quant au gouvernement, il intervint seulement par la nomination d'une commission d'enquête parlementaire, qui publia une centaine de volumes de dépositions : après quoi l'on ne s'occupa plus de la question.
On entend cependant encore assez souvent parler de viols, dont les femmes blanches sont les victimes. Chaque fois qu'un fait de ce genre se produit, la population pend immédiatement les coupables sans forme de procès. Depuis quinze jours à peine que nous sommes en Amérique, j'ai déjà lu dans les journaux deux de ces histoires. Il s'est même produit, à l'occasion de l'une d'elles, un fait caractéristique. D'ordinaire le verdict du coroner explique par un suicide la mort
du lynché, ce qui met fin à toutes les poursuites qui pourraient se produire, au civil comme au criminel. L'autre jour, les jurés de je ne sais quelle bourgade des environs de Charleston se sont sentis si sûrs de leur affaire, qu'ils ont dédaigné d'avoir recours à cette fiction judiciaire. Ils ont dit : « Nous avons examiné le corps d'un tel qui, ayant commis le crime de viol, a été immédiatement et très-justement pendu par les citoyens », et l'affaire en est restée là. Il est difficile de poser plus nettement le principe que chacun a le droit de se rendre justice. Dans le Sud, il paraît qu'une très-notable portion des anciens esclaves s'est mise résolument au travail des plantations, comme petits fermiers; jouant de la manière la plus impitoyable, vis-à-vis de leurs enfants, et quelquefois d'autres noirs salariés par eux, le rôle des anciens commandeurs du vieux temps. Il est certain que, même avant l'abolition de l'esclavage, on n'a jamais produit autant de coton que maintenant. Mais beaucoup d'autres se refusent à tout travail et vivent uniquement de maraudage et aussi de la vente de leur vote en temps d'élection : c'est une industrie qui ne chôme guère. De temps en temps, il se passe des faits bizarres qui montrent quelles étranges cervelles habitent ces grosses tètes crépues. En avril 1879, par exemple, une centaine de nègres, hommes, femmes et enfants, débarquaient, un beau malin, d'un bateau du Missouri, à Wyandotte, dans le Kansas. Ils paraissaient très-misérables. Quand on leur demandait ce qu'ils venaient faire, ils répondaient qu'ils n'en savaient rien eux-mêmes, ayant obéi à une inspiration d'en haut ; mais que le bon Dieu y pourvoirait, De good Lord
could be trusted! Pendant quatre mois, il en arriva constamment dans les mêmes conditions. A la fin de l'automne, ils étaient plus de quinze mille. Ils ne travaillaient pas, mais étaient très-tranquilles et acceptaient avec reconnaissance les dons que leur faisaient différentes sociétés charitables. Jamais on n'a pu savoir au juste ce qui les avait pu faire partir des Etats au Sud, d'une si étrange façon. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que cet exode continua pendant deux ans : puis il cessa tout à coup. On a calculé que plus de cinquante mille étaient arrivés de la sorte. Ils ont fini par être absorbés par les Etats du voisinage.
Partout ailleurs qu'en Amérique, la suppression de l'esclavage n'a pas lardé à être suivie par la suppression des esclaves eux-mêmes. A Bourbon , douze ans après 1848, les cinq sixièmes des anciens esclaves auraient disparu, morts de la misère causée par leur paresse, et surtout d'ivrognerie. Au cap de Bonne-Espérance, si j'ai bonne mémoire, la proportion fut encore plus forte. En Amérique, au contraire, leur nombre va croissant. Il augmente même très-rapidement. En 1860, il y avait aux Etats-Unis 4, 441, 330 nègres ou mulâtres ; en 1870, 4,880,009; en 1880, 6,580;793; soit un accroissement de 34 pour 100. La population blanche, dans le même temps, n'a augmenté que de 29 pour 100, immigration comprise. Si cela continue, les Yankees, qui se sont donné tant de peine pour délivrer les nègres, seront conquis par eux, comme les Tartares l'ont été par les Chinois, ou il leur faudra supprimer le suffrage universel. S'ils ne prennent pas ce parti-là, ils seront obligés, ou de faire fonctionner d'une ma-
nière permanente les Ku-Klux-Clans, dans toute l'étendue des États-Unis, ce qui n'est guère pratique; ou de subir le joug des descendants de Cham, ce qui ne l'est guère davantage : car, au bout de dix ans de ce régime, on en arriverait à un Soulouque quelconque '. V a-t-il lieu d'espérer que les fils des anciens esclaves seront rendus de beaucoup supérieurs à la génération actuelle par l'instruction qu'ils reçoivent? Ce qui s'est passé dans le monde entier n'est pas fait pour le faire croire. Il ne faut pas parler de quelques brillantes exceptions complètement sorties de leur milieu et qui, d'ailleurs, n'ont, pour la plupart, dans les veines que des traces infinitésimales de sang africain. Malgré les affirmations souvent intéressées de négropliiies de profession de l'école Schœlcher, il est bien manifeste que la race noire est absolument inférieure à la blanche. Quand ils fréquentent les mêmes écoles, on remarque que jusqu'à quatorze ou quinze ans les jeunes nègres sont souvent égaux et quelquefois supérieurs à leurs condisciples blancs; mais ensuite, tout à coup, au moment de la puberté, leur intelligence semble s'atro-
1 a. Si la population de couleur s'emparait définitivement du
pouvoir dans un ou plusieurs des Etats du Sud, et que les blancs découragés en vinssent, un jour, à se lasser de l'obligation où ils se trouvent, de renverser la majorité du nombre par la force et l'intimidation, ce jour-là, je le prédis, les blancs seront obligés d'émigrer dans un autre État, où leur race soit en majorité...
g Y a-t-il quelqu'un qui croie que si l'intelligence directrice
de l'homme blanc venait a manquer à l'habitant du Sud, d'origine américaine, ce dernier serait capable de faire fonctionner à lui seul nos institutions?.. . Elles ne pourraient pas subsister dix ans... »
(Discours de AI. Jones, le célèbre député de la Nevada [républicain], au Congrès.)
phier. La faculté du raisonnement paraît surtout leur faire défaut. Quand un peuple s'est-il trouvé dans de meilleures conditions pour prospérer que les Haïtiens? Ils héritaient d'un pays d'une fertilité presque fabuleuse, complètement mis en culture et enrichi par le travail accumulé de nombreuses générations : l'agriculture, à la suite de longues et nombreuses expériences, en était arrivée à un état de perfectionnement tel, que Saint-Domingue avait presque le monopole du marché européen ; le climat empêchait d'ailleurs la race blanche de leur faire concurrence ; enfin, une guerre suffisamment longue et qui avait élé, en définitive, victorieuse pour eux, aurait dû leur donner la cohésion nécessaire aux nations et faire sortir du rang les personnalités dignes de la gouverner. Dans des conditions presque identiques, les colons anglais avaient trouvé Washington, et les insurgés espagnols, Bolivar. Si l'on veut remonter plus haut, on voit des Spartacus sortis des ergastules romains. A quoi les Haïtiens ont-ils abouti ? Ils n'ont produit que des bêtes fauves, comme Dessalines et Toussaint-Louverture ; ou plus lard, des grotesques comme Soulouque, dont le règne a marqué le point culminant de leur civilisation, et qui, personnellement, paraît avoir été le plus beau produit que cette civilisation ait pu tirer de la race nègre. A tout prendre, j'aime mieux Ketchwayo qu'il a fallu renvoyer chez les Zoulcus, que seul il savait conduire ; ou même, ce pauvre Coffee Calcallee, le roi des Ashantees. C'est vrai qu'il avait la passion des sacrifices humains; mais, au bout du compte, cela ne regardait que ses sujets, qui l'adoraient, et depuis que
les Anglais ont été le tracasser à Coomassie, tout y va de mal en pis.
Aux Etats-Unis, ceux (!es noirs qui veulent travailler restent généralement dans le Sud, où le climat leur assure le monopole de l'agriculture. Quelques-uns cependant viennent dans le Mord et, sans y être bien chaleureusement accueillis, n1y sont plus, comme il y a vingt ans, l'objet d'une proscription sociale absolue. Ainsi, une loi spéciale leur garantit le droit d'être reçus dans tous les wagons, comme dans tous les hôtels. Mais il a fallu une loi pour cela, et ils n'usent de ce droit qu'avec une grande discrétion, ayant probablement appris par expérience qu'une autre manière de faire pourrait bien leur attirer des désagréments. Par le fait, je n'en ai pas encore rencontré. Sur un point, l'opinion publique est intraitable. Elle n'admet pas les mariages entre nègre et blanche. L'autre jour, pendant que nous étions à New-York, un Roméo, couleur de suie, mais fort riche, paraît-il, a épousé, à Long- Island, une Juliette blonde comme les blés. L'heureux couple ayant paru dans un café, peu de jours après la cérémonie, les consommateurs les ont immédiatement pris et leur ont infligé un ducking, c'est-à-dire un bain dans une mare du voisinage, sous le fallacieux prétexte de blanchir l'heureux époux. Sur d'autres points, on a enduit les infortunés conjoints d'une couche de goudron, puis on les a lâchés dans les rues, après les avoir roulés dans un lit de plume éventré. Dans ce pays-ci, la liberté est illimitée; seulement, dans la pratique, elle est souvent sujette a quelques tempéraments.
En général, ceux qui sont dans le ATord trouvent à s'y employer à des professions domestiques qui ont peu d'attrait pour le véritable Américain. Ils ont donc eu l'heureuse chance de ne faire nulle part concurrence au travail blanc. S'il en avait été autrement, on peut être sûr qu'en étant affranchis, ils n'eussent fait que passer de fièvre en chaud mal. Car la question du travail comme celle de la protection est un des sujets sur lesquels les Américains ne badinent pas : en quoi ils ont bien raison, car elles sont absolument solidaires l'une de l'aure.
Il est une vérité économique bien connue : c'est que, en ce qui concerne l'ouvrier ordinaire, la concurrence amène toujours les salaires au niveau exact de ses besoins réduits à leur plus simple expression. Seulement, plus une civilisation est développée, et plus ce minimum de besoins est élevé. Ce qui était un bon confortable pour une famille de l'âge de pierre serait la misère pour un paysan de nos jours. Un ouvrier basque d'il y a cent ans marchait nu-pieds, comme tous ses voisins, sauf peut-être un ou deux notables du canton : il n'en était pas plus malheureux pour cela. II y a cinquante ans, son fils ne pouvait déjà pas se passer de sabots : son petit-fils se considère comme le dernier des misérables, s'il n'a pas des souliers aux pieds. Dans une certaine mesure, tout cela est parfaitement légitime. Cependant vous lui faites payer plus cher celte satisfaction quand vous frappez d'un droit d'importation les souliers ou les cuirs, pour permettre au fabricant de chaussures de lutter contre la concurrence des pays où les ouvriers, ayant moins de besoins, ne
portant pas de souliers, par exemple, peuvent vivre plus économiquement et, par conséquent, se contentent de salaires moins élevés. Seulement, si vous protégez de la sorte l'industrie du patron, il est indispensable que vous protégiez également celle de l'ouvrier, c'està-dire son travail, en empêchant le patron de faire venir des ouvriers de ces pays où Ton ne porte pas de souliers : car, alors même que ceux-ci se mettraient à en porter, leurs femmes et leurs enfants, restés dans leur patrie et en ayant conservé les usages, leur coûteraient moins à entretenir que les familles des ouvriers français auxquels ils pourraient donc faire une concurrence désastreuse sur le marché du travail. L'état social auquel on arrive de la sorte est assurément artificiel et contraire à toutes les théories des économistes. Mais les chemins de fer et les bateaux à vapeur sont aussi des créations artificielles qui imposent des situations en conséquence ; lâchés dans un pays civilisé, des économistes feraient autant de dégâts qu'un bœuf qui arrive dans une boutique de faïences, car, avec les facilités de transport qui existent, c'est seulement par des moyens artificiels que, d'une part, les patrons peuvent s'enrichir et, de l'autre, les ouvriers gagner des salaires qui leur permettent de vivre en prenant leur part légitime de l'extrême civilisation qu'ils contribuent à entretenir. Sans l'emploi de ces moyens, toutes les richesses se concentreront entre quelques mains, et la facilité donnée aux riches d'aller chercher le travail à l'étranger, là où il est moins cher, forcera le reste de la nation à adopter le genre de vie des pays les plus pauvres.
Il est facile de s'en convaincre en prenant un exemple. Dans une locomotive, le travail représente plus des quatre cinquièmes du prix de revient. Il est clair que si les ouvriers français se font payer 5 francs la journée quand les Allemands se contentent de 3, un métallurgiste français sera obligé de fermer son usine si les locomotives allemandes ne payent pas un gros droit d'entrée. L'outillage ne fait rien à l'affaire, ou du moins ne peut avoir qu'une influence tout à fait momentanée, puisque, si l'on invente en France un outillage spécial, les Allemands s'empressent de l'imiter. Des droits protecteurs seuls peuvent rétablir l'équilibre.
Mais supposons ces droits établis. Le métallurgiste français gagnera encore bien plus d'argent, en remplaçant ses ouvriers à 5 francs par des Chinois qu'il ne payerait que 30 sols. Et encore, à ce prix-là, les Célestes feraient de grosses économies, qu'ils s'empresseraient d'envoyer chez eux, car ils ne mangent qu'un peu de riz et de morue, boivent de l'eau cbaude à peine colorée par quelques feuilles de thé, et l'idée de mettre des vêtements quand il fait chaud leur semble le comble du ridicule. Si Ion permetà cet industriel d'agir de la sorte, nos ouvriers ne pourront plus lutter avec cette nouvelle concurrence qu'en adoptant les mêmes usages. Faudra-t-il donc qu'eux et leurs familles prennent l'habitude de se promener presque tout nus pendant l'été?
Il ne faut pas croire que ce danger soit absolument chimérique. Je puis affirmer que l'affaire a été déjà sérieusement étudiée. Il y a quelques années, j'avais
été chargé d'arranger une difficulté survenue entre le gouvernement local de la Cochinchine et plusieurs maisons américaines établies en Chine, auxquelles on avait donné une concession que le gouvernement métropolitain refusait de ratifier. J'avais tous les jours des entrevues avec les chefs de ces maisons venus en Europe pour discuter une transaction. Sur ces entrefaites éclata une grève dans l'un de nos centres manufacturiers les plus importants. Les Américains avaient à ce moment, à Macao, cinq ou six cargaisons de coolies chinois prêts à être envoyés en Californie, où on les demandait pour la construction d'un chemin de fer. L'un d'eux eut l'idée de les proposer aux manufacturiers français dans l'embarras. Les condilions d'engagement étaient exceptionnellement favorables, à cause d'une famine qui sévissait dans le sud de la Chine; les compradorcs garantissaient le travail de leurs hommes pendant dix ans pour un salaire de 1 fr. 50 par jour environ, autant qu'il m'en souvient. En quelques semaines trois mille coolies pouvaient être amenés à Marseille. Si l'affaire ne fut pas poussée, c'est que les Américains craignirent des troubles et crurent le gouvernement incapable de protéger la liberté du travail. Supposez une invasion de cent mille mineurs du Yu-Nan arrivant dans le bassin d'Anzin. Des ministres choisis parmi les économistes les plus convaincus sont au pouvoir : auront-ils le courage de se cantonner dans leurs principes et de voir jeter sur les grandes routes un demi-million de Français ? Et s'ils ont ce courage, ce que je ne crois pas, auront-ils le pouvoir d'empêcher ces Français d'assommer les Chinois ? Sui-
vant qu'il s'agit de religion et d'honneur ou d'économie politique, il faut se laisser guider par des mobiles différents. Dans le premier cas, on doit avoir pour devise : Fais ce que dois! et dans le second : Fais ce que peux !
J'espère que le lecteur me pardonnera cette digression. Elle était nécessaire, parce que, ayant parlé de la question des noirs, je voudrais aussi dire un mot de celle des Chinois qui, en ce moment, passionne fort l'Amérique : et il m'a semblé d'autant plus utile d'exposer les raisons économiques qui menacent de provoquer dans ce pays une véritable crise, que, selon moi, les hommes d'Etat européens peuvent s'attendre, dans un avenir prochain, à voir des questions analogues se poser chez nous.
Jusqu'à présent, on a admis, aux Etats-Unis, qu'un homme aimant le travail, pour peu qu'il eût une intelligence ordinaire, qu'il fût économe et que sa santé ne vint pas à lui manquer, devait arriver à l'aisance en vingt ans environ. On veut que la différence entre les dépenses obligatoires et son salaire soit suffisamment grande pour qu'elle puisse, ens'accumulant, constituer le capital nécessaire. Or il est connu que partout la concurrence fait toujours baisser les salaires au niveau exact des besoins : pour en arriver au but qu'on se proposait, il a donc fallu fausser complètement les lois de l'offre et de la demande, et établir le marché du travail sur des bases absolument artificielles... L'équilibre ainsi obtenu est instable, car il est toujours menacé, d'un côté, par l'importation des produits étrangers; de l'autre, comme je l'ai dit plus haut, par
l'immigration d'ouvriers originaires de pays où les besoins sont moindres.
Le premier de ces deux dangers a été supprimé par le régime de la protection à outrance, et cela d'autant plus facilement que les puissances européennes, imbues des idées libre-échangistes, n'ont, pour ainsi dire, pas résisté. Tandis que nos vins de Champagne, nos soieries de Lyon, sont frappés, à New-York, de droits presque prohibitifs, le gouvernement français, notamment, ne se contente pas de tolérer l'importation en France des produits américains : il la favorise en remboursant sous forme de primes à la navigation une partie du charbon dépensé par nos armateurs pour aller chercher les machines agricoles, par exemple, qui ne payent au Havre qu'un droit insignifiant.
Le second danger, celui qui provient, non de l'introduction des produits, mais de celle du travail, est bien plus difficile à conjurer, parce qu'il se présente sous des formes très-variées, et la législation, en ces matières, exige une très-grande prudence, car elle doit varier avec tous les cas particuliers. Ainsi les Américains n'ont pas craint de donner la liberté et tous les droits de citoyen à six millions d'affranchis ou de fils d'affranchis. C'est que les nègres ne les inquiètent pas; ils sont, en effet, cantonnés, pour l'immense majorité, dans des pays où le travail de la terre, comme nous l'avons déjà dit, serait mortel pour les blancs. Ils s'y adonnent à des cultures, riz, sucre, coton, qui ne peuvent exister ailleurs. De plus, il s'y est créé une foule d'usines, notamment des filatures, auxquelles ils fournissent la matière première, qui procurent aux
blancs ruinés par la guerre un travail rémunérateur auquel les noirs sont absolument impropres. L'expérience Ta prouvé. Les deux races vivent donc l'une auprès de l'autre, restant chacune dans sa spécialité et ne se faisant nullement concurrence.
L'émigration européenne amène, chaque année, aux Etats-Unis de six à huit cent mille personnes1. En défalquant les femmes, enfants, et les autres nonvaleurs, au point de vue spécial où nous nous plaçons, il reste environ cent mille travailleurs qui viennent recruter l'armée des dix-neuf millions d'ouvriers, presque tous Irlandais ou Allemands, dont le dernier recensement a accusé l'existence. 11 est bien certain que cet arrivage incessant a, sur le marché du travail, une influence déprédatrice, qui se faitsentir surtout à New- York. Mab cette influence est beaucoup moindre qu'on ne pourrait le croire. L'immense majorité de ces hommes appartient aussi à la nationalité irlandaise ou allemande. Ils ont les mêmes instincts, les mêmes besoins que ceux qui les ont précédés : en très-peu de temps, ils ont pris les mêmes habitudes ; ils se sont complètement américanisés. Us ont renoncé à tout esprit de retour. Leur travail ne fait donc qu'ajouter aux forces vives de leur nouvelle patrie. Aussi sont-ils les bienvenus.
Tous les éléments de cetle immigration européenne ne sont cependant pas aussi bien accueillis. L'Italie paye très-cher la gloire d'être devenue une puissance
1 Voici les chiffres exacts pour les trois années dernières :
de premier ordre. Dans certaines de ses provinces, les classes inférieures de la population sont réduites à un tel état de misère, que l'émigration a pris parmi elles un grand développement. La plupart de ces hommes se dirigent vers la Plata, mais il en vient cependant aussi un certain nombre aux Etats-Unis. Rien qu'à New- York, il y en a une dizaine de mille au moins. Leur sobriété extraordinaire, leurs habitudes parcimonieuses, en feraient déjà des concurrents redoutables. Si, du moins, ils s'établissaient sans esprit de retour, il n'y aurait encore que demi-mal; mais c'est à quoi ils ne songent presque jamais. Toutes leurs économies sont envoyées au pays. Déplus, la facilité des communications leur a fait prendre, depuis peu de temps, une habitude qui exaspère les Yankees. A cause de la rigueur de la température, une partie de l'hiver est un temps de morte-saison pour beaucoup de travaux. Les ouvriers terrassiersnotammenttrouventdifficilement du travail et mangent une partie de leurs économies. Leurs salaires avaient toujours été établis en conséquence. Les Italiens se sont avisés qu'il serait avantageux, pour éviter ce chômage forcé, d'aller passer chez eux l'hiver. Leur gouvernement, de son côté, a très-habilemen favorisé cette tendance, en établissant une ligne de vapeurs subventionnés, qui transportent ces hommes à des tarifs dérisoires '. Aussi les Irlandais et les Alle-
1 Janvier 1885. — Voici un entrefilet du Times qui montra combien la situation a dû s'aggraver depuis que ces lignes sont écrites : i La lutte entre les Compagnies de navigation transatlantique qui font le scrïice de l'émigration entre les ports européens et américains a déterminé une baisse de prix inconnue jusqu'ici
mands commencent-ils à montrer les dents; des rixes ont déjà eu lieu; des ateliers ont été menacés d'interdiction, si l'on continuait à y admettre les Italiens ; plusieurs ont été à moitié assommés : un, même, tout à fait noyé dansl'Hudson, pour avoir voulut travailler comme déchargeur de navires : les Irlandais ayant la prétention d'avoir le monopole de ces emplois. On peut être sûr qu'aux prochaines élections beaucoup de politiciens se feront une plate-forme de ces questions1. Et pour nous autres Français, il sera intéressant de nous tenir au courant de ce qui se dira à ce moment-là, car, dans nos réunions populaires, il est déjà souvent question d es Piémontais et des Lucquois, qui , à certaines saisons de l'année, encombrent nos ateliers de chemins de fer; et c'est ce qui nous faisait dire, tout à l'heure, que nos hommes d'Etat pourraient bien avoir prochainement, eux aussi, à s'occuper de ces matières.
Ces principes sont formulés depuis longtemps, mais il était assez difficile de les appliquer sans se heurter à des difficultés internationales. C'est sur le dos des
Quelques Compagnies ne demandent plus aux émigrants que 8 dollars (40 francs) de Liverpool à Xew-York, et 10 dollars d'Anvers à la même ville. En tenant compte de la réduction que le chemin de fer de Pensylvanie accorde sur le prix de transport de Xew- York à Chicago, les émigrants d'Europe peuvent aller aujourd'hui de Liverpool à Chicago pour 9 dollars, et de Liverpool à San- Francisco pour 16 dollars. »
1 Cela n'a pas manqué. II. Blaine était, paraît-il, intéressé à des affaires de chemins de fer pour la construction desquels on avait employé des terrassiers italiens. J'ai sous les yeux, au moment où j'écris ces lignes, un placard illustré, publié par des démocrates, où sont représentés des ouvriers américains mourant de faim, pendant que Blaine distribue des monceaux d'or à des gens babilles en brigands napolitains.
malheureux Chinois qu'on a voulu en faire l'essai. Il faut convenir, du reste, que l'occasion était bien tentante. D'une part, ils offraient aux professeurs de la doctrine des exemples frappants ; de l'autre, ils fournissaient une « matière vile » sur laquelle c'était tout plaisir de faire des expériences, car on était bien sûr que le fils du Ciel ne se dérangerait jamais pour protéger ses malheureux sujets.
L'histoire de l'émigration chinoise en Amérique est, du reste, assez curieuse. Aux beaux jours de la fièvre d'or, dans les premiers temps de la Californie, quand il y avait dans le port de San-Francisco une centaine de navires abandonnés par leurs équipages qui avaient couru aux mines, on vit arriver aux placers quelques Chinois; mais personne ne s'inquiéta d'eux. C'étaient des gagne-petit dans toute la force du terme. Ils lavaient les sables aurifères dont personne ne voulait. Si, par hasard, la chance les favorisant, ils tombaient sur une veine un peu riche, on s'empressait de les en déposséder sous un prétexte ou sous un autre : le plus souvent sans aucun prétexte. Jack Chinaman, toujours patient, ne se lassait jamais de ce métier de chien d'arrêt; il courbait l'échiné, ramassait ses outils et allait tenter fortune un peu plus loin. D'ailleurs, ils étaient très-peu nombreux.
Plus tard, après la guerre, on crut que les noirs récemment affranchis ne retourneraient jamais sur les plantations. Quelques spéculateurs eurent l'idée d'amener dans les Etats du Sud des coolies chinois. La chose réussit assez mal. Le climat ne leur convenait pas. D'ailleurs, les Chinois, du moins ceux parmi les-
quels se recrutent les coolies, sont de très-médiocres ouvriers agricoles. Ils n'aiment pas les salaires fixes. Ce qui leur convient, ce sont les grands travaux de terrassement ou d'usine, donnant lieu à des marchandages : mais, surtout, les petits métiers dans lesquels un capital infinitésimal passe et repasse cent fois entre les mains du marchand, en lui laissant, à chaque opération, u nbénéfice.
Très-peu restèrent dans les Etats d u Sud . En revanche, leur nombre augmentait toujours en Californie. A ce moment, on y était dans tout le feu de la construction des chemins de fer. On les poussait aussi rapidement que possible dans l'Est pour ouvrir le pays à l'émigration. Les bras manquaient. On élait enchanté de voir arriver toutes ces cargaisons de faces jaunes. C'était l'époque où un journaliste, en veine de joyeusetés, imprimait ce mot qui eut un succès fou : « Qui donc ose dire que la Californie n'a pas d'industrie? Nous importons le Chinois à l'état brut, nous l'exportons manufacturé! We import the raw matériel i we export the manufactured article! » Pour décider un Chinois à émigrer, il faut toujours lui garantir qu'en cas de mort, son cadavre sera embaumé et rapporté en Chine, pour y être enterré près des siens. C'est à cette coutume, assurément fort respectable, qu'il était fait allusion. La plaisanterie était certainement de mauvais ^joût; mais elle n'indiquait aucune hostilité contre ceux qu'elle visait. En effet, bien loin de se plaindre des Chinois, on trouvait alors qu'il n'en venait pas assez. Ce fut à ce point, qu'en 1868 un envoyé spécial, M. Anson Burlingham, fut accrédité auprès du gou-
vernement de Pékin, pour obtenir l'abrogation de certaines lois, qui gênaient l'émigration. On signa un traité à la suite duquel, en très-peu de temps, cent mille Chinois accouraient et se répandaient comme un torrent sur tout Je versant du Pacifique.
Malheureusement, leur arrivée coïncidait justement avec le ralentissement des travaux. Les principales lignes de chemins de fer éfaient terminées et amenaient une émigration blanche considérable. On ne tarda pas à découvrir aux malheureux Célestes autant de défauts qu'on leur reconnaissait autrefois de qualités. Les journaux ne s'occupaient plus que d'eux et publiaient tous les jours, sur leur compte, des articles qui étaient (!e véritables réquisitoires les signalant a la haine du public. Les gens qui avaient des prétentions artistiques leur reprochaient leur teint jaune et leur nez épaté; on les accusait d'apporter la lèpre, d'avoir des mœurs inavouables, de n'amener avec eux qu'un très-petit nombre de femmes dont l'état social différait peu de l'esclavage et en avait les pires inconvénients; enfin on parlait avec horreur de leur régime alimentaire, et, en cela, je trouve que les Américains portaient la question sur un terrain singulièrement dangereux. J'ai goûté des deux cuisines, et j'ose dire que je puis en parler avec autorité : je déclare d'abord qu'elles ont une certaine analogie, ce qui fournira peut-être un bel argument aux savants qui affirment que l'Amérique a été primitivement peuplée par une colonie asiatique; ensuite, que si l'une est supérieure à l'autre, c'est assurément celle des fils de Confucius. Un potage aux nids d'hirondelle, bien lié, est une chose délectable : tandis que
]a soupe aux huîtres est l'abomination des abominations et n'a jamais pu être inventée que par des naufragés mourant de faim, débarquant sur une plage aussi déserte qu'inhospitalière.
De tous ces griefs, le seul sérieux, c'était la concurrence terrible faite à la classe ouvrière qui était en train de se former sur la côte du Pacifique. Tous les jours les Chinois envahissaient une nouvelle industrie, et dès qu'ils avaient pénétré dans un atelier, ils en chassaient les blancs. La Californie avait de grandes fabriques de cigares et de chaussures. En moins de quatre ans, après le traité Burlingham, il n'y restait plus que quelques employés blancs. Tous les ouvriers étaient Chinois. Les emplois domestiques, tout le blanchissage, toute l'industrie de la laiterie, étaient passés entre leurs mains. La cueillette des fruits en général, leur préparation en conserves (canning) et la vendange en particulier, fournissaient des salaires rémunérateurs à de nombreux émigrants pauvres qui se formaient de la sorte un petit capital. Les Chinois l'accaparèrent absolument.
L'immigration blanche subit un brusque temps d'arrêt. Quelques travailleurs quittèrent même le pays. Tous les autres voyaient leurs salaires diminuer d'une manière lente, mais régulière. On ne peut reprocher à la population d'avoir manqué d'initiative. Partout les ouvriers, chassés des ateliers, s'ingéniaient pour créer de nouvelles industries. De tous côtés, de nouvelles terres étaient mises en culture, de nouvelles mines s'ouvraient sur tous les points. Partout il arriva que les Chinois, laissant aux blancs l'honneur et les dangers
des commencements, accouraient en foule dès que la période des profits apparaissait à l'horizon, et leur concurrence faisait immédiatement tomber les salaires, non pas au niveau des besoins d'un ouvrier blanc obligé d'entretenir une famille, mais à celui des dépenses d'un Chinois sans femme ni enfants, vivant à dix dans une chambre de cinq mètres carrés. De 1870 à 1880, il débarqua, par mois, à San-Francisco, une moyenne de quinze cents Célestes. En Chine, le tarif des salaires mensuels d'un ouvrier est de 15 à 20 francs. Il est certain que le courant d'émigration, favorisé par la facilité toujours croissante des communications, devait finir par prendre un développement prodigieux et qu'on pouvait prévoir l'époque où la moyenne de leurs salaires, de ce côté du Pacifique, ne dépasserait certainement pas 40 ou 50 francs par mois. Or, à ce prix-là, un blanc ne peut pas vivre dans ce pays.
Il est certain que cette invasion de travailleurs à bon marché, intelligents, dociles, ne se mettant jamais en grève, devait donner et donna une impulsion extraordinaire à la production, sauf à diminuer ensuite la consommation. Mais en même temps ce nouvel état de choses modifiait d'une manière très-remarquable l'état social du pays. La réduction des salaires à un point où l'épargne n'est plus possible, ôtait à ceux qui n'avaient pas de capitaux toute possibilité de s'en créer. En même temps qu'une foule de familles et d'individus étaient réduits à l'indigence, la fortune publique accusait une tendance bien marquée à se concentrer de plus en plus en quelques mains, toujours de moins en moins nombreuses. Car les propriétaires ne se recru-
tant plus constamment, comme autrefois, dans la classe des travailleurs, dès que l'un d'eux succombait soit par sa faute, soit pour toute autre cause, ses brens ne trouvaient plus d'acheteurs que parmi les autres qui, restés seuls possesseurs de la terre comme de tout l'outillage au moyen duquel le travail se transforme en richesses, ayant de plus à leur disposition une quantité illimitée de ce travail, au plus bas prix, voyaient, par la force même des choses, leur fortune s'accroîtreconstamment. Les griefs des ouvriers blancs avaient donc un réel fondement. Il se trouva naturellement, comme toujours, des politiciens qui les exploitaient pour se faire une situation. Le plus célèbre fut un certain Dennis Kearney, qui, à force de violence, se fit une popularité incroyable. Des émeutes éclatèrent. Sur beaucoup de points, dés coolies chinois furent assommés; même dans les rues de San-Francisco, on leur faisait subir les plus abominables traitements, sans que la police prit leur défense. Quelques bonnes âmes s'émurent : des philanthropes formèrent une société pour la protection des Chinois, comme il en existe ailleurs pour la protection des animaux; mais elle n'eut pas une bien longue existence. Les Célestes ne paraissaient pas d'ailleurs s'intéresser beaucoup à son fonctionnement. Sur six mille dollars environ qui furent souscrits, ils n'en donnèrent pas six cents. Cependant beaucoup étaient devenus fort riches. Le Céleste Empire est la plus vieille démocratie qui existe, et les bons Chinois savent, par une longue expérience, que, dans un gouvernement de ce genre, la légalité est absolument impuissante à protéger les minorités, mais que, avec de la
patience et des pots-de-vin, judicieusement offerts aux fonctionnaires, on parvient souvent à se tirer d'affaire. Ils usèrent largement de ce moyen.
Naturellement les députés de la Californie prirent en main la cause de leurs électeurs, et cela avec d'autant plus d'ardeur que les Chinois, s'étant toujours obstinément refusés à adopter la nationalité américaine, n'avaient pas le droit de voter. Les mandarins américains leur rappelaient trop ceux qu'ils avaient eu le bonheur de laisser de l'antre côté du Pacifique, pour qu'ils éprouvassent le besoin de se faire leurs compatriotes : Chinese mandalin, melican mandalin ! AU saine pidgin! Number o ne filous l, disait philosophiquement mon ami l'illustre Pipi-Afa, déjà nommé, qui avait beaucoup pratiqué les deux. On trouva moyen de faire voter par les deux Chambres une loi interdisant absolument l'immigration chinoise. Mais quand elle fut présentée à la signature du président Hayes, celuici, usant de son droit de veto, refusa absolument de la promulguer, en se basant sur ce fait, que ses dispositions étaient absolument contraires aux clauses du traité passé parle gouvernement fédéral avec la cour <!e Pékin.
Il est certain que la situation était au moins bizarre. En 1868, M. Anson Burlinghamavaitarrachéaugouvernement chinois l'abrogation des règlements qui gênaient l'émigration des coolies : six ans après, on voulait édicter des lois pour empêcher d'aborder en Amérique les mêmes hommes qu'on avait tant cherché
1 Les mandarins chinois! les mandarins américains! tout cela se vaut ! tous des filous !
à y attirer. Au point de vue international, la question offrait encore d'autres difficultés. Hong-kong, Macao, Singapour et Manille contiennent plusieurs centaines de mille Chinois, sujets de puissances européennes. Comment distinguer entre un Chinois natif de Hongkong et un autre Chinois natif de Canton? Et si Ton exclut les deux, que répondre aux réclamations de l'Angleterre, qui ne peut pas admettre qu'on fasse une différence entre ses sujets asiatiques et ses sujets irlandais?
La décision du président, quelque sage qu'elle fût, avait cependant produit sur tout le littoral du Pacifique une émotion telle, qu'il fallut bien sacrifier les principes. Un M. James Angel fut renvoyé à Pékin, pour expliquer la situation aux diplomates chinois ; on voulait obtenir l'autorisation de faire une distinction entre les marchands ou les étudiants et les coolies de la même nation. Les premiers continueraient à être accueillis, comme par le passé, avec tous les égards que procure, en tout pays, une bourse bien garnie d'argent. Les seconds, venant au contraire en chercher, seraient ignominieusement repoussés. Le Tsung-ly-yamën signa tout ce qu'on voulut. Les mandarins à bouton de perle qui en font partie se sont toujours montrés parfaite. ment indifférents au sort des sujets du royaume des Fleurs qui le quittent pour aller chercher fortune ailleurs.
Une fois qu'on fut en règle avec le gouvernement chinois, on s'empressa de faire voter par les Chambres une nouvelle loi que, cette fois, le président promulgua sans difficultés. Elle fonctionne depuis le 4 août 1882.
Il est absolument interdit à tout coolie chinois de débarquer ou de tenter de débarquer sur un point quelconque de l'Union. Toute infraction à cette loi le rend passible d'un emprisonnement qui ne peut dépasser un an. Le capitaine du navire qui l'aurait amené est condamné à une amende de cinq cents dollars.
Il n'est pas douteux que cette loi, qui a été votée pour vingt ans, n'amène, dans un avenir assez court, la disparition presque complète de l'élément asiatique. Le recensement de 1880 a constaté, aux Etals-Unis, la présence de 105,613Chinois, et leur nombre s'accroissait rapidement. Or, depuis le 4 août 1882 jusqu'au 15 janvier 1883, 17,000 ont quitté San-Francisco pour retourner chez eux, et 3,400 seulement y ont débarqué: cela fait déjà une diminution de 13,000.
Contrairement à mes habitudes, je me suis très-longuement étendu sur cette question : j'en demande encore bien pardon au lecteur. Mais il m'a semblé que la loi du 4 août 1882 signale dans la politique américaine une évolution bien intéressante. H y a quelques années, des émeutes d'ouvriers grévistes ont déjà fait couler le sang dans les rues des villes de l'Est. Tout cela prouve que la question sociale est posée ici comme ailleurs, et que les panacées infaillibles, recommandées avec tant d'assurance parles docteurs, liberté, instruction publique et démocratie, ont été absolument impuissantes à arrêter les progrès du mal. Autrefois l'industrie de chaque pays était, quoi qu'on fit, protégée par le plus puissant des droits protecteurs : la distance. Les relations créées par les lois de l'offre et de la demande ne s'exerçaient, dans l'immense majorité des
cas, que ('ans un cadre très-restreint. C'est sur cet état de choses qu'ont raisonné tous les économistes.
Or ce facteur a disparu aujourd'hui qu'une tonne de marchandises coûte moins à transporter du Havre à New-York que de Paris à Marseille, et qu'un ouvrier peut aller de Liverpool à Chicago plus facilement que de Caen à Lyon. Celle situation nouvelle a faussé toute la science économique, et les faits sont là pour le prouver.
« Laissez entrer librement toules les marchandises étrangères! » disaient les doctrinaires. L'Angleterre et la France les ont crus : elles marchent à la ruine. L'Amérique a fait le contraire, elle s'enrichit.
Quand vous avez obtenu pour 5 francs d'un étranger ce qui, pro.luit par un travailleur indigène, vous en eût coulé 7, la richesse nationale s'est accrue de
2 francs.
Ceci, les Américains l'ont cru longtemps. Mais un beau jour ils se sont aperçus que si, sur 5 francs, cet étranger n'en dépense que 2 dans le pays, et en envoie
3 chez lui, la richesse nationale, au lieu d'être augmentée de 2 francs, est, en réalité, diminuée de 20 sous.
Le jour où ils ont fait cette découverte, les bons Yankees, sans se soucier des principes, ont prié John Chinaman de retourner dans le royaume des Fleurs. D'ici peu, ils s'occuperont des Italiens. Ceux-là, on ne les expulsera pas, mais je parierais bien que, à moins de se faire naturaliser, ils auront bientôt à payer d'un droit de séjour assez élevé l'hospitalité qu'on se montrait jusqu'à présent si heureux de leur offrir gratis.
11 est bien curieux seulement que ce soient les Amé-
ricains qui, les premiers, se trouvent obligés de mettre en pratique ces théories, si complètement en opposition avec tous les principes qui ont été jusqu'à présent la raison d'être de l'Amérique. En changeant aussi brusquement de manière de faire, ont-ils eu raison? Je n'hésite pas à dire que oui. Cependant je ne suis pas suspect de manquer de sympathie pour les Chinois ; j'ai même pour eux une sincère admiration : toutes les fois que j'ai eu affaire à eux, j'ai été « mis dedans» . J'emploie ce mot, faute d'en trouver un plus académique qui rende aussi bien ma pensée. Il fallait donc, ou m'avouer à moi-même que je n'étais qu'un parfait imbécile, ou leur reconnaître des qualités supérieures. Mon amour-propre aidant, j'ai préféré m'en tenir à ce dernier parti.
Il me souvient encore de m?s premiers rapports avec ces bons Célestes ; j'étais tout jeune enseigne. Nous avions mouillé, dans la journée, en rade de Hongkong. Nous finissions de dîner, quand un limonier dégringola dans le carré, en criant qu'un incendie considérable éclatait à terre. En un clin d'oeil les embarcations furent mises à la mer, les pompes embarquées, et cinq minutes après j'accostais au quai. Un détachement du 73e de la Reine arrivait, au pas de course, de la caserne, presque en même temps que moi. Quinze ou vingt maisons flambaient déjà au bas de la rueTaéping-shan, en plein quartier asiatique. C'étaient des boutiques et des maisons suspectes. Il y avait bien déjà sur les lieux vingt ou trente mille Chinois, qui avaient débordé la police et commençaient à piller leurs compatriotes. Aucun ne songeait à prêter le moindre se-
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cours. J'allai me mettre aux ordres du major anglais qui commandait le détachement d'habits rouges. A force de coups et de bourrades, nous entrâmes comme un coin dans cette masse grouillante, qui fut bientôt refoulée.
— Oh! me dit l'officier anglais, c'est toujours la même chose! Tout le pâté brûlera! Il n'y a rien à faire qu'à empêcher le feu de gagner les maisons de l'autre côté de la rue. Arrosez-les ferme avec votre pompe. Mettez-vous de ce côté. J'irai de l'autre.
Les premières maisons atteintes croulaient déjà. A mesure que le feu gagnait de porte en porte, on voyait sortir des files de femmes, fardées, des fleurs dans les cheveux, portant de petits paquets à la main, et trébuchant sur leuis pieds comprimés. Elles s'enfonçaient dans la foule au milieu des rires et des plaisanteries. Jamais je n'avais vu d'incendie si gai.
Tout à coup un gros Chinois, tout vêtu de soie, accourut vers moi. Il pleurait à chaudes larmes et se tordait les mains en signe de désespoir. II se jeta à mes pieds et embrassa le pan de ma jaquette :
— Capilaine, cria-t-il en anglais, d'une voix étranglée par l'émotion, venez, je vous en conjure! Mon père vient d'être surpris par un éboulement de notre maison ! Il vit encore! Je l'entends qui appelle au secours! Venez, je vous en supplie.
Je me précipitai vers la maison qu'il nous montrait. Le maître charpentier avec ses hommes nous faisait un passage à coups de hache, à travers les poutres enflammées ; un quartier-maître calfat, la lance de la pompeàla main, noyait d'eau les décombres. Plusieurs
matelots se brûlèrent les mains ; d'autres eurent les cheveux roussis. Mais personne ne songeait à son mal, tant le désespoir de ce bon fils nous touchait. Lui, cependant, ne faisait rien. Il se tenait même un peu loin du feu, et s'abritait la figure avec son éventail. Mais il nous encourageait à continuer, dirigeait nos recherches et criait toujours d'une voix lamentable :
— Ne cessez pas! Allez toujours! je suis sûr que nous le sauverons!
A la fin, les débris de toiture avaient été rejetés de côté : la maison apparut. Elle n'avait pas trop souffert. On distinguait une porte béante, encore pleine de fumée. Le gros Chinois s'y précipita ; il était suivi de deux coolies, porteurs de bambous. Tous trois disparurent dans une sorte de cabinet noir. Au bout d'un instant ils en ressortaient. Les deux coolies portaient un énorme coffre-fort. Le gros Chinois trottinait derrière eux, d'un air tout guilleret.
— Ce n'est plus la peine de chercher, capitaine, me dit-il au moment de s'enfoncer dans la foule; mon pauvre père doit être mort ! Je ne l'entends plus !
J'eus à peine le temps d'envoyer un coup de pied magistral dans le fond de son large pantalon de soie bleue. Mais le quartier-maître calfat eut la chance de pouvoir lui lancer en pleine figure le jet de la pompe, ce qui nous consola un peu.
N'en déplaise à If. le colonel Tcheng-ki-tong , et à tous les illustres Célestes qui font si grand bruit chez nous depuis quelque temps, tous ceux qui ont vécu en Chine, avec les Chinois, n'ont qu'à rechercher dans leurs souvenirs pour y trouver par douzaines des traits
analojues. Il ne faut donc pas qu'ils s'étonnent outre mesure si les déboires de leurs compatriotes n'excitent pas une bien vive sympathie.
Ce soir, quand nous avons voulu mener notre invité dans la salle à manger, nous avons été reçus à la porte par un personnage qui exerce les fonctions de notre amidu/'7/?A,4£,ewtt<?.Seulementcelui-ciestun mulâtre, jaune comme un citron. Il nous a introduits dans une immense pièce, où des centaines de consommateurs dévorent à la hâte leur réfection. Je ne dis pas dîner, parce que, dans ce pays, je ne me reconnais jamais dans les repas. Il y a deux salles à manger. La première s'ouvre de six heures du matin à neuf heures. On vous sert des viandes froides, des œufs, du café, etcela s'appelle le déjeuner. De neuf heures à deux heures, on peut se faire servir un grand dîner dans une autre salle. De deux à cinq, on revient dans la première, pour le luncheon. De cinq heures à minuit et demi, c'est le tour du souper. A tous ces repas les menus sont aussi copieux que ceux du Fifth Avenue. Maintenant que l'expérience nous est venue, nousnous tirons d'affaire très-bien. Quand nousnous asseyons, on nous sert d'abord les fraises et la crème, sans lesquelles on ne peut pas commencer un repas. Nous avons renoncé à réclamer; c'est inutile. Nous demandons alors de la soupe et un relevé. Le garçon les apporte, croyant que c'est tout ce que nous voulons : puis il disparait. Quand nous avons fini, nous poussons quelques rugissements ; alors le fonctionnaire mulâtre s'approche pour savoir ce qui nous arrive. Nous réclamons un second garçon, auquel nous commandons le rôti et les légumes. On
nous les apporte sans défiance : une opération analogue nous procure le dessert et le café : et nous avons tout mangé à peu près chaud : mais le fonctionnaire ne nous cache pas que notre conduite est bien peu correcte, et nos voisins, qui, eux, picorent leur nourriture, selon les rites, dans vingt-cinq petits plats froids, ne dissimulent pas leur indignation. Du reste, de no(re côté, nous manifestons hautement la nôtre. Neuf personnes sur dix mangent le fameux bacon frit (lard), qui est le plat national des Américains de l'Ouest. Je me rappelle avoir vu brûler une porcherie contenant huit ou dix cochons qu'on n'eut pas le temps de faire sortir. L'odeur qui venait des décombres est absolument celle qui remplit la salle.
Les Américains que l'on toit à New-York sont tous plus ou moins européanisés. Il faut venir ici pour trouver le véritable Yankee. On rencontre à chaque pas de grands bonshommes maigres, au teint jaune, les yeux brillants, les cheveux longs et gras, les joues creuses ou gonflées d'une chique, rasés soigneusement, sauf une longue barbiche, le geste fiévreux et saccadé : quelle que soit leur position de fortune, leur tenue est toujours négligée. Je ne veux pas dire qu'ils soient sales : mais leurs cravates sont tordues autour de leurs cols ; leurs jaquettes et leurs pantalons n'ont jamais l'air d'avoir été faits pour eux ; les chaussures dans lesquelles s'enfouissent leurs énormes pieds sont lamentables. Quelques-uns portent les grandes bottes et la chemise de flanelle des cow-boys. Ce qui frappe tout d'abord, c'est l'aspect misérable et surchauffé tout à la fois de tous ces gens. Les romanciers américains,
quand ils parlent des hommes de l'Ouest, emploient toujours une foule d'adjectifs tels que burly , stalwart , brawny, qui vous donnent l'impression d'une collection de géants déracinant les chênes pour s'en faire des cannes. On est tout étonné de voir des gens grands, c'est vrai, mais qui ont l'air de sortir d'un hôpital de fiévreux. Cependant le climat est admirable, l'aisance, et même la richesse, générales : c'est leur régime qui les réduit tous à cet état.
Nous nous sommes liés avec le clerh de l'hôtel. C'est un Canadien qui, paraît-il, est célèbre par ses bons mots. Un journal raconte que, ces jours derniers, il s'était pris de dispute avec un habitant de Saint-Louis qui exigeait une chambre au dernier élage pour payer moins cher. A la fin, impatienté, il lui remit solennellement une clef en s'écriant : « Fils de Saint-Louis, montez au ciel ! » Ayant reconnu en nous des « gentilshommes français, de France » , il nous comble de faveurs. Nous lui demandons conseil sur l'emploi de notre soirée, et, sur son avis, nous nous décidons à aller à l'Exposition internationale des chemins de fer qu'on vient d'inaugurer. Il y a là ce soir un grand concert, où, nous verrons toutes les dudes et toutes les belles (élégants et élégantes) de Chicago.
Le palais de l'Exposition est un immense bâtiment, brillamment éclairé à la lumière électrique, qui s'élève sur les bords du Michigan, ou du moins qui n'en est séparé que par la ligne du Baltimore and Ohio Railroad, B. & 0., pour employer l'abréviation usitée. Quand nous arrivons, il y a déjà une foule énorme. Nous parcourons la nef, admirant le matériel qu'ont
envoyé les compagnies rivales, de tous les coins des Étals-Unis. Il est véritablement magnifique : le nôtre n'aurait qu'à perdre à la comparaison. Ensuite nous arrivons au hall consacré au buffet. Nous nous y arrêtons, car le spectacle est bien curieux. Toutes les nationalités qui se sont donné rendez-vous pourpeupler Chicago, et qui n'ont pas encore eu le temps de se fondre ensemble, y sont représentées. On entend tellement de langues différentes, qu'on se croirait dans une buvette de la tour de Babel. Les Yankees sont groupés debout autour du bar. Us causent ensemble de leurs voix nasillardes, tout en avalant du wisky à pleins verres : des marins et des ranchmen canadiens, assis avec des femmes en toilettes claires, boivent lentement de grandes bolées de cidre. A entendre leur parler traînant et leurs mots de patois bas normand, on se croirait dans une auberge du Perche, un jour de marché : un peu plus loin, il y a une rangée de petits cabinets ouverts comme des alcôves. Ils sont presque tous occupés par de grands et gros hommes, solidement bâtis, l'œil bleu, la peau blanche, la barbe blonde ruisselant sur une cravale rose ou bleu clair, fumant de longues pipes de porcelaine et assis à côté de femmes en toilettes blanches, avec des chapeaux extravagants. Tous ces couples boivent à la même chope et mordent à la même saucisse en se lançant des coups d'œil tendres et languissants. Amour et charcuterie! c'est le coin des fiancés allemands.
Par-ci par-là nous voyons aussi quelques trop rares échantillons féminins de la race américaine qu'a produite le mélange de toutes les autres. Ce sont, pour la
plupart, de belles filles au regard assuré, qui se promènent en flirtant avec de grands jeunes gens de bonne mine, vêtus avec une élégance suprême. Ce sont les dudes et les belles qu'on nous a promis. Plusieurs de ces jeunes personnes sont remarquablement jolies. Elles auraient bien besoin, par exemple, de faire un tour en Europe pour y apprendre à s'habiller. L'art délicat du juponnage semble notamment leur être tout à fait étranger. Presque toutes ont des robes blanches à transparents de mousseline et d'immenses chapeaux plats qui ne sont pas d'un très-heureux effet. C'est bien dommage; car ces jeunes femmes, grandes et minces, auxquelles leur teint pâli donne une apparence un peu frêle, constituent un type spécial et trèsséduisant de la beauté féminine. Leur charme un peu étrange tient, je crois, beaucoup à leur singulière structure. On ne trouverait point chez elles les formes robustes et puissantes que les sculpteurs grecs aimaient à reproduire. Avec leurs hanches étroites et leurs lignes allongées, elles se rapprochent plutôt du type un peu androgyne qu'affectionnait M. Pradier. On peut s'en rendre compte chez nous dans les salons parisiens où se rencontrent maintenant une foule de superbes Américaines. Plusieurs ont le type grec, mais bien plutôt celui d'un bel éphèbe athénien que celui de la Vénus de Milo.
Nous en étions là de nos réflexions, quand un effroyable tapage a éclaté, et nous avons vu déboucher d'une galerie un corps de musique militaire, composé d'artistes recouverts d'uniformes tout flamboyants d'or, qui jouaient une marche triomphale. Derrière eux
venait une longue file d'hommes vêtus de noir, marchant deux par deux, avec une gravité admirable. Nous nous sommes empressés de nous joindre à eux pour voir ce qui allait se passer. Après bien des détours dans toutes les parties de l'Exposition, ils nous ont menés dans une salle éloignée où se trouvait garé un train tout orné de fleurs et composé de trois locomo- ' tives d'apparence bizarre, munies de leurs lenders. Les messieurs qui paraissent être les pontifes de cette étrange cérémonie sont montés sur la plate-forme de l'une d'elles et nous ont appris que ces locomotives, prêtées par le gouvernement anglais, étaient les premières qui eussent été construits. Alors commença une série de speechs en l'honneur de Slephenson, leur inventeur. Les commissaires anglais célébraient sa gloire; les commissaires américains leur répondaient en remerciant le gouvernement de Sa Majesté Britannique qui avait bien voulu se dessaisir, à leur profit, pour quelques semaines, de ces précieuses reliques. Et puis, à chaque instant, derrière la cloison de planches qui seule nous séparait de la voie du B. & 0., on entendait les grands trains de blé qui passaient en sonnant furieusement leurs cloches. Alors les orateurs s'arrêtaient et ne reparlaient que lorsque le tapage avait cessé.
Nous étions frappés du contraste qu'offraient ces hommes. Les Américains, comme les Anglais, habitués à parler constamment en public, s'exprimaient avec une grande facilité : mais quelle différence dans le procédé ! Les premiers gesticulaient fiévreusement sur l'étroite plate-forme; leur style emphatique était plein
de lieux communs, de métaphores auxquelles cenl ans de bons et loyaux services devraient bien assurer une retraite trop méritée. A chaque instant, il était question du drapeau étoile, Star spangled banner, et de l'aigle américaine aux ailes déployées, spread eagle : le tout mêlé de flatteries à l'endroit de l'ouvrier. A chaque mot, on sent le politicien qui se rappelle que sa carrière dépend du dieu populaire, et qui ne perd pas une occasion de lui lancer des coups d'encensoir.
Les commissaires anglais, au contraire, sont de gros hommes, au teint clair et reposé, parlant lentement, au geste sobre; rien qu'à les voir, on devine des hommes qui ont travaillé et qui travaillent encore, mais dont la vie n'est pas tout entière sacrifiée au travail, qui, sûrs du lendemain, disent ce qu'ils croient devoir dire, sans se soucier de ce qui peut en résulter.
J'aurais voulu pouvoir continuer à entendre les discours qui se succédaient : malheureusement, un incident qui est survenu nous a forcés de déguerpir nu plus vite. Je m'étais penché pour chercher à me rendre compte du jeu des tiroirs dans ces vieilles machines, sans, du reste, bien entendu, me permettre d'y porter la main : j'ai failli avoir le même sort que mon pauvre ami le Révérend, dans les rues de New-York. Un policeman, m'ayant aperçu, est arrivé sournoisement sur moi, par derrière, en levant son bâton plombé, et allait, très-joliment, sans dire gare, m'en donner sur la tête un coup qui m'aurait probablement abattu sans connaissance, quand Maubert, voyant le danger que je courais, m'a brusquement tiré en arrière d'une main, tandis que de l'autre il aplatissait cet aimable policier
contre la roue de la machine. Avant qu'il eût eu le temps de rattraper ses esprits et son chapeau, qui était lombédu coup, nous nous étions perdu s dans la foule. L'idée de M. Caussidière, de faire de l'ordre avec du désordre, a sans doute séduit les administrateurs de la ville de Chicago. Ils se sont avisés d'habiller leurs sergents de ville en cow-boys. Cela leur donne l'air de parfaits bandits : et, d'après mon expérience personnelle, ils me semblent de tout point dignes du costume dont on les a affublés.